‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 48 sur 79 · CHANT D'OSSIAN SUR LE TOMBEAU DE SON PÈRE · texte numérisé non relu

CHANT D'OSSIAN SUR LE TOMBEAU DE SON PÈRE

A côté d'un rocher élevé sur la montagne et sous un chêne antique , le vieux Ossian , le dernier de la race de Finsal, était assis sur la mousse ; sa barbe, agilée par le vent, se repliait en ondes; triste et pensif, privé de la vue , il entendait la triste voix du Nord ; le chafjrin se ranima dans son cœur; il ccmmença ainsi à se plaindre et à pleurer ^ur les morts . « Te voila tombé comme un grand chêne, avec toutes tes branches autour de toi. Ou es-tu, 6 roi Fingaf , ô mon père? toi, mon fils Oscar, ou estu? ou est toute ma race? Helas! ils reposent sous la terre : j'étends les bras, et de mes mains glacées jetàte leur tombeau, j'entends le torrent qui gronde en roulant entre les pierres qui les couvrent. O torrent ! que viens-tu me dire? tu m'apportes le souvenir du passé. Les enfants de Fingal étaient sur ton rivage, comme une forêt dans un terrain lerlile. Ils étaient perçants, les l'ers de leurs lances! celui-là était audaciciix qni se présentait cà leur coiéie! Fillun le (irand était ici; tu étais ici. Oscar, ô mon lils! Fingallui-méme était ici, puissant et fort, avec les

EXEMPLES. 8. 20 f

cheveux blancs delà vieillesse : il s'nffermifs.iif sur ses reins nerveux, et il é'alait ses larpi's épaules: inalli 'ur a celui qui rencontrait son liras dans la bataille! Le lils d;- Morny arriva, (iaul, le plus robuste des iioninies: il s'arrêta sur la inonlaf^ne, semblable à un cliéne; sa voix elait comme le son des torrents; il cria; Pourcjuoi le (ils du puissant Corval \eut-il régner seul? Finjjal n'est pas assez Tort pour défendre son peup'e et pour en être le soutien; je suis fort comme la tempête sur l'Océan, comme l'ouragan sur les monta;;nes; cède, lils de Cor\aI. et fléchis devant moi. — Il deaceiidit de la moiita^ine coHune un rorlier; il relen'issalt dans ses armes. Oscar s'avança, et s'arrèla pour l'attendre : Oscar, mon lils, voulait rencontrer l'enni'mi; mais FiTi;;al vint dans sa force et sourit aux menaces insultantes deOaul. Ils s'élancèrent l'un coiitr;^ l'autre, se pressèrent dans leurs bras nerveux, et luttèrent dans la plaine. La terre était sillonnée par leurs talons; le bruit de leurs os était . vemb'able a C'iui d'un Vaisseau ballotté par les vagues dans la tempête. Leur combat fut long; ils tombèrent avec la nuit sur la plaine retentissaule, comme deux chênes tombent en entrelaeanl leurs branches et en ébranlant la montagne: le robuste lils de Morny est terrassé, le vieillard est vainqueur,

Belleavec ses tresses d'or, belle comme les esprils des montagnes quand ils effleurent dans leur course la surface d'une bruyère paisible pendant le silence de la nuit; belle comme l'arc des cieux, la jeune Minvane arrive : Fingal , dit-elle avec douceur, rends-moi mon frère; rends-moi l'espérance de ma race, la terreur de tous , excei)té de Fingal. — Puis-je refuser, dit le roi, ce que demande l'aimable tille des montagnes? Eniiporte ton frère . Minvane ! plus belle que la neige du Nord. Telles furent tes paroles, o Fingal ! Hélas ! je n'entends plus les paroles de mon père : privéde la vue, je suis appuyé sur sou tombeau : j'entends le sifflement des vents dans là forêt , et je n'entends plus la voix de mes amis : le cri du chasseur a cessé, et la guerre ne retentit plus autour de moi.

