‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 10 sur 94 · La différence dci» conditions et des fortunes- produit · texte numérisé non relu

La différence dci» conditions et des fortunes- produit

encore de très-grandes différences dans les dispositions des esprits , et par conséquent dans la méthode que l'on doit suivre pour les toucher et les convaincre. Les grands doivent être traités avec ménagement ; les militaires sont sensibles a l'honneur, c'est le plus puissant ressort pour les animer. Quelle exhortation plus persuasive et plus capable d'enflammer le courage que ce peu de mots de Henri IV avant la bataille d'Ivry !

Mes compagnons , si vous courez aujourd'hui ma fortune , je cours aussi la vôtre. Je veux vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos rangs , je vous prie : si la chaleur du combat vous les fait quitter, pensez aussitôt au ralliement , c'est le gain de la bataille; et si vous perdez vos enseignes, cornettes ou guidons , ne perdez point de vue mon panacbe blanc , vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire. Dieu est avec nous.

6. (De même ,) selon la différence des nations, les discours qu'on leur adresse doivent prendre des formes différentes. , La gravité espagnole , la vivacité pétillante des Français , la finesse des Italiens , la fierté anglaise, la pesanteur judicieuse des peuples du Nord , ne seraient pas sans doute remuées par des motifs semblables et semblablement présentés. Tite-Live (xxx, 33 ) remarque qu'Hannibal , qui avait une armée composée de plusieurs nations diverses , employait divers motifs, en les menant au combat , pour les engager à bien faire. Il promettait aux troupes auxiliaires, outre leur paie ordinaire, de grandes récompenses à prendre sur les dépouilles des ennemis. Il réveillait dans les Gaulois la haine qu'ils portaient naturellement au nom romain. Il mettait sous les yeux des Liguriens les fertiles campagnes de l'Italie, au lieu des montagnes stériles qu'ils habitaient. Il faisait craindre aux Maures et aux Numides la domination tyrannique de Massinissa. Quant aux Carthaginois , il leur représentait qu'il s'agissait de défendre les murailles de leur patrie, leurs dieux pénates, les tombeaux de leurs ancêtres, leurs pères et leurs mères, leurs femmes et leurs enfants.

7. (De même encore, ) il faut d'autres motifs pour toucher un méchant homme que pour toucher un homme vertueux : comme les caractères tranquilles et posés demandent pour être ébranlés d'autres mobiles que les caractères ardents et vifs. Ainsi , lorsque Burrhus entreprend d'arracher du cœur de Néron le cruel dessein de faire empoisonner Britannicus, il commence par employer le motif de la crainte. Ce motif est proportionné a un mauvais caractère :

Britanniriis , mourant ( lui dit-il ) oxcitera le zèle De ses amis tout prêts a prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs , Oui même après leur mort auront des successeurs. Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre : Craint de tout Tunivers , il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets , Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

Au contraire , dans la Bérénice du même poëte , Paulin donne des conseils à un empereur aimable et vertueux ; et pour fortifier Titus dans la résolution de renvoyer Bérénice, il fait usage des motifs d'honneur et de gloire, toujours puissants sur les belles âmes. Titus vient de lui dire qu'il prend le parti de se séparer de celle qu'il aime. Paulin lui répond :

Je n'attendais pas moins de cet amour de gloire Qui partout après vous attache la victoire. La Judée asservie et ses remparts fumants. De cette noble ardeur éternels monuments , Me répondaient assez que votre grand courage Ne voudrait pas, seigneur, détruire son ouvrage , Et qu'un héros vainqueur de tant de nations. Saurait J)ien , tôt ou tard , vaincre ses passions.

Art. III. — Bienséances oratoires.

I. Qu'est-ce que les bienséances en général et les bienséances oratoires en particulier — 2. A quoi se rapportent les bienséances oratoires? — 3. En quoi consiste la bienséance relative à l'auditeur? — 4. A l'orateur? — s. A ceux pour qui il parle? — 6. A ceux de qui il parle? — 7. Aux temps et aux lieux? — 8. Au sujet que l'on traite?

1. On entend par bienséances en général l'art de placer à propos tout ce qu'on fait ou tout ce qu'on dit : Scientia earum rerum quœagenturautdicenlurySuo loco collocan' darum (Cic, de Off.^ i. 1 , c. 40). Horace recommande en un seul vers l'assortiment convenable des mots avec autant d'intérêt que la place et l'ordre des pensées :

Singula quaeque locum teneant sortita decenter.

La bienséance oratoire est donc un accord parfait des idées, des sentiments, du langage, de l'action, du silence même de l'orateur, avec les sujets, les circonstances et l'auditoire , c'est-à-dire de l'ensemble d'un discours avec tous les objets qui peuvent y avoir rapport.

2. Les bienséances oratoires se rapportent soit à l'auditeur, soit à l'orateur lui-même, soit à ceux pour qui ou de qui l'on parle, soit aux temps et aux lieux, soit enfin au sujet que l'on traite.

3. Pielati vement aux auditeurs , les bieuséauees consistent dans l'assortiment du discours à leur qualité. On ne doit point parler en effet à un roi comme à un particulier, à un sénat comme à une assemblée populaire, devant une académie comme devant une réunion d'hommes illettrés • devant un auditoire nombreux comme devant une seule personne, etc.

