ODE D'HORACE SUR PINDARE
AD iVUVM ANTOMDH.
Pindarum quisquis studet aemulari, Jule, ceratis ope D;edaleâ Kilitur peiiiiis , \ilreo daturus Nomina ponto.
Monte decurrens velut amnis, imbres Quem super notas aluére ripas , Fervet immensusque ruit profundo Pindarus ore ;
Laureâ donandus Apollinari, Seu per audaces nova dithyrambos Yerba devolvit , numerisque fertur Legesolutis;
Seu deos , regesve canit , deorum Sanguinem, per quos cecidére justà Morte Centauri , cecidit tremendœ Flamuia Chimicree;
Sive, quos Eleadomum reducit Palraa cœlestes, pugilemveeijuumve Dicit , et cenluin potiore signis Muneredonat;
Flebili sponste juveneraque raptum Ploral,et vires animumqiie moresque Aureos educit in ailra, nigroque Invidet Orco-
Multa Diic:eiiin levât auracycnum « Tendit , Anloiii , quoties in altos Kubium ti.«liis
No 7 (p. 35.)
iJi;\r.l.C)PPEMENT LITTÉRAIBE DE L'ODE DE J.-B. KOUSSEAU AU C(XMTE DE LUC,
I'\U LA UAKPE.
Le comie de Luc, l'un di's protecteurs de Rousseau, plénipotentiaire ;i lu paix de Bade, cl aiiibasniideiir en Suisse, avait Liien ser\i la France dans ses négociations, ti et.nt d'une mauvaise sanlé. Le poêle veut lui Icniiii^iier sa reconnaissance, le louer de» services qu^il a rendus a l'Elat, el lui souhaiter une saule nieilleure et une lonj^ue vie. Ce fond est Ijieu peu de chose; Voici ce qu'il en lait : il commence par nous peindre l'elat \ioieht ou il es! quaid le dcmou de la poésie veut s'emparer de lui. 11 se Compare a Prolée, quand il veut échapper aux mortels qui le consultent; au piètre de Delphis, quand il est rempli du dieu qui va lui dicter ses oracles : il nous apprend tout ce que doit couler de travaux et de veilles cette laborieuse inspiration. Ce début serait fort étrange, et ce ton serait d'une hauteur déplacée si le poêle allait tout de suite à son but, qui est la sanle du comte de Luc. Il n'y aurait plus aucune proportion entre ce qu'il aurait annoncé et ce qu'il ferait : il ressemLlerait aces imitateurs maladroits qui depuis ont tant abusé de ces formules rebattues d'un enthousiasme factice, qu'il est si aisé d'emprunter, et qui deviennent si ridicules quand on ne les .-outient pas. Mais ici Rousseau est encore bien loiL' du comte de Luc , el le chemin qu'il va l'aire justifiera la pompe et la véhcmeuce de son exorde :
Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Keptune, Prolée, a qui le Ciel , père de la Fortune ,
Ne cache aucuns secrets , Sous diverse figure , arbre , flamme , foutaine , S'dforce d'échapper à la vue iucertidne
Des mortels indiscrets ;
Ou tel que d'Apollon le ministre terrible. Impatient du dieu dont le souffle invincible
Agite tous ses sens, Le regard furieux, la téleéchevelée.
Du temple fait mugir la demeure ébranlée
Par ses cris impuissants :
Tel , aux premiers accès d'une sainte maoie , Mon esprit alarmé redoute du génie
L'assaut victorieux.
11 s'éloQue, il combat l'ardeur qui le possède , Et voudrait secouer du démon qui l'obsède
Le joug Impérieux.
Mais sitôt que, cédant à la fureur divine, 11 reconnaît enfin du dieu qui le domine
Les souveraines lois , Alors , tout pénétré de sa vertu suprême , Ce n'est plus uu mortel , c'est Apollon lui-même
Qui parle par ma voix.
Je n'ai point l'heureux don de ces esprits faciles Pour qui les doctes sœurs , caressantes , dociles ,
Ouvrent tous leurs trésors, El qui , dans la douceur d'un tranquille délire, Is'éprouvereiil jamais, en mauiàiit la lyre ,
rSi fureurs ni transports.
