‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 57 sur 79 · TERREUR. — EXTRAITS DE RODOGUNE ET DE PHÈDRE · texte numérisé non relu

TERREUR. — EXTRAITS DE RODOGUNE ET DE PHÈDRE

Dans la tragédie de Rodogune, la situation d'Antiochus et de Séleucus , son frère , nous fait craindre pour ces deux princes, lorsque nous entendons Cléopàlre, dont l'horrible caractère nous est déjà connu, dire avec emportement :

Sors de mon cœur, nature , ou fais qu'ils m'obéissent; Fais-les servir ma haine , ou consens qu'ils périssent. Mais l'on a déjà vu que je les veux punir. Souvent qui tarde trop se laisse prévenir. Allons chercher le temps d immoler mes victimes, Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.

Nous tremblons pour Anliochus , lorsque cette mère dénaturée dit ellemême que le 1er l'adélixréede Séleucus. Notre crainte redouble, lorsqu'on apporte la coupe empoisonnée : elle est à son comble, lorsqu'An tioclius l'approche de ses lèvres.

La situation d'Hippolyte fait naitre également la terreur dans notre àme , lorsuue Thésée (Phèdre, iv, 2), sur le faux rapport de la malheu reuse OEnone , ne doutant point que son lils ne soit coupable , lui dit ai ec colère :

Fuis, traître, ne Tiens point ici braver ma haine Et tenter un courroux que je reliens à peine. C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel, D'avoir pu mettre au jour un tils si criminel , Sans que la mort encor, honteuse a ma mémoire, De mes nobles travaux vienne souiller la gloire. Fuis, et si ta ne veux qu'un chàtimeat soudain

234 TBAITK DE LITTERATURE.

T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main , Prends garde (jue jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire Fuis, dis je; et sans retour précipitant les pas, De Ion horrible aspect purge tous mes États.

El loi , Neptune, et toi . si ja ^n courage

D'Infâmes assassins nettoya fou rivage.

Souviens-loi (jue , pour prix de mes efforts heureux, Tu promis d'exaucer le premier de mes V(pux. Dans les tontines rij;ueurs d'une prison cruelle, Je n'ai point implore la puissance immortelle; Avare du secours que j'allf iids de tes soins, . Mes v(eux l'ont ré>ervé \)w\r de plus grands besoins. Je t'implore anjourd'hui. Venge un malheureux père: J'ahairlonne ceiraiirea toute ta colère.

Ltoiiffe dans son sang ses désirs effrontés. Thésée à tes fureurs connaîtra les bontés.

Nous ne pouvons voir ici sans une grande inquiétude le danger qui me< naceHippolyle. K jjre crainte n'eu devient que plus vive, lorsque Thésée, reietautla justilicalion de ce jeune prince, lui dit d'un ton foudroyant :

Pour la dernière fois, ôle-toi de ma vue, Sors, traître. N'attends pas qu'un pCre furieux Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.

Elle redouble encore , lorsque nous l'entendons dire dans le monologua qui suit:

Misérable, tu cours à ta perle infaillible. ?<eptune,par le fleuve aux dieux mêmes terrible, M'a donné sa parole et v.i Texéculer.

Un dieu vengeur te suit; tu ne peux l'éviter.

PITIÉ. - EXTRAITS D'ATHAUE ETD'ANDROMAQUE.

Racine nous attendrit sur le sort du jeune Joas,par la vive peinture du danger qu'il courut, lorsque la cruelle Atbalie lit égorger tous les princes de sa maison :

Joas , laissé pour mort, frappa soudain ma vue.

Je me ligure encor sa nourrice éperdue,

Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain.

Et, faible, le tenait renversé sur son sein.

Je le pris tout sanglant, et. baignant son visage,

Mes pleurs, du sentiment lui rendirent l'usage;

Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,

De ses bra.<=" innocents je me sentis presser.

Grand Dieu ! que mon amour ne lui soit pas funeste!

Du lidèle David c'est le précieux reste.

Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,

Il ne connaît encor d'autre père que loi.

Sur le point d'attaquer une reine homicide,

A l'aspect du péril , si ma foi s'intimide ;

Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,

Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,

Gooserve l'héritier de tes saintes promesses ,

Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses.