4. L'orateur ne doit jamais perdre de vue son âge, sa dignité , sa réputation. Il faut qu'il considère bien ce qu'il est pour bien dire ce qu'il faut et ne rien dire de plus. Il sied à Bossuet de parler de ses cheveux blancs ( Oraison funèbre du grand Condé) ; à Massillon , de son expérience ; a Bourdaloue , de ses inspirations : mais le pardonnerait-on à tout autre qui n'aurait pas la même autorité? Ce qui plaît dans la bouche d'un orateur à qui l'âge concilie tous les respects, deviendrait indécent dans celle d'un Jeune' homme. Le magistrat ne s'exprime point comme le simple citoyen, et celui dont la réputation s'étend au loin pourra se permettre bien des choses qui seraient ridicules dans le langage d'un homme obscur.

5. Les bienséances relatives à ceux pour qui l'on parle, regardent spécialement l'orateur du barreau. C est un deyoir dicté par la probité même et par l'honneur, de ne (défendre que de^ accusés dont il peut espérer d'établir l'innocence. Or il est convenable que l'orateur en cherche et (ju'ii en ipontre [es preuves dans leurs mœurs et dans jpur conduite habituelle.

Peignez vos clients, dit Cicéroo , sous des traits qui donnent de leur caractère une opinion ra\ orable. ISe parlez d'eux que pour relevai- leur honnêteté, leur douceur, leur amour de la paix; qu'ils paraissent sans prétentions , sans opiniâtreté , sans orgueil , ennemis des procès et de la chicane, etc. ^i£n n'est plus propre à leur concilier la bienveillance et la faveur des Juges, surtout si l'orateur a l'art, sans manquer à la vérité, de faire apercevoir des mœurs tout opposées dans les adversaires de ses clients.

JuQ discoprs deCicéronpro Roscio Amerino nous présente une belle application de ce précepte. L'orateur y démontre l'innocence de ce jeune homme par la peinture qu'il fait de ses mœurs en contraste avec celle de ses accusateurs.

^. Relativement aux personnes dont ou parle, on doit (}es égards à 'enr rang, à leur profession , à leur âge, à leur «■aractère, à leur situation , etc. (^est ainsi qu'il n'est pas

»HB'rOMftQ«)K. ^

permis de lenr refuser la Justice ou les éloges qu'ils iDéritont, de lancer contre eux des traits trop libres et trop hardis, etc. M. de Fontanes, dans la harangue prononcée pour la translation aux Invalides de l'épée de Frédéric le Grand , nous offre un modèle de cette espèce de bienséance. Obligé de rappeler les justes reproches adressés à cet illustre prince, il les adoucit par tout ce que les bienséances ont de plus noble et de plus délicat :

Des sages, je ne peux le dissimuler, dit-il, ont fait quelques reproches à Frédéric. S'ils admirent en lui J'adininistrateur inlatigaljle et le grand capitaine, ils n'ont pas la même estime pour quelquesopinions duphiloso-

f)he-roi. Us auraient voulu qu'il connut mieux les droits des peuples et a dignité de l'homme. Aux écrits du P/iilosopke de Sans-Souci , ils opposent avec avantage ce livre ou Marc-Aurèle, qui fut aussi guerrier et philosophe , rend grâces au ciel , en commençant, de lui avoir donné une mère pieuse et de hons maîtres qui lui ont inspiré la crainte et l'amour de la divinité. Au lieu de celle philosophie dédaigneuse et funeste, qui livre au ridicule les Iradilions les plus respectées, les sages dont je parle aiment à voir cette philosophie grave et hienlaisante, qui s'appuie sur la doctrine des âges, qui enfante les i)eaux sentiments, qui donne un prix aux belles actions, et qui lit plus d'une fois, en montant sur le trône, les délices et l'honneur du genre humain. Ils pensent, en un mot, qu'un roi ne peut impunément professer le mépris de ces maximes salutaires qui garantissent l'autorité des rois.

Te m'arrête : il me siérait mal , en ce moment, d'accuser avec amertume la mémoire d'un grand monarque, dont la postérité vient de subir tant d'infortunes. Son image n'est déjà que trop attristée du spectacle de notre gloire et des pompes triomphales que nous formons des débris de son diadème. Mais s'ii ne faut pas se montrer trop sévère envers lui, etc.

. 7. Le temps et Le lieu, dit Quintilien, ont besoin d'une observation particulière. A l'égard du temps, il est tantôt gai , tantôt triste , et le ton de l'orateur doit y répondre ; iî est tantôt libre, tantôt limité, et son discours peut s'étendre ou doit se resserrer. Il est facile aussi de voir que ses couleurs varieront suivant qu'il parlera dans une académie ou dans une place publique, dans un camp ou au barreau, à la tribune ou dans la chaire.

