‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 72 sur 79 · ÉGLOGUE DE RACAN · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE DE RACAN

Tircis, il faut penser à faire la retraite : La course de nos jours est plus qu'à demi faite ; L'âge insensiblement nous conduit à- la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des vents notre nef vagabonde ; Il est temps de jouir des délices du port.

Les trois premiers vers de cette première stance sont simples et coulants , sans ligures marquées. Les trois autres sont revêtus d'une allégorie joble et majestueuse. La chute est douce.

Le bien de la fortune est un bien périssable :

Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable.

Plus on est élevé, plus on court de dangers;

Les grands pins sout en butte aux coups de la tempête,

Et la rage des vents brise plutôt le faite

Des palais de nos rois, que le toit des bergers.

Celle-ci commence par une maxime philosophique. Les mots bien, bâtit, plus, qui sont répétés dans le premier, le second et le troisième vers , leur donnent une certaine aisance pastorale. C'est toujours la même pensée qui est répétée dans tous ces vers. Dans le premier, elle est exprimée naturellement; dans le second, elle l'est avec une métaphore qui n'en change que la couleur; dans le troisième, elle reparaît encore, mais avec une addition qui la déguise; et dans les trois derniers, elle se retrouve encore , mais elle est enveloppée de deux allégories majestueuses ^ul se succèdent. Cette abondance est ce qu'on appelle, en terme d'art , amplilication.

O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire. Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs ! Et qui loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A, selon son pouvoir, mesuré ses désirs!

Il laboure le champ que labourait son père :

Il ne s'informe point de ce qu'on délibère

Dans ces graves conseils d'affaires accablés.

Il voit sans Intérêt la mer grosse d'orages ,

Et n'observe des vents les sinistres présages

Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés- Ces deux stances sont moins riches que les autres ; mais rien ne parait T être pour le besoin du vers ; les pensées semblent s'y produire les unes les autres et se pousser doucement pour arriver à un repos commun.

Roi de ses passions , il a ce qu'il désire :

Son fertile domaine est son petit empire;

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau.

Ses champs et ses jardins sont autant de provinces;

Et sans porter envie à la pompe des princes ,

Il est content chez lui de les voir en tableau.

Celle-ci est de la plus grande beauté. Combien de choses le poète a su tirer du seul mot de roi ! Cest de la que sont sortis les mots de domaine , d'empire, de Louvre, de provinces , etc. Ce qui fait le brillant de cette «tance, c'est l'opposition du grand et du petit ; ce qui en fait le beau, c'est la vérité et le sentiment. Louvre et Fontainebleau qui sont comme les épithètes de cabane, présentent du riant. Après les deux stances précédentes qui étaient d'un ton simple, il fallait, pour varier, que la suivante eut plus d'élévation et de piquant. Le poêle l'a fait, mais de^majiière que les plus grandes choses y sont réduites à une certaine simplicité l)ar celles auxquelles elles se trouvent liées.

Il voit de toutes parts combler d'heur ' sa famille, La javelle à plein poing tomber sous la faucille, Le vendangeur plier sous le faix des paniers. 11 semble qu'à î'enviles fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.

L'abondance est très-bien exprimée dans ces vers. La Javelle et le venkingeur: le singulier est ici plus poétique que le pluriel. Les fertiles nontagnes , les humides vallons , les grasses campagnes : il fallait trois îpithètes, ou il n'en fallait point; autrement il y aurait eu défaut de ymétrie et de rondeur.

Il suit aucunes fois un cerf par les foulées * ,

' //eurpour bonheur.

* Foulées signihe les légères traces du cerf

TK.VITÉ BE LlTTÉn. — l'OÉTlQUE. I2

966 TBAITÉ DE LiXTEBAÏLBK.

Dans ces \ifilles forêts du peuple reculées, Et qui même du jour i{>nort'nt le flambeau. Aucunes lois des chiens il suit les voix confuses, Et voit entin le lièvre, après toutes ses ruses, Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.

Dans la sixième stance il avait présenté les richesses de la campagne ; iaas celle-ci, il en parcourt les amusements, lâchasse, la promeodue , etc.

Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse

Dans ce même foyer ou sa tendre jeunesse

A vu dans le berceau ses bras emmaillotés.

Il tient par les moissons rcpstre des années.

Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées

Faire avec lui vieillir les buis qu'il a plantés.

Il soupire en re/ios : le terme soupirer est riche et doux. Le foyer ou il a éle emmaillolé dans son enfance rappelle un souvenir champêtre : l'imajîe est d'après nature. On verra tout le reste de cette pièce se soutenir sur le même Ion d'aisance et de simplicité; même douceur dans leschules, qui sont men'a^ees sans affectation , à l'exception cependant d'une seule, qu'on reconnaîtra aisenicnl , parce que le besoin du poète y parait, et que, n'ayant point eu assez d'e^pace pour y enchâsser une pensée nouvelle, il a ete olilijiè il'eleudre celle du ciu({aieme vers, pour l'amener jusqu'au bout du sixième.