EXTRAIT D'UNE ODE DE GLEIM SUR lA BATAILLE DE LOWOSITZ.

Le héros, assis sur un tambour, méditait sa bîlaille, ayant le firmament pour tente et la nuit autour de lui. En méditant, il dit : Ils sont en grand nombre; mais, fussent-ils encore plus nombreux, je les battrai.

Il vit l'aurore et vil nos visages endammés de désirs. Ab! coujbien le bonjour qu'il nous donna était ravissant!

Libre, comme un dieu, de crainte et de terreur, plein de sensibilité, il est la, et distribue les rôles de la grande tragédie.

Cependant le soleil se montra t(jut à coup sur la carrière du firma* ment, et tout à coup nous pûmes voir devant nous.

Et nous vîmes une armée innombrable qui couvrait les montagnes et les vallées, et (ce qui est bien permis à des héros) nous fumes étonnés pendant un clin d'œil, et nous recul.lmes la tête de l'épaisseur d'un cheveu , mais pas un seul pied ne recula.

Car aussitôt nous pensâmes à Dieu et à la patrie. Soudain soldats et officiers furent remplis du courage des lions.

Et nous approchâmes de l'ennemi à grands pas égaux. Halte! cria Frédéric, halte ! et ce ne lut qu'un même pas.

Il s'arrête, il considère l'ennemi, et ordonne ce qu'il faut faire. Aussi- Pt, comme le tonnerre du Très-Haut, on vit la cavalerie s'élancer, etc

TBAITE DE LTTTEBATDBE.

N° 9 (p. 38.) EXTRAIT D'UNE PYTHIQUE DE PINDARE-

'lEPQNi srPAKorsip.

ETSoî r.

STpotp:^ a'. — KcdXuv ty'.

'HôeXov Xeîpovâ xe *tXXypi5av, El xpîwv T0O6' àfiETÉpai; omb yXiiffffaç xoivèv eviÇaffOai êtcoî ,

O'JpavîSa yôvov eù-

p'jjxÉôovTa Kpôvou,

BârrcyaiCTi x* apxetv IlaXtoy

çYjp' àYpôxEpov,

vôov êxovt' àvSpûv çîXov ol-

0; èwv ôpÉ'jiev TTOxè

TÉxxov' àvwôuviaç

à(j,ïpov Yuiap'AÉo; 'A(7xXairtov,

TravxoôaTtàv àXxxfipa voûdwv.

'E7r({)8ôi; y'- — K. le'.

Eî 8i (Twippwv àvxpov ëvat'

Èxt Xeîpwv, xaî xî ol

(f i/xpov £v ^uaw (AEXtYapue; ûftvo'

â[.iix£poi xtOsv lax?ipâ xoî xîv }J.;v 7tt9iv y.ai vùv èaXoÏTi TiapaoysXv àvùpàmv Ôepjxàv voffw».

Kal Xîv èv va'jijlv p.îXov 'Iovîav xéfjLvwv Oxlaffciav, 'ApÉ6ou(7av ÈTït •/.pâvav, Tiap' Alr/aîov |ivov,

i;. ô'. — K. iy'.

ôç Supaxô^aiTi v£'|X£i , pairtXrj;

TTpay; àcîxoï; , où çSovéwv àYOcOoïî

Hitvot; ôc Oa'JiJiacTÔ; 7taxr;p.

Tw [iiV ôiôûjxa; yâpixos

£'. xaxiêav, ÛY'-Et-

av KYwv /pu(7£av ,

XWU.ÔV x' àiOXcov II'jÔiwv

EXTRAIT DE L'ODE DE ROUSSEAU A MALHERBE CONTRE LES DÉTRACTEURS DE L'ANTIQUITÉ.

Quelle est donc votre manie, Censeurs, dont !a vanité De ces rois de i'Iiarraonie Désrade la majeslé; Et qui, par un double crime', Contre l'Olympe sublime Lançant vos traits venimeux, Osez, dignes du tonnerre, Attaquer ce que la terre Eut jamais de plus fameux?