Le début de l'Oraison funèbre de Le TeUier par Fléchier nous en fournit un exemple :

A quel dessein, messieurs , êtes-vous assemblés ici, et quelle idée avezvous de mon ministère? viens-je vous éblouir de l'éclat des lionneurs et des dignités de la terre, et venez-vous interrompre ici l'attention que vous devez aux saints mystères, pour nourrir votre esprit du récit spécieux d'une félicité mondaine? Attendez-vous qu au lieu d'exciter votre piété par des instructions salutaires, j'irrite votrt; ambition par <ie vaines représentations des prospérités de la vie? Oserais-je, à la vue de ce tombeau, fatal écueil des grandeurs humaines, à la face de ces awlels, demeure sacrée de Jésus-Christ anéanti, louer les vanités du siècle, et, dans un jour de tristesse et de deuil , étaler à vos yeux l'image Aatteuse des faveurs et des joies du monde?

8- Relativement au sujet, les bienséances consistent surtout à le revêtir d'un style qui lui soit propre , c'està-dire avec les mots , les expressions , les tours et les mouvements convenables. (C'est ce que nous avons traité dans le premier volume sous le titre de Variété du style, p. 111-113).

{roy. à la liQ du vol. , n° 5 , un modèle parfait des bienséances oratoires , tiré de Massillon . ;

Art. IV. — Précautions oratoires,

1. Qu'fntcnd-on par précautioas oratoires ? — 2. Que faut-il faire lorsqu'on a des vérités dures à présenter?— 5. Lorsqu on a des reproches sévères à adresser? —4. Lorsqu'on a des esprits prévenus à ramener? — s. Lorsqu'on a pour adversaires dfes personnes qu'on doit respecter? —6. Lorsqu'on craint de produire dos impressions fâcheuses? — 7. Quelles sont les fijrures qui rentrent dans les précautions oratoires ?

^ 1. On entend, dit Rollin, par précautions oratoires,certains ménagements que l'orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou Âe qui il parle , et ces tours étudiés , adroits , insinuants, dont il se sert pour dire certaines choses qui , sans cela , paraîtraient dures et choquantes.

2. Si l'on a des vérités dures à proclamer devant un auditoire que le préjugé aveugle, que la passion domine, que l'habitude entraîne, il faut ménager les esprits, ne rien brusquer, tout adoucir. Bourdaloue pratiquait ce conseil en homme supérieur, lorsqu'il disait aux courtisans :

Plus votre rang vous distingue des autres , p»us vous devez vous en approcher, plus vous devez, pour user de cette expression, vous humaniser , plus vous devez avoir de douceur, de modération , de charité.

Quelque vraie et quelque juste que soit cette morale, elle pouvait néanmoins paraître peu accommodante à des hommes infatués de leur naissance et du haut rang qu'ils occupaient dans le monde. Mais eussent-ils osé s'en plaindre et même ne pas la goûter , quand lorateur ajoutait , avec autant de fermeté et de raison que de douceur et de modestie , cette précaution si adroite :

Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire , vous ne pouvez la condimner. Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige a leur apprendre le respect et Tobéissance qu'ils vous doivent; mais puisquf je parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois leur dire ce qu'ils doivent aux peuples, etc.

3. Si l'on esto])ligé de tonner contre des désordres, contre des crimes, si Ton peut craindre de trop humilier et révolter les coupables , on doit témoigner que c'est malgré soi qu'on en vient a de dures extrémités ; mais que la raison , l'honneur, l'amour du bien, l'intérêt de ceux qui vous écoutent, vous arrachent ce que vous voudriez taire. Il faut supposer peu de coupables et s'en prendre plus aux circonstances qu'aux hommes. C'est ce que fait Scipion lorsqu'il harangue ses soldats révoltés ; quelle énergie , mais en même temps qu'elle adresse il met dans ses reproches !

Fama mortis meti-, in castris meis non accepta solùm , sed etiam exspectata est. Non quoii ego vulgari l'acinus per oranes velim fequidem si totum exercitum meum mortem mihi optasse crederem, hic statim anté oculos vestros morerer; nec me vila javarel, invisa civibus el militibus meis) : sed muititudo oranis , sicut natura maris, per se iraraobilis est, venti et aurae cient : ita aut tranquilium, aut procellte in vobis sunt; et causa atque origo omnis furoris pênes auctores est : vos contagione insanistis (T. Liv. , 1. xxvm, c. 27).

4. Si l'on a des esprits prévenus à ramener, il faut user de la plus grande adresse , entrer d'abord dans leurs dispositions , et calmer peu à peu les passions qui leur sont contraires.

Un des plus beaux modèles en ce genre, c'est le discours qu'Antoine adresse au peuple romain après le meurtre de César. Le peuple favorise Brutus et Cassius, et appelle César un tyran. Que fait Antoine? Tl paraît triste et accablé d'affliction, et prie les Romains d'excuser les larmes qu'il répand ; il ne veut point accuser ses meurtriers , qui n'ont eu sans^ doute d'autre but que de servir l'État ; cependant César méritait-il une mort si cruelle? Il était si bon ! il

aimait tant à pardonner ! Ces précautions ont calmé la

haine. Dès lors il ne se défend plus , il attaque. « L'assassin de César , dit-il , Brutus était son fils ! César regardait tous les Romains comme ses enfants. Il les a institués ses héritiers... » Alors , profitant des dispositions de la multitude , il fait apporter le cadavre sanglant de César , excite la haine contre ses assassins, et appelle le peuple aux armes et à la vengeance.