Il ne va point fouiller aux terres inconnues A la mi-rci des \etils et de> onili-s chenues, Ce que nature a\are a cache île I resors. 11 ne recherche pouil , pour Ininorer sa vie, De plus illu>ire mort , m plu> illvjne d'en* ie. Que de mourir au lit ou ses pères sont morts.

S'il ne possède pond ces maisons magniliiiUPs, Ces tours, ci-s cli;ipite,iu\ , ces superbes portiques, Ou la ma^nilicenci' elaleses altrails :

Il jouit des beaule> (ju'ont le.s saisons nouvelles; 11 xoitde la verlure et de» Ileur.N naturelles, Qu'en ces riches lambris on ne voit qu'en portraits.

Crois-moi, retirons-nous hors delà multitude, Et \ i«on.s déxirmais loin de la serxilude De ces palais dores on tout le monde ac«iurt. SoUs un chêne élevé les arbris.M'aux s'ennuient; El devant le soleil, tous les a>tres s'enfuient, De peur d'être obligés de lui faire la cour.

Les trois derniers vers de cette stance sont de maurais goût.

Agréables déserts, séjour de l'Innocence, Ou loin des \anités de la niat;nilicence Commence mon repos et linil mon tourment. Vallons, fleuves, rochers, aimable solitude. Si vous filles témoins de mon inquiétude. Soyez-le désormais de mon conleuLement.

(Batteux-)

EXEMPLES. 47. 8fi7

iwVtiTiLÉ, OU l'âMour filial.

Pendant une belle soirée , Myrtile était allé visiter l'étang voisin dont /es eaux réfléchissaient l'éclat de la lune : le calme profond des campagnes éclairées par celte douce lumière, et les tendres accents du rossinnol l'avalent retenu longtemps plongé dans un ravissement tranquille. Mais il revint enlin dans le berceau de pampres verts , situé devant sa cabane solitaire: il trouva son vieux père qui sommeillait tranquillement au clair delà lune. Le vieillard était couché sur le gazon, sa tête grise était appuyée sur une de ses mains. Myrtile s'arrêta devant lui, les bras croisés l'un sur l'autre: il garda longtemps celte posture : sa vue restait constamment lixée sur son père; seulement il regardait de temps en temps le ciel a travers le feuillage, et des larmes de joie coulaient de ses yeux.

« O toi, dit-il, loi que j'Iionore le plus après les dieux! ô mon père, comme tu reposes doucement! que le sommeil du juste est riant! tu as sans doute porté tes pas chancelants hors de la cabane, pour célél)rer le soir par de saintes prières, et lu te seras endormi en priant. Tu auras aussi prié pour moi , ô mon père! Ah ! que je suis^ heureux ! Les dieux entendent ta prière; car pourquoi notre cabane serait-elle a l'abri de tout danger el ombragée par des rameaux courbés sous le poids de leurs Iru.ts? Pourquoi la benedicti(m du Ciel serait-elle sur nos troupeaux et sur les

Eroduclions de nos champs? Lorsque , satisfait de mes faibles soins pour ; repos de ta Vieillesse ctssée. tu verses des larmes de joie; lorsque, tournant les regards vers le ciel , tu me donnes la bénédiction d'un air content ; ah ! mon père , de quel sentiment je suis alors pénétré ! nia poitrine s'enlle,el des larmes pressé.-s ruissellent de mes yeux. Encore aujourd'Iiui , quittant mes bras pour aller hors de la cabane te ranimer a la chaleur du soleil , et contemplant autour de toi le troupeau bondissant sur le ga/.on, les arbres charges de fruits et la fertilité répandue sur toute la contrée : Mes cheveux, disais-tu, sont blanchis dans la joie. Campagnes chéries, soyez bénies à jamais! mes regards ot>scurcis n'ont pas encore longtemps à vous parcourir, bientôt je vous quitterai pour d'autres campagnes plus heureuses. Ah! mon père, mon meilleur ami, je dois donc uienlôl te perdre! O triste pensée! alors, hélas! j'érigerai un autel a côté de ta tombe; et toutes les fois qu'il me luira un jour propice ou j'aurai pu faire du bien a quelque infortuné, ô mon père! je répandrai du lait et des fleurs sur ton monument. » Il se lut el regarda le vieillard avec des yeux mouillés de larmes. Comme il est étendu paisiblement! comme ilsourit au milieu de son sommeil! « Ah! sans doute, ajouta-t-il en sanglotant, les actions vertueuses, retracées dans ses son-

§es, ont fail monter sur son front l'expression de sa bienfaisance. Quel oux éclat la lune répand sur sa tète chauve et sur sa barbe argentine 1 Oh! puissent les vents frais du soir, puisse la rosée humide ne te l'aire aucun mal !» A ces mots, il lui baise le front pour l'éveiller doucement, et le conduit dans la cabane pour lui procurer sur des peaux inoUes un sommeil plus commode.

(Gessner.)

N» 48 (p. 165.) ÉLÉGIE.— PSAUME 136.