La situation d'Andromaque, dans la tragédie de ce nom, du même poi'lp, nVst pas moins attendrissante. Cette femme d'Hector était esclave avec son lils Aslyanax à la cour de Pyrrhus, lils du meurtrier de sou époux . Les Grecs demaG '.aient à ce prince le jerfne Aslyanax pour le faire périr. P>rrlius, qui voulait épouser .\ndromague, piqué des refus de celte priiicesse , dit dans un transport de colère :

Allons aux Grecs livrer le lils d'Hector.

ANDROiiAQCE , se jetant aux pieds de Pyrrhus.

Ah ! seisneur, arrêtez ! que prétendez-vous faire? Si vou> livrez le lils, liNrez-ieur dune la iiiere. Vos serments m'ont tantôt juré lanl d'aniilié ; Dieux I ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ! Sans espoir de pardon m'avez-\ous condamnée?

Pvrrhus parait persister dans sa résolution. Andromaqne tâche de le fléchir par ce discours si touchant :

Seipneur, voyez l'état où vous me réduisez. J'ai \w mon père mort et nos murs embrasés; J'ai \u trancher les jours de ma fiimille entière, Et mon époux sanjjlanl traîné sur la poussière ; Son lils, seul a\ec moi , réservé pour les fers. Mais que ne peut un lils! je respire, je sers; J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée Qu'ici plulot qu'ailleurs le sort m'eut exilée; Qu'heureux dans son malheur, le lils de tant de rois , Pui>qu'il devait servir, fut tombé sous \oslois. J'ai cru que sa prison deviendruit son asile. Jadis Priam soumis fui respecté d'Achille : J'attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, cher Herlor, à ma crédulité.

Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime; Malfjré lui-même, enlin. je l'ai cru magnanime. Ah ! s'il l'était assez pour nous Inisser du moins Au tombeau qu'a la cendre ont élevé mes soins, Et que linissaul là sa haine et nos misères , Il ne séparai point des dépouilles si chères!

La colère de Pyrrhus s'adoucit, mais sans qu'il renonce à son premier desjsein. H laisse a .Andromaque le choix de l'épouser ou de voir périr son fils. Dans cette perplexité cruelle, elle dit à sa confidente :

Quoi , Ccpl)ise , j'irai voir expirer encor

Ce lils, ma seule joie, el l'image d'Hector,

Ce fils , que de sa flamme il me laissa pour gage?

Hélas! il m'en souvient ! le jour que son courage

Lui fit chercher .Aeliille ou plulot le Irepas,

Il demanda son fils, el le pril dans ses bras :

« (Jhère épon.se, dit-it, en essuyant mes larmes,

« J'ignore quel succès le sort garde à mes armes;

« Je le laisse mon fils pour gage de ma foi ;

* S'il me nerd , je prétends qu'il me retrouve en toi

« Si d'un heureux li\ men la mémoire l'est chère ,

« .Montre au lils à quel point lu chérissais le père. »

El Je puis voir répandre un sang si précieux!

El je laisse avec lui périr tous ses aïeux !

Roi barl)are, faut-il que mon crime l'cnlraine?

Si je te hais . est-il coupable de ma haine?

Ta-l-il de tous les siens reproché le Irépas?

S'est-il plaint a les yeux des maux qu'il ne sent pas?

Mais cependant , mon flis . lu meurs, si je n'arrête

236 TBAITÉ DE XITTER4TURB.

Le fer que le cruel tient levé sur ta tête. Je Peu puis détourner, et je t'y vais offrir! Non , tu ne mourras point , Je ne le puis souffrir.

No 26 (p. 101.) DESCRIPTION DE TITUS.

Le temps n'est plus , Phénice , où je pouvais trembler, Titus m'aime, il peut tout; il n'a plus qu'a parler; Il verra le sénat rn'apporlerses tiomrnaijes, El le peuple, de (l.'urs couronner nos images. De celte nuit, Phénice , as-lu ^u la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces "flambeaux, ce bûcher, celte nuit enflammée, Ces aijjles, ces faisceaux , ce peuple, celle armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat. Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat; Cette pourpre , cet or (jue rehaussait sa gloire, El ces lauriers encor témoins île sa victoire , Tous ces yeux qu'on voyait \enir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueux , cette douce présence. ... Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance Tous les Ctfurs en secret l'assuraient de leur loi! Parle, peut-on le \oir sans penser, comme moi. Qu'en quelque obscurité que le sort l'eùl fait naitre, Le moQde, en le voyant, eût reconnu son maître?

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