{Voyez à la tin du vol., n» 6, un bel exemple de précautions oratoires, tiré de Cicéron. )

5. L'inviolable respect que les enfants doivent aux auteurs de leurs jours, lors même qu'ils en sont traités aveo

rigueur^ avec injustice, rend très-difficile l'oblis:ation de parler contre eux ; et c'est ici que les précautions oratoires fournissent des tours et des ménajzements , qui , sans rien faire perdre des avantages de la cause, savent rendre à l'autoritc pacernelle tout ce qui lui est dû. Il faut alors faire sentir qu'une indispensable nécessite peut seule arracher, de la bouche des enfants, des plaintes que le cœur voudrait supprimer ; il faut qu'au travers même de ces plaintes on entrevoie un fond non-seulement de respect , mais d'amour et de tendresse. Cicéron nous donne un bel exemple de ce précepte dans son plaidoyer pour Cluentius que sa mère avait traité avec une cruauté inouïe :

Initium quod huiccum inatre fuerit siraultatis,auflistis... Ulud autem non me prceterit, cujusiuodicumqne mater sit, tamen in judicio lilii de turpitudine parentls dici vix oportere. Non essem ad ullàm causam idoneus, jiidices, si hoc, quod in conimunibus hominum sensibus atque in ipsà nalurà positum alque intixum est , id ego, quum ad amici pericula repellenda adhiberer, non viderem. Facile inlelligo, non modo relicere homines parentum injurias , sed etiam œquo animo ferre oportere. Sed ego ea, quae ferri possunt, ferenda ; -quâe taceri, tacenda esse arbitrer, etc. (c VI, VII, etc.)

Cicéron ne se montre pas moins adroit à i'égard de Caton, dans son plaidoyer pour Muréna, que l'autorité du Stoïcien semblait devoir accabler. On ne saurait trop faire remarquer l'art merveilleux avec lequel l'orateur , sans toucher a la personne même de Gaton ' , qui devait être pour lui comme sacrée, et qui certainement était invulnérable à la censure la plus maligne, sut pourtant lui Ater une partie de son crédit, par le portrait qu'il fit de la secte des Stoïciens , qu'il tourna en ridicule avec tant d'esprit et d'agrément , que Caton iui-mêrae ne put s'erapééherd'en rire [Pr^o Murena^ c. xx(X-xxxi).

6. Si l'on craint ue faire quelque impression fâcheuse . Il faut jeter un voile adroit sur des images trop révoltantes et recourir à des ex pressions , a des tours , à des circonlocutions qui affaiblissent, qui masquent, qui adoueissen* f-e qui paraîtrai» t.? on fort , trop aocabiant , trop amer. Bossuet craint de dire en termes formels, dans son Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, que Charly y est n\Qrt spr viu échafu«d. Sa délicatesse répugne à prononcer ce mot infâme, en présence des enfants

• Quàm molli autem artiçulo tractavlt Catooem , ciijus naturam summé admiratus, dod ipsius vitio, .sed stoïcH' secU», quibusdam in rdtMts tectam (^ariorem videri volebat ( Quiistil. , 1. xi , c. i ).

de ce malheiireiix prince; il rappelle néanmoins cet horrible événement ; mais voyez par qneH tour et avec quelle adresse :

Qui pourmit exprimer ses ^instes douleurs (de la reine d'Angleterre)? Qui pourrait raconter ses pUunles ? INoii, messieurs, Jcrémie lui-même, qui seul semble être capable d'ét^aler les lamentations aux calamités, oe suivrait pas a de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prOiphèle : « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s'est lorlilié et mi-s enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cber. Lu royauté a été profanée, et les princes sont ibulés aux pieds. Laissezmoi , je pleurerai amèrement ; n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors ; mais je sens en moi-même une mort seiablable. »

Cette citation lieureuse, mise dans la bouche de la reine elle-raénae, est admirable. Jamais orateur ne vainquit une aussi grande difficulté avec plus de nobiesse ni d'une manière plus touchante.

Mascaron et Fléchier n'ont pas manqué à ce précepte lorsqu'ils ont eu à parler des guerres civiles qui troublèrent la France.

(Fo!/ez plusieurs passages de ces orateurs, n" 7, à la fin du vol.)

7. Plusieurs figures de style rentrent dans les précautions oratoires; ce sont: V exténuation ( Style et Composition, p. i63)jVastéisme{'p. 170), la communication (p. 173), la concession {ibicl.), laprolepse (p. 174) et même V allégorie (p. 1 35 ).

§ 3.— Des Passions.

Que dans tous vos discours la passion émue , Aille chercher le >coeur, J'échauffe .et de (DemMe.

(BoiLEMJ, Anpoét., ch. ii.)

k..Qu'eniend-on par passions en philosophie ?enrhétoriqne?— 2. Quel estFeff et des passions dans le fiisoours?- 5. Quolleest l'origine commune de toute? les passions? —-..Comment excite-on l'amour el la haine? —s. Où faut-il étudier les divers mouvements des pas.sions et quelles sont les qualités indijip«DM- >le*i jpour les fa\Fe valoir? \

«. On entend par j»«.v.v/oy*.s- , en philosophie, ces mou- \ vements vifs de l'âme qui nons empoîtent vern un objet , ! >u qui nous en détournent ; en rhétoriqae . on entend les sentiments que Ton reçoit de son sujet et que l'on communique par le discours. Les Grecs tes nommaient jo«//fco.v ; Traôoc ).

