‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 9 sur 94 · Dans tous les temps, l'estime publique a dii être la · texte numérisé non relu

Dans tous les temps, l'estime publique a dii être la

compagne inséparable de l'éloquence. En effet , si la bonne foi , la droiture, la sincérité, l'austère probité de celui qui parle est patente, sa cause est recommandée par sa personne ; avant même qu'il ouvre la bouche , on est a demi persuadé. Si le droit qu'il défend ne lui était pas connu; si ce qu'il veut persuader n'était pas vrai , n'était pas juste ; si ce qu'il va louer n'était pas louable ; si l'homme qu'il accuse n'était pas criminel ; si le conseil qu'il donne n'était pas utile et de plus honnête , il n'aurait garde de profaner son ministère ; le parti qu'il embrasse doit être le meilleur. Ainsi raisonne ou doit raisonner l'opinion publique en faveur de l'homme de bien, connu, révéré comme tel. Au contraire, si les mœurs, le caractère d'un homme éloquent l'ont rendu méprisable, suspect et dangereux; que, souillé de vices, il parle de vertu; vénal, de droiture ; dissolu , de décence ; vendu à la faveur, de zèle pour le bien public ; il semble qu'il doive être ou ridicule, ou révoltant, et que la cause la meilleure doive être décriée par un orateur diffamé. Si cela est vrai, pourquoi le dit'ii? Ce mot naïf au sujet d'un menteur, qui , par hasard, venait de dire la vérité, semble être le cri de l'auditoire , lorsqu'un malhonnête homme travaille à le persuader.

3. L'orateur doit (donc) être éclairé et vertueux; c'est l'idée qu'en avaient les anciens lorsqu'ils le définissaient : Vir bonus, dicendi periius (l'homme de bien, habile dans l'art de parler); définition admirablement commentée par Fénelon : L homme digne d'être écouté, dit-il , est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu.

4. On entend par mœurs oratoires l'imitation des mœurs réelles; mais la distinction qu'on établit entre ces deux espèces de mœurs ne doit être que de forme. En effet, l'imitation que l'orateur voudrait faire de vertus qui lui seraient étrangères, ne serait que fiction, mensonge, hypocrisie; il se trahirait toujours par quelque endroit, car la prose comme

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Bon,., Artpoét., ch.' iv. )

En imitant les mœurs , l'orateur doit donc trouver son modèle en lui-même, peindre son propre cœur et parler d'après ses propres affections. C'est donc une nécessité de joindre

les mœurs réelles aux mœurs oratoires , c'est-à-dire d'être vertueux pour pouvoir le paraître.

Ainsi les mœurs oratoires ne doivent être autre chose que les mœurs réelles peintes dans le discours , et si l'on attachait un autre sens à cette dénomination , il faudrait la proscrire du langage littéraire.

5. Les mœurs, sous le rapport de l'influence qu'elles ont dans la persuasion , peuvent être considérées de deux manières : 1° dans la personne de l'orateur; 2"" dans celle de ses auditeurs. Il faut y joindre ce qu'on appelle bienséances oratoires et précautions oratoires. (Ce qui fait l'objet des quatre articles suivants.)

Art. I". — Mœurs considérées dans la personne de Vorateur.

1. Qu'est-ce que les mœurs coasidérées dans la personne de l'orateur? — 2. Quelles sont les principales qualités morales qui doivent se peindre dans un discours?—0. En quoi consiste la probité?— 4. Qu'est-ce que la modestie? — .^, En quoi consiste la bienveillance?— 6. Qu'est-ce que la prudence? — 7. Les mœurs oratoires se bornent- elles à ces auatre qualités morales? — 8. En quoi consiste 1 expression des mœurs oratoires? — 9. Citez des exemples qui montrent l'application de cette théorie. — io. N'exige-t-on que la probité humaine dans l'orateur de la chaire?