196 TRAITÉ DE LITTÉRATUBE,
Des veilles, des travaux, un faible cœur s'étODoe! Apprenons toutefois que le tils de Latone,
Dont nous suivons la cour, Ne nous vend qu'a ce prix ces traits de vive flamme, i;t ces .lilps (le l'eu qui ravissent une àme
Au céleslc séjour.
C'est par là qu'autrefois d'un prophète tidéle L'espril , s'altr.int:iiissaiil de sa cliaine immortelle
Par un puissant effort, S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide, El jusque chez les dieux allait d'uu vol rapide
interroger le sort.
C'est par là qu'un mortel , forçant les rives sombres, Au superlje Ij ran qui re;ine sur les ombres
Fit respeclt-r sa \oix.
Heureux si , trop épris d'une beauté rendue. Par un excès d amour il ne l'eût pas perdue
Une seconde fois!
Telle était de Phebus la vertu souveraine. Tandis qu'il fréquentait les bords de l'Hippocrène
fil les sacrés vallons; Mais ce n'est plus le temps , depuis que l'Avarice, Le Mensonjie flatteur, rOr;iueil et le Caprice
Sont nos seuls Apollous.
Ab ! si ce dieu sublime, échauffant mon génie, Ressuscilait pour moi de l'antique harmonie
Les ina,:iiques accords; Si je pouvais du ciel franchir les vastes routes. Ou percer par mes chants les infernales voûtes
De l'empire des morts;
Je n'irais point, des dieux profanant la retraite. Dérober aux destins, téméraire interprète ,
Leurs aujiustes secrets ; Je n'irais point, ciiercher une amante ravie, ISi, la lyre à la main , redemander sa vie
Au gendre de Cérès.
Enflammé d'une ardeur plus noble et moins stérile, J'irais , j'irais pour vous , c mou illustre asile !
O mon lidéle espoir!
Implorei-aux enlers ces trois fières déesses Que jamais jus(ju ici nos vceux et nos promesses
iS'onl su l'art d'émouvoir.
îS'ous savons donc enlin où il en voulait venir. Nous concevons qu'il ne lui fallait rien moins que cette espèce d'ol)se.ssiun dont il a paru lourlîvnlé par le dieu des \ers, pui^qu'll s'agit de tenter ce qui na\ail réussi qu'au seul Orphée, de llechir les Parques et d'attendrir ies enlers. Il va laire pour l'amilté ce (|u"Orphee avait fait pour l'amour, et sa prière est Si touchante, le chant de ses vers est si mélodieux, qu'il paraît étr'i >eritablemdut ce même Orphée qu'il veut imiter :
« Puissantes Déilés qui peuplez celte rive. Prépare/., leur dirais-je, une oreille attentive
Au bruit de mes concerts; Puissenl-ils amollir vos superbes courages En laveur d'un héros digne des premiers âges
Du naissant univers!
Non , jamais, sous les yeux de l'auguste Cybèle,
La terre ne vit naitre un plus parfait modèle
Entre !es dieux mortels; Et Jamais la vertu n'a, dans un siècle avare, D'un plus riche parfum ni d'un encens plus rare
Vu furaer ses autels.
C'est lui, c'est le pouvoir de cet heureux géniî Qui soutient la \eitu contre la tyrannie
D'un usire Injurieux.
L'aimable Vérité, lu^ili\e, importune, N'a trouvé qu'en lui .seul sa gloire, sa fortune,
Sa patrie et ses dieux.
Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages; Prenez tous les fuseaux qui pour les plus longs âges
Tournent entre vos mains.
Cest à NOUS que du Styx le» dieux inexorables Ont conlié les jours , liélas 1 trop peu durables
Des fragiles luiinains.
Si ces dieux dont un jour tout doit être la proie- Se montrent trop jaloux de la fatale soie
Que vous leur redevez; Ne délibérez plus, tranchez mes destinées, Et renouez leur lil à celui des années
Que vous lui reservez.
Ainsi , daigne le ciel , toujours pur et tranquille. Verser sur tous les jours que votre maiu nous flla
Un regard amoureux!
Et puissent les mortels, amis de l'innocence, Mériter tous les soins que votre vigilance
Daigne prendre pour eux ! »
C'est ainsi qu'au delà de la fatale barque,
Mes chants adouciraient de l'orgueilleuse Parque
L'impitoyable loi :
Lachésis apprendrait a devenir sensible, Et le double ciseau de sa sœur inflexible
Tomberait devant moi.