2. C'est parles passions que i'éloquetîce tr'.omjihe. Quiconque sait les ex<Mter a propos, maîtrise à son grêles j esprits; il les fait p;isser de la tristesse a la Joie, de la co-y^ 1ère à la pitié, de la froideur à r«ntho«siawiite, fj;<4; . "

3. Toutes les passions ont une commune origine dans Vamour ou la haine, qui prennent différents noms suivant leur objet, leur intensité, leur influence, etc. C'est ainsi queVamour s appelle tendresse, respect, recojinaissance y admiration, enthousiasme, etc.; et la haine, ressentiment y colère^ vengeance , honte, crainte, etc.

4. On excite l'amour en peignant l'objet sous des couleurs agréables ou sous des aspects utiles ; la haine , en lui prêtant des teintes repoussantes ou des traits nuisibles ; mais le premier secret et le plus sûr moyen de toucher les autres , c'est d'être ému soi-même :

Si vis me flere , c olendum «t

Primom ipsl tibi

(HOR. , de Artepoët.)

Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez. Pour me tirer des pleurs , il faut que vous pleuriez. (BoiL., Artpoét.y c. m.)

On peut ajouter à ce précepte , dit M. Leclerc :

Tremblez et frémissez , si vous voulez me faire trembler et frémir.

5. Le moyen de bien connaître les divers mouvements des passions , c'est de les étudier dans son propre cœur en se mettant à la place de ceux que l'on doit faire parler, pour deviner ainsi les sentiments dont ils doivent être affectés. Mais cette étude serait peu profitable , si l'on n'était doué de trois qualités précieuses et nécessaires : Vimayination, Xa sensibilité %i\% discernement. Il faut y joindre l'emploi convenable des différentes espèces de pathétique. (De là les quatre articles suivants ).

Abt. 1". — De r Imagination considérée dans l'emploi des passions.

t. Qa'ei5t-ce que IMmagination ?— 2. Que doit-on à l'imagination ? — s. Comment l'imagination peut-elle être fécondée ?

1. L'imagination (comme on l'a vu ') est cette faculté de l'âme qui rend les objets présents à la pensée , avec toutes leurs circonstances intéressantes.

2. C'est à l'imagination que sont dues la plupart des beautés qui nous émeuvent si puissamment dans les auteurs.

Qui peindrait mieux que le jeune Télémaque le spec-

* style et Coniposition , p. 39.

tacle de la tête de Bocchoris , montrée comme en triomphe à une armée victorieuse :

Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le sang, ces yeux fermés et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche enlr'ouverte qui semblait vouloir encore achever des paroles commencées, cet air superbe et menaçant que la mort même n'avait pu effacer Toute ma vie, 11 sera peint clevant mes yeux.

{Télémaque , 1. ii.)

(Voyez à la fin du vol, , n° 8 , l'énergique tableau que Massillon présente QXipécheur mourant, et le morceau de son sermon sur le Petit nombre des élus qui lit une si terrible impression sur l'auditoire. )

Avec quelle vigueur d'imagination Cicéron nous représente le supplice de Gavius , ordonné par Verres !

Caedebatur virgis in jnedioforo Messanae civis romanus , judices ; quum intereà nullus gemitus , nulla vox alla illius miseri , inter dolorem crepitumque plagarum, audiebatur, nisi haec : Civis rom.\nus sum. Hàcce commemoratione civitatis omnia verbera depulsurum , cruciatumque a corpore dejecturum arbitrabatur. Is non modo hoc non perfecit ut virgarum vim deprecaretur; sed cùm imploraret saepiùs, usurparetque nomen civitatis , crux , crux , inquam , infelici et serumnoso qui nunquam istam potestatem viderai, comparabatur.

3 . L'imagination est une faculté naturelle , plus ou moins vive chez les différents hommes ; mais elle se fortifie par l'exercice , et on l'exerce en l'appliquant à des objets capables de l'enflammer. Elle se féconde aussi par la lecture des bons auteurs ; mais cette faculté précieuse ne produit ses plus grands effets , que lorsqu'elle est soutenue et pour ainsi dire animée par une autre plus précieuse encore, la sensibilité.

Art. II. — De la Sensibilité considérée dans l'emploi des passions.

t. Qu'est-ce-qae la sensibilité? — 2. Quelle est l'importance de la sensibilité ? — s. La sensibilité peut-elle s'acquérir? — 4. Quel était le caractère des anciens sous le rapport de la sensibilité?— s. Qae.lle doit être la règle de l'imagination et de la sensibilité ?

'^ 1 . La sensibilité est une disposition naturelle du cœur à recevoir aisément les impressions diverses de la joie , de la tristesse, de la pitié , etc.

^ 2. L'orateur qui manque de sensibilité ne sera jamais éloquent. Il pourra raisonner juste et convaincre son auditoire; mais il le laissera glacé : jamais il ne triomphera d'aucune passion ; jamais il ne fera couler ces larmes, té^ moignage de la victoire. Il pourra sans doute en répandre

lui-raerae de feintes; mais il les répandra seul , et tout son discours ne sera qu'une' vaine et froide déclamation. Ne nous lassons pas de le répéter, le cœur est le siège de l'él^^ence : Pectus est quod disertosfacit.