Impilovables Zoiles , Plus sourds que le noir Pluton, Souvenez- vous, âmes viles, Du sort de l'affreux Python '.

Chez les Filles de mémoire Allez apprendre l'histoire De ce serpent abhorré.

Dont l'haleine détestée De sa vapeur empestée Souilla leur séjour sacré.

Lorsque la terrestre masse.

Du déluge eut bu les eaux, Il effraya le Parnasse Par des prodiges nouveaux; Le ciel vit ce monstre impie.

Né de la fange croupie Au pied du mont Péliou, Souiller son infecte rage.

Contre le naissant ouvrage Des mains de Deucaliou'.

Mais le bras sur et terrible Du dieu qui donne le jour.

Lava dans son sang horrible L'honneur du docte séjour.

Bienlôt de la Thessalie, Par sa dépouille ennoblie, Les champs en furent baignés; Et du Cépliise rapide Son corps affreux et linde Grossit les flots indignés.

De l'écume empoisomiée De C'- reptile fatal.

Sur la terre profanée

' On ne voit pas bien clairement quel est ce double crime. Le poêle a sans doute voulu dire qu'attaquer le génie, c'est attaiiuer le Ciel méaie d'où il émane, et qui en est le prolecteur.

* Cet épisode allégorique du serpent Pylhon, crrlilème de l'envie, et tué par le dieu des arts, est d'une invention lrc»-heureuse. Rousseau dans une de ses lettres, dit, en parlant de cette ode, qu'il la croit assez pindarique.

3 L'homme nouvellement formé. Tour très-poétique

304 TBAITÉ DE LITTÉRATIUE.

Na<juit un |»erme infernal; Et de là naissent les secttîs De tous CCS sales insecte;; ' De qui le souffle envieux Ose, (l'un venin criticjiip, Noircir de la Créée antique Les célestes demi dieux.

A peine, sur de vains titres, Intrus au sacre vallon, Ils s'éri}:enl en arbitres Des oracles d'Apollon :

Sans cesse dans les ténèbres Insultant les morts célèbres, Ils sont comme ces corheaux, De <|ui la troupe affamée.

Toujours de rage animée, Croasse autour des tombeaux '.

Cependant à les entendre, Leurs ramapes sont si doux.

Qu'aux bords mêmes du Méandre Le c\ gne en serait .jaloux ; El qiioiqu'en vain ils allument L'encens dont ils se parfument Dans leurs cbanis étudiés, Souvent (le ceux qu'ils admirent, Lâches flalleurs, ils attirent Les éloges mendiés.

Une louange équitable, Dont l'honneur seul est le bat, Du mérite véritable Est le plus ju^te tribut ' :

Un esprit noble et sublime, Nourri de gloire et d'estime, Sent redoubler ses chaleurs; Comme une lise élevée* , D'une onde pure abreuvée, Voit multiplier ses fleurs.

Mais cette flatteuse amorce

D'un hommage qu'on croit dû,

Souvent prête même force

Au vice qu'à la vertu*.

De la céleste rosée

La terre lertllisée.

Quand les frimas ont cessé,

Fait également éclore

Et les doux parfums de Flore,

Et les posons de Circé^.

Cieux , gardez vos eaux fécondes'

' La rime est riche, mais ne saurait faire passer des sectes (Tinsecics.

' Comparaison juste et expressive.

3 Une louange dont l'honneur est le but, c'est-à-dire qui ne s'adresse ou'a ce qu'il y a d'honorable. Celte phrase n'est pas assez claire. De m(-nie le tribut du mérite . pour le tribut qu'on doit au mérite , est une eilip.se peu naturelle, et qui produit amphibologie.

* Comparaison charmante.

5 Ces quatre vers sont durs et prosaïques; mais ce qui précède, comme ce qui suit, est d'une beauté achevée.

* Allégorie aussi brillante (lue juste.

' Apostrophe sublime. iVc louez que les bons ouvrages et critiquez les

«XEMPLlîS. iO. 205

Pour le myrte aimé des dieux; jNe prodijiuez plus vos ondes A cet if conlasieux.