Il tomberait, sans doute, si l'oreille des divinités infernales était sen» sible au charme des beaux vers. C'est la qu'est bien placé l'orgaeil poétique, devenu aujourd'hui un lieu commun postiche parmi nos rimeurs, qui ne sentent pas combien il est ridicule (piand on ne sait i as le rendre intéressant : il l'est ici , parce que le poëte, encore tout bouillant de l'inspiration, tout plein du sentiment ([ui lui a dicté son éloquente prière, ne croit pas qu'où puisse lui rési.sler, et nous fait partager celte conliance si nobli! el si naturelle. Quelle foule de beautés dans ce morceau! pas une expression qui ne soit riche, pas un détail qui ne rappelle ce langage des dieux que devait parler le rival d'Orphée. Un homme \ ertueux est ici le plus parfait modèle que la ferre ait vu naitre entre les dieux mortels. Le protecteur de l'equite est ici celui qui lasoulieiit contre lu tyrannie d'un astre injurieux. La durée de notre vie est la fatale soie que les Parques redoivent aux dieux du Styx : partout la poésie de l'ode.
Il continue, et fait souvenir "le comle de Luc que les dieux, en lui prodiguant leurs dons, ne l'ont pas exempté de la loi commune, qui mé a pour nous les maux avec les biens , et cette idée est rendue a\ec la mèma élégance :
Une santé dès lors florissante, éternelle, 'Vous ferait recueillir d'une automne nouvelle
Les nombreuses moissons; Le Ciel ne serait plus fatigué de nos larmes; Et je verrais enlin de mes Iroides alarmes
Fondre tous les glaçons.
198 riUlTÉ DE LITTÉRATURE.
Mais une dure loi, des dieux mêmes suivie, Ordonne que le cours de la plus belle vie
Soil mêlé de travaux :
Un partage inégal ne leur lut jamais libre. Et leur main tient toujours dans un juste équilibre
Tous nos biens et nos maux.
Ils ont sur vous, ces dieux , épuisé leur largesse, C'est d'eux que vous tenez la raison, la sagesse,
Les sublimes talents ; Vous tenez d'eux enlin cette magnilicence Qui seule sait donner à la haute naissance
De solides brillants.
Cen était trop, hélas! et leur tendresse avare, Vous refusant un bien dont la douceur répare
Tous les maux amassés .
Prit sur votre santé, par un décret funeste, Le salaire des dons qu'à votre âme céleste
Elle avait dispensés.
Il rappelle tout ce que son héros a fait de mémorable, et quand il a tout dit, il se sert de l'artilice permis en poésie, il suppose qu'il n'est pas en état de remplir un si grand sujet. Il demande quel est l'artiste nui l'osera , quel sera l'Apelle cle ce portrait :
Le Ciel nous vend toujours les biens qu'il nous prodigue. Vainement un mortel se plaint et le fatigue
De ses cris superflus ; L'àmed'un vrai héros, tranquille, courageuse. Sait comme il faut souffrir d'une vie orageuse
Le flux et le reflux.
11 sait, et c'est par là qu'un grand cœur se console, Que son nom ne craint rien ni des fureurs d'Eole,
Ni des flots inconstants; Et que, s'il est mortel , son immortelle gloire Bravera, dans le sein des Filles de mémoire,
Et la mortel le temps.
Tandis qu'entre des mains à sa gloire attentives La France confiera de ses saintes archives
Le dépôt solennel , L'avenir y verra le fruit de vos journées , Et vos heureux destins unis aux destinées
D'un empire éternel.
11 saura par quels soins, tandis qu'à force ouverte L'Europe conjurée armait pour notre perte
Mille peuples fougueux.
Sur des bords étrangers votre illustre assistance Sut ménager pour nous les cœurs et la constanos
D'un peuple belliqueux.
Il saura quel génie, au fort de nos tempêtes. Arrêta, malgré nous, dans leurs vastes conquêtes.
Nos ennemis hautains; Et que vos seuls conseils , dtkîoncerfant leurs princes , Guidèrent au secours de deux riches provinces
Nos guerriers incertains.