3. La sensibilité est un don de la nature; aucun pré- |'<*ëpte ne peut ici venir en aide à l'orateur : aussi est-ce I recueil contre lequel !a plupart viennent échouer. Toute- I fois , on peut dire que la contemplation habituelle des cieux j et de leur admiraole structure , de la terre et de son inépuisable fécondité , la méditation des grandes vérités religieuses et morales, mais surtout la pratique des vertus chrétiennes dans leur rapport avec les maux de l'humanité , peut développer dans Tâme cette précieuse qualité qui souvent n'y reste qu'en germe que parce qu'on ne sait pas en diriger le développement.

4. Les anciens, dit Fénelon , ne se contentaient pas de peindre simplement d'après nature; ilsjoignaieiit la passion à la vérité et la seasibilité à i'i«i<îgination. Homèr^ ne nous montre pas un jeune homme qui va périr dans les combats, sans lui donner des grâces touchantes; il le représente plein de courage et de vertus : il nous intéresse pour lui; il veut le faire aimer; il nous engage à craindre pour sa vie ; il nous montre son père accablé de vieillesse et alarmé des périls de cet enfant; il nous fait voir la nouvelle épouse de ce jeune homme qui tremble pour lui ; nous tremblons avec elle. Le poète ne nous attendrit avec tant de grâce et de douceur, que pour nous mener au moment fatal où nous voyons tout à coup celui que nous aimons, qui nage dans sqn sang et dont les yeux sont fermés par réterne lie mort.

V irgile prend pour Palias , fils d'Évandre , les mêmes soins de nous affliger, qu'Homère avait pris de nous faire pleurer Patrocle (//., 1. xvi ; Ji^n. , l. x-xi). Voyez combien la sensibilité du poëte latin rem 1 intéressantes les larmes qu'un malheureux père répand -ar le corps inanimé de son fînfaat, en prononçant ce^ uaml^^s i

Non hœc , ô Palla , dederas promissa pareoti ,

êautiûs atsfpvo vplles tecredeie Marli.

aud ienaros forain quaolùin nova ^loria in armis^ Et praedalce decus primo i-cTtamine posset. Prirnitiae juvenis miserae bellique propinqui Dora rudimenta! et iiulli exaudita deorum Vota precesque mese; tuque, o sanctissima coojux . Félix mqrte tu4 , oeque in tiunc servala dolorem ! Cûotrâ ego vivendo vici tnea fata, superslêft

BHÉTOBIQUR. S9

Restarem iit genilor. Troum gocia arma secntum

Obrueri'iit Rutuli telis; aiiimam ipse dedissem

Atquii hi«c pompa doinnin me, non Pallanla, rcferret!

On peut rapprocher de ce morceau le même sujet traité pav Fénelon, qui ne le cédait point à Virgile en sensibilité, Nestor pleure son fils Pisistrate tué par Adraste :

Malheureux d'avoir été père et d'avoir vécu si longtemps! Hélas! cruelles destinées, pourquoi n'avez-vous pas fini ma vie ou à la chasse du sanglier de Calydon", ou au voyage de Colchos , ou au premier sié^e de Troie? je serais mort avec gloire et sans amertume. Maintenant je traîne une vieillesse doulourmse, méprisée, impuissante; je ne vis plus que pour les maux, je n'ai plus de sentiment que pour la tristesse. O mon lils, mon cher Pisistrate ! (|uand je perdis ton l'rere Antiloque, je t'avais pour me consoler; je ne t'ai plus, rien ne me consolera, tout est fini pour moi. l^'espérance , seul adoucissement des peines des hommes, n'est plus un bien qui me regarde. Aulilocjue, Pisistrate, ô chers enfants ! je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux ; lamorl de l'un rouvre la plaie que l'autre avait faite au fond de mon cœur. Je ne vous verrai plus! qui fermera mes >eqx? qui recueillera mes cendres? O cher Pisistrate ! tu es mort comine tonfrérp, en homme décourage; il n'y a que moi qui ne puis mourir !

A 5. L'imagination et la sensibilité, pour ne pas devenir des guides infidèles , ont besoin d'être guidées elles-mêmes par le jugement, et ce mot (comme on l'a \\V) renferme l'idée du gotit. C'est la qualité qui doit dominer dans l'o- Vateur; elle donne aux autres un prix singulier, surtout à celles qui contribuent à toucher les cœurs. En effet, les mouvements les plus forts et les plus véhéments ne seraieiit autre chose que des extravagances, s'ils n'avaient leur fondement dans le bon sens.

A.BT, III. — Du Discernement considéré rJans l'emploi des poissians.

i. Qu'est- ce que le discernement? — 2. Comment s'acquiert cette espèce de discernement :'— 5. r>ar où peut-on arriver jusqu'iiU 00 ur rit «eux qi^t Ion veut émoqvoir ?— 4. Qu'est-ce que l'orateur doit d'abord '■onsidérer dans l erapbi des passions? —s. Comment faut-il entr«r dans le pathétique? — 6. Jusqu'à quel point f^nt-il insister sur le pathétique ' - 7. l.e path<^tiq«e qoit-il être interrompu ?

v^i 1 . Le (Hscemement , considéré dans l'emploi des pj^ssions. consiste a en connaît «r ia nature et le caractère, a savoir te langage qui ieur est propre, a distinguer les ressorts q^i peuvent les mettre en jeu, enfin a n'ignorer aucune des bienséances qui leur conviennent relativement aux temps. aux lieux, aux personnages, etc.