Et vous, enfants des nuages.

Vents, ministres des orales.

Venez, fiers tyrans (In Nord, De vos brùlanles froidures SecliiT ces feuilles impures Dont l'oaibre donne la mort.

EXTRAIT DE L'ODE DE M.y.eERBE A LOUIS Xlli

Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête; Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion Porter le dernier coup à la dernière tète De la rébellion.

Fais choir en sacrifice au démon de la France Les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer. Et n'épargne conire eux pour notre délivrance Ni le feu ni le fer.

Assez de leurs complots l'infidèle malice A nourri le désordre et la sédition; Quitte le nom rie Juste et fais voir ta justice En leur punition.

Marche; va les détruire; éteins-en la semence, El suis jus(|u'a leur lin ton courroux généreux, .Sans jamais écouter ni pitié ni clémence Qui te parle pour eux. ...

Certes, ou je me trompe, ou déjà la Victoire Qui son plus grand honneur de tes palmes attend. Est aux bords de Charente, en son habit de gloire, Pour te rendre content.

Je la vois qui l'appelle et qui semble le dire : a Roi , le plus grand des rois et qui m'es le plus cher. Si tu veux que je l'aide à sauver ton empire, Il est temps de marcher. »

Que sa façon est brave et sa mine assurée! Qu'elle a "fait richement son armure étoffer! Et qu'il se connaît bien a la voir si parée, Que tu vas triompher.

Telle en ce grand assaut où des fils de la terre La rage ambitieuse a leur honte parut : Elle sauva le ciel et rua le tonnerre Dont Briare mourut.

Déjà de toutes parts s'avançaient les approches. Ici cou-ail Mimas; là Typhon se battait; Et la suait Euryte à détacher les roches Qu'Encefade jetait.

A peine cette vierge eut l'affaire embrassée , Qu'aussitôt Jupiter en son trône remis Vit selon son désir la tempête cessée, Et n'eut plus d'ennemis.

Os coloss<"s d'orgueil furent tous mis en poudre. Et lous couveils des monts qu'ils avaient arrachés.

mauvais, telle est la pensée que Rousseau développe en troi:- str 'phea etliicelontes de beautés poétiques.

Phlègrp, qui les reçut, pue encorda foud/e Dont ils furent touchés.

L'exemple de leur race à jamais abolie bevalt ^ous ta merci les rebelles ployer Mais serait-ce raison (ju'uiie même iblie N'eut pas même lojer?

Malherbe a, comme on le voit, un langage régulier, quelquelois solennel et poétique; mais le désordre de l'enllmusiasme ne s'y trouve pas ; il y a seulement ce désordre d'idées et d'images qui nait de la double source ou il puise ses inspirations. Lorsqu'il dit au roi :

Va , ne difftre plus tes hautes destinées , Mon Apollon t'assure et t'engage sa foi Qu'employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées Seront havres pour toi.

Est-ce qu'il est dans les convenances de faire venir Apollon et ce Tiplivs ( Richelieu) dans une cause ou il s'agit de dompter l'hérésie armée? Apollon peut être bon à quelque chose dans la poésie, mais ce n'est pas pour vaincre les protestants.

Il y a pourtant une belle allégorie et une grande image, celle delà Victoire qui attend et appelle Louis aux bords' de la Charente. Le christianisme autori^e ces lictions, et la poésie les admet, pourvu qu'elles ne deviennent pas trop métaphysiques. Mais le poète de la msthoiogie reparait aussitôt : caril représente la Victoire telle qu'elle parut en ce grand assaut, ou, dit-il.

Elle sauva le ciel , et rua le tonnerre Dont Briare mourut.

El alors il décrit cette fameuse vicloire de Jupiter.

De tels récits pouvaient convenir à Pindare; mais ils glacent dans un poète chrétien, aefiit-ce qu'a cause du contraste choquant des pensées et du sujet.

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