Mais quel peintre fameux, par de savantes veilles. Consacrant aux humains de tant d'autres merveille» L'immortel souvenir,
EXEMPLES. 7. 19î)
Pourra suivre le fil d'une histoire si belle, Et laisser un tableau digne des mains d'Apelle Aux siècles à venir ?
Pour lui , las de sa course, il revient à lui-même, et termine son ode aussi heureusement qu'il Ta commencée :
Que ne puis-je franchir cette noble barrière !
Mais, peu propre aux eflorls d'une longue carrière,
Je \ai> jusgu'ou je puis; Et, semblable à l'abeille en nos jardins éclose. De difierenlps tleu^^ J'as^e^u;le et je compose
Le miel que je produis.
Sans cesse en divers lieux errant à l'aventure, Des spectacles nouveaux que m'offre la nature
Mes>eux sont è^iayes; Et tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies, Je promené toujours mes douces rêveries
Loin des chemins frayés.
Celui qui, se livrant à des routes vulgaires. Ne détourne jamais des routes populaires
Ses pas infruclueux, Marche plus sûrement dans une humble campagne Que ceux qui , plus hardis, percent de la montagne
Les sentiers tortueux.
Toutefois, c'est ainsi que nos maîtres célèbres Ont dérobé leur nom aux épaisses ténèbres
De leur antiquité; Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple Que nous pouvons, comme eux, arriver jusqu'au temple
De l'immortalité.
Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets et offrir de plus grandesidées. Les idées ne sont pas ce qui brille li pliisdans Rousseau ; mais, pour l'ensemble et le style, je ne connais rien dans notre lan;;ue de supérieur a cetleode. Ou peut y apercevoir quelques taches, mais légères et en bien petit nombre. Le seul vers qu'il eut fallu, je crois, retrancher de ce chef-d'œuvre, est ceiui-ci :
Et je verrais enfin de mes froides alarmes Fondre tous les ylaçons.
Cette métaphore est de mauvais goût.
Tel est le jugement porté par La Harpe, et reproduit dans tous les ouvrages destinés à la jeunesse; mais 'e développement de ce critique piouve précisément que cette ode a plus d'art que d'enthousiasme. Il est vrai qu'on ne voit pas, au début, oii le poète veut en venir; mais en le suivant, on découvre aisément sa mairhe savante. Son enthousiasme est fait d'avance, et s'il cache le but de ses transports, il sait bien ou ils le conduiront. C'est une composition large et fecoiide , sans doute; mais, après tout, c'est une combinaison d'esprit , et l'on en voit tous les secrets, tout l'enchaînement, après que le poète a fmi de chan-
200 TBAITÉ DE LITTÉKAlTUBE.
ter. Telle u'est pas la poésie antique. On dii-ait qu'elle s'égare; on la suit à peine dans sa route, et lorsqu'elle est arrivée à son terme, on n'en retrouve plus les sentiers.
En outie, il y a dans celte ode une contradiction manifeste entre le sentiment du poëte et la forme de sa poésie. Il veut demander au Ciel, pour son héros, une santé moins frêle et des jours lon<>;s et paisibles : fallait-il pour cela qu'il allât invoquer les trois vieilles déesses qui président dans les fables païennes au sort des mortels? Il arrive a la prière par des détours ingénieux, sans doute; sans doute encore, cette prière est un chef-d'œuvre d'harmonie poétique; mais tout cela n'en est pas moins un contraste choquant. La poésie perdrait elle ses inspirations si elle s'adressait à Dieu au lieu de s'adresser aux trois Parques? Au contraire, l'effort que le poêle est obligé de fai/e pour adresser des vœux pleins d'amour à des dieux qu'il ne croit pas, détruit tout l'enthousiasme et nuit aux touchantes émotions de l'âme. On dit que cela n'est qu'une fiction, et que le lecteur se prête aisément à ces suppositions de la poésie qui aime à perpétuer de vieilles images, ravissantes dans les anciennes allégories; mais c'esc pour cela même que la poésie n'est point originale ni inspirée : on ne fait pas de l'enthousiasme avec des mensonges. Rousseau est admirable par son style; pourquoi nous laisse-t-il sans émotion? c'est qu'il emprunte à d'autres ses inspirations, et qu'il ne les puise ni dans son âme ni dans sa croyance.
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