A 2. Cette espèce de discernement ^'acquiert par l'étude des

* Sttfle et ComposiUoii. , p. H6.

40 TRAITÉ DE LTTTÉRATUBE.

autres hommes et surtout par celle de son propre cœur. Tout le monde porte en soi le germe plus ou moins développé des passions , et toute la différence qui se trouve entre l'homme vertueux et celui qui ne l'est pas, c'est que l'un y résiste et que l'autre s'en laisse dominer. 11 faut donc descendre en soi-même pour être éloquent. C'est là qu'on découvre la source des passions que l'on veut exciter ou combdittve.Cest moi que j'étudie, disait Fontenelle , quand je veux connaître les autres. Massillon avouait sans détour que son propre cœur était celui de ses livres qui l'avait le plus instruit ; et le peintre le plus fidèle du cœur humain, l'éloquent et pieux Racine, se vit honoré du plus digne éloge que puisse obtenir un écrivain moraliste, lorsqu'après avoir entendu ces vers de son troisième cantique :

Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes an moi ; L'un veut que , plein d'amour pour Mon coeur te soil toujours tidèle; L'autre , à tes volontés rebelle , Me révolte contre ta loi.

Louis XIV dit aussitôt : Je connais bien ces deux hommeslà.

3. Pour arriver jusqu'au cœur de ceux que l'on veut émouvoir, il faut employer tantôt la douceur et les promesses, tantôt la crainte et les menaces; ici, les ruses innocentes, là, la force ouverte; a Tun présenter l'appât des récompenses , à l'autre , l'éclat de la gloire ; couvrir celuici de confusion et de ridicule, effrayer celui-là par l'aspect des dangers, de la servitude, de la mort. On a comparé l'orateur au général qui fait le siège d'une ville, comparaison ingénieuse qui donne à la fois l'idée de l'éloquence et du discernement qu'elle suppose.

4. Avant toutes choses , l'orateur doit d'abord considérer si sa matière se prête, et jusqu'à quel point elle se prête au pathétique. En effet, celui qui, dans un petit sujet, s'efforcerait d'exciter de grands mouvements , manquerait aux bienséances , et l'on serait plus tenté d'en rire que de répandre des larmes :

Non enim parvis in rébus adhibendae sunt hx dicendi faces, ne irri- Bione digni putemur, si tragœdias agamus in nugis.

{Cic. , de Orat. , I . u, 205 )

Martial (t. t , p. 249) et Racine ont agréablement ridiculisé

RHIÉTOBIQUE. 4\

te défaut, commun à plus d'un avocat. L'Intimé, dans la comédie des Plaideurs, parlant pour un chien qui a mangé un chapon, commence son plaidoyer par ce grave début :

Messieurs , tout ce qui peut étonner un coupable , Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, Semble s'être assemblé contre nous par hasard, Je veux dire la brigue et l'éloquence...

Cet exorde est soutenu par des traits risibles d'une véhémence déplacée :

Qu'anive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on?

On poursuit ma partie ; on force une maison.

Quelle maison? Maison de notre propre juge.

On brise le cellier qui nous sert de refuge;

De vol , de brigandage on nous déclare auteurs,

On nous traine , ou nous livre à nos accusateurs.

Ce portrait est chargé sans doute , dit Crevier ; mais il n'en est que plus propre à faire sentir le ridicule du vice qui s'y trouve exprimé.

5 . Lors même que le sujet comporte le pathétique , il faut y arriver peu à peu, par une habile préparation des mouvements passionnés. Il n'y a personne qui s'afflige ou s'irrite sans raison préalable. Si donc on se livre à ces transports éclatants avant d'y avoir préparé l'auditeur, il restera froid et ne comprendra pas l'emportement de l'orateur ^

11 y a peu de scènes où les passions éclatent avec plus de véhémence que dans celle où Achille demande compte à Agamemnon de ses projets sur Iphigénie. Voyez comme cet emportement est habilement préparé. Achille se contient d'abord , il affecte un calme qu'il n'a pas :

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi, Seigneur, je l'ai jugé trop peu cÛgne de foi ; Ou dit , et sans horreur je ne puis le redire , ""u'aujourd'hui , par votre ordre , Iphigénie expire ;

•ue vous-même , étouffant tout sentiment humain ,

ousl'allez à Calchas livrer de votre main... Qu'en dites-vous , seigneur? Que faut-il que j'en pense?

La réponse fière d' Agamemnon l'irrite , et il s'écrie :

Ah ! je sais trop le sort que vous lui réservez ;

et une nouvelle réponse , plus dure que la première , poussant son indignation à l'excès, il éclate enfin et donne un libre cours à sa colère.

« Un tel orateur, dit Cicéron, est comme un homme ivre au milieu d'une assemblée a jeun : f^inolentus mter sobrios {Orat. , c. 28).