Super flumina Babylonis , llllc sedimus et flevlmos ; cUm re«ordar«- Uuu Siuu.

268 rBAlïÉ DE LITTKHATUBE.

Insalicibus ia medio ejus suspendimus organa nostra.

Quia illic iaterrogaveruiit nos, qui captivos duxerunl dos , verbacantioiium.

Et qui abduxerunt nos : Hymnum cantate nobis decanticis Sion.

Quomodô cantabiinus canticum Domini in terra aliéna?

Si oblitus fuero tui, Jérusalem , oblivioni detur dextera mea.

Adhaereal liogua lui-a faucibus nicis , si non meminero tui,

Si non proposueio Jérusalem , in principio lœtitiœ meœ.

Memoresto, Domine , liliorum Edora , in die Jérusalem.

Qui dicuul : Exinanite, exinanile usque ad fundamenta in ea.

Filia Babylonis misera, bealus qui rétribue! tibi retributionem tuam quam retribuisti nobis.

Beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram.

Captifs chez un peuple inhumain , Nous arrosions de pleurs les rives étrangères,

Et le souvenir du Jourdain , A l'aspect de l'Euphrate, augmentait nos misères.

Aux arbres qui couvraient les eaux , Nos lyres tristement demeuraient suspendues.

Tandis que nos maîtres nouveaux Fatiguaient de leurs cris nos tribus éperdues.

« Chantez, nous disaient ces tyrans , Les hymnes préparés pour vos fêtes publiques :

Chantez , et que vos conquérants Admirent de Sion les sublimes cfmtiques. »

Abl dans ces climats odieux , Arbitre des humains, peut-on chanter ta gloire?

Peut-on , dans ces funestes lieux , Des beaux jours de Sion relever la mémoire !

De nos aïeux sacré berceau , Sainte Jérusalem , si jamais je t'oublie;

Situ n'es pas jusqu'au tombeau L'objet de mes désirs , et l'espoir de ma vie :

Rebelle aux efforts de mes doigts , Que ma lyre se taise entre mes mains glacées,

Et que l'organe de ma voix Ne prête plus de sou à mes tristes pensées.

Rappelle-toi ce jour affreux , Seigneur, ou d'Ësail ia race criminelle

Contre ses frères malheureux Animait du vainqueur la vengeance cruelle.

« Égorgez ces peuples épars ; Consommez , criaient-ils , les vengeances divines :

Brûlez , abattez ces remparts , Et de leurs fondements dispersez les ruines. »

Malheur à tes peuples pervers , Reine des nations , filfe de Babylone !

La foudre gronde dans les airs ; I^ Seigneur n'est pas loin : tremble , descends du trÔQ£.

Puissent tes palais embrasés Éclairer de tes rois les tristes funérailles !

Et que , sur la pierre écrasés., Las enfants de leur «ang arrosent les murailles.

(LEFRANC de POMPIGNAN.)

DIITATION DU PSAUME 136.

Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères !

Si le geai bleu du Meschacébé disait à la nompareille des Florides : Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas ici de belle» eaux et de l>eaux ombrages , et toutes sortes de pâtures comme dans vos forets? — Oui , répondrait la nompareiie fugitive ; mais mon nid est dans le jasmin : qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avezvous?

Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères !

Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité : le maître fait un geste de la main ; le voyageur reprend son arc, et retourne au désert!

Heureux ceux, etc.

Merveilleuses tiistoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie , vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal I Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et le charme de la religion .

(Châtejvubbiand. i

Une autre imitation, plus positive et plus belle, se trouve dan» la cantate des Troyennes, de M. Casimir Delavigne :

Aux bords du Simols les Troyennes captives , Ensemble rappelaient par des chants douloureux De leur félicité les heures fugitives , Et le deuil sur le front, les larmes dans les yeux.

Adressaient de leurs voix plaintives Aux restes d'Ilion ces éternels adieux.

CHOEUR

D'un peaple d'exilés déplorable patrie , Ton empu^ n'est plus, et ta gloire est flétrie»

DNE TROYENiNE.

Des rois voisins puissant recours , Ilion florissait au sein de l'opulence;

Un bruyant et nombreux concours S'agitait dans les murs de cette ville Immense Nos tours bravaient du temps les progrès destructeurs , Et, fondés parles'dieux, nos temples maguiliques

Touchaient de leurs voûtes antiques

Au séjour de leurs fondateurs.

UNE ALTRE

Canguante fils , l'honneur de Troie ,

Assis au banquet paternel , Environnaient Priam de splendeur et de joie ; Ils étaient les rayons de son trône éternel.

UNE AUTRE

Royal espoir de ta famille, Hector, tu prends le bouclier.

Sur ton sein la cuirasse brille.

Le fer couvre ton front guerrier.

Aux yeux du peuple qui frissonne , Par les jeux chéris de Bellon« Occupe ton vaillant repos; Plus tard , au champ de la victoire

870 TBAITÉ DE HTTBB4TURE.

Ton bras nous donnera la gloire , Ton regard fera des héros.

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