49 TRATTÉ TïH LTTTl^RATUEE.

6. U ne faut pas insister sur le pathétique. Rien ne tarit pilns promptement que les larmes ' ; rien aussi ne lasse plus tôt que le? emportements. L'âme , comme le corps, cesse d'être frappée de ce qui dure, s'endurcit aux mouvements comme imx coups réitérés. C'est ici que l'improvisateur a un grand avantage sur l'orateur qui lit ou qui récite de mémoire. Le premier aperçoit l'effet que- ses paroles produisent sur ses auditeurs, et il est le maître de s'arrêter quand il les voit assez émus ; le second n'a pas la même facilité. Il a donc besoin d'un goût exercé, d'une pénétration sûre, pour calculer d'avance l'effet de s(Mi pathétique, qui ne doit ni rester en arrière du but , ni le dépasser. Telle est la scène où Clytemnestre cherche à fléchir Agamemnon en faveur de sa fille; après avoir épuisé les reproches, elle ajoute :

Est-ce donc être père? Ah ! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison. Calchas , environné d'une foule cruelle , Portera sur ma fille une main criminelle, Déchirera son sein , et , d'un oeil curieux , Dans son cœur palpitant consultera les dieux.' Et moi , qui l'amenai triomphante , adorée , Je m'en retournerai seule, désespérée 1 Je verrai les cliemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés! Non , je ne l'aurai point amenée au supplice. Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'eii peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'irapiloyable père, Venez , si vous l'osez , la ravir a sa mère.

Après ce beau mouvement, elle ne pourrait que déchoir; aussi le poète sait-il s'arrêter et donner aux idées une direction nouvelle.

7. Si d'un côté le pathétique ne doit pas être employé trop longtemps , de l'autre , il ne faut pas l'arrêter trop tôt ni l'interrompre par quelque chose d'étranger. Dans les deux cas, on manque le but, et l'effet qu'on a produit se perd ou se tourne même contre l'orateur. C'est un défaut qu'on reproche à Bourdaloue , dit l'abbé de Besplas : ce prédicateur, d'ailleurs si admirable, ne possédait que médiocrement l'art de toucher les cœurs. A-t-il quelquefois ouvert la source des larmes? On le voit, non sans étonuement , la fermer par cette phrase si propre à la tarir ,• Aj)-

I €ommiserationera brevem esseoportet; nifiil enim lacrymâ citiùs arescit. (Cic. , ad Herenn., 1. ii, c. 3l.>

pliquez-vous, renouvelez, votre attention. Demander de lattention au milieu d'un mouvement vif et iai)ide où le sentiment doit tout entraîner , n'est-ce pas sacrifier d'avance tout le fruit de cette émotion?

Ce n est pas ainsi que procède Bossuet; lien ne le détourne, parce qu'il est trop ému lui-même. Voyez comme sa douleur est soutenue dans le morceau suivant :

J'étais donc encore destiné à rendre ce triste devoir à très-haute et trèspuissante princesse, etc. Elle que j'avais vue si attentive pendant cfue je rendais le même devoir à la reine, sa mère , devait être sitôt le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était réservée a ce dénlorable ministère! O vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leur aestinée ! t,'eùt.-elle cru il y a dix .mois! Et vous! raesjiieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût sitôt nous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne sujet de l'admiration de deux grands royaumes , iretiiil-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être réduite encore à pleurer votre mort? et la France , qui vous reçut avec tant de joie , environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle d'autres' pompes et d'autres triomphes pour vous au retour de ce voyage fameux , dont vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ? Vanité des vanités !

{Oraison funèbre de Madame.)

Voyez , à la tin du vol. , n° 9, un morceau non moins beau de Cicéron, de

{Suppliciis.)

Art. IV. — Des différentes Espèces de pathétique.

1. Combieu distingoe-t-on d'espèces de pathétique ? ~». Qu'est-ce que Je patbiétlque direct? —3. Qu'cntend-on par le pathétique indirect ou rtfléclii? — 4. Jusqil'à quel point l'orateur peut-il paraître passionné? — s. Quelle est la force du patbiétique indirect? — b. Quel est t'avantage du patliétique indirect sur le pathétique direct? — 7. Par quel pathétique est-il bon de commencer ? — 8. L'usage du pathétique est-il légitime? — 9. Quel) est le danger de l'éloquence pathétique ? - lo. Quel était l'usage du pathétique chez les Grecs et chez les Romains ? le pathétique coavient-U au barreau moderne ?— n. Quels sont les raovf^ns permis au pathétique delà chaire ? — 12. Quel doit être le style du pathétique?

1. On distingue deux espèces de pathétique : lepathé- s Ifioue direct et \q^ pathétique indirect ou réfléchi. -i

I ] 2. Le pathétique direct est celui dont l'émotion se com-' tî^unique sans changer de nature , lorsqu'on fait passer dans les âmes le même sentiment d'amour, de haine, d'admiratK)n, de pitié, de crainte , de douleur , etc., dont on est soilèême rempli. |.

' \|linsi Cicéron n'inspire pour Catilina , pour Verres et pour Antoine que ] riiorreur, la haine , l'indignation ou le mépris qu'il éprouve lui-même à • leur égard. Il en est de même de tous lés autres sentiments qu'il cherche à faire naître dans son auditoire en laveur de ses clients. C'est encore ainsi que les cris de Clytemnestre portent ch"ez tous les spectateurs le désespoir qui l'égaré.

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