1. Les mœurs, considérées dans la personne de l'orateur, consistent dans le soin qu'il prend de se concilier les esprits , en se montrant sous des traits qui donnent de luimême une honorable opinion.

. 2. Les principales qualités morales qui doivent se peindre dans un discours sont : [à probité^ la modestie, la bien veillance et \aprudence.

3. Ldi probité consiste dans une certaine droiture d'esprit et de cœur, qui nous détourne de jamais tromper personne. Il importe beaucoup au succès d'un discours que l'auteur en soit regardé comme un homme d'honneur et de bonne foi^ Un tel caractère persuade plus aisément qu'un autre , et sa voix , comme le dit La Harpe , au moment ou elle s'élève dans le temple de la justice, est comme un premier jugement.

4. La modestie consiste à paraître s'oublier soi-même pour ne s'occuper que de son sujet. Cette qualité plaît à

' Plurimùm ad omnla momenti est in hoc positum , si vir bonus sreditur orator (Qmmr. , iv, c. I ). — Féneloa (Lettre à l' Académie frrtiliçaise 1 dit à ce sujet : L'éloquence demande que l'orateur soit homme de bien et cru tel.

RHETOBIQUK. 2S

tout le monde , tandis que la présomption et l'orgueil choquent tous les esprits.

Un orateur , dit Qiiintilien (I. ix, C. i), a toujours mauvaise fi;ràce de tirer vanité de son éloquence. Rien ne donne tant de dégoût à ceux qui l'eiUendent , et sou\>^ut tant d'aversion. Nous avons tous je ne sais quelle lierté naturelle qui se révolte, quand on s'annonce comme un homme supérieur aux autres.

Ainsi l'orateur sera simple , sans faste , sans affectation : il fuira les airs de supériorité et de hauteur, ne parlera de lui-même que très- rarement, qu'avec beaucoup de précaution et lorsqu'il y sera forcé'.

■ 5. La bienveillance consiste dans le zèle que montre l'orateur pour le bien de ceux qui l'écoutent. Or nous sommes naturellement portés à croire aux discours de ceux qui nous aiment. Si donc l'orateur paraît nous vouloir du bien et chérir nos intérêts , il nous plaira certainement et nous serons de son avis.

De ce précepte en dérive un autre , c'est qu'on doit toujours envisager ses sujets du côté le plus utile, et ne s'en permettre aucun qui ne puisse qu'amuser sans aucun profit :

Omne tulit punctura qui miscuit utile dulci , Lectorem delectaudo pariterque mouendo.

( HOR. , de Arte poet . )

Heureux qui sait mêler l'utile à l'agréable , Et ne point amuser sans être protitable.

j 6. La prudence est une vertu qui, servant de règle a toutes les autres , leur conserve tout leur prix et le relève même en beaucoup de circonstances. Il ne suffit pas d'être un guide probe, modeste, bienveillant; on peut nuire si l'on n'est pas en même temps un guide éclairé. Il faut donc à l'orateur un grand fonds de bon sens et de raison , de lumières et de connaissances, de telle sorte qu'on le juge incapable de tomber dans l'erreur, comme d'y faire tomber les autres. C'est alors que son autorité sera du plus grand poids et que ses discours seront presque des oracles.

7. Les mœurs oratoires sont loin de se borner à ces quatre qualités morales. Chaque circonstance particulière impose à l'orateur des devoirs particuliers , et lui rappelle quelque \v;rtu dont il doit faire comme l'âme d^^ ses dis-

» Le »ioi est haïssable , dit Pascal ; je le haïrai toujours , il est l'jBrtnemi et voudrait être le tyran de tous les autres ( Pensées, ch. 29).

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cours. C'est tantôt h douceur et la bonté , tantôt le courage et l'intrépidité ; ici l'amour et la tendresse , là le respect et le dévouement: ailleurs le mépris de la gloire, des plaisirs, des richesses, etc.; en un mot, il n'y a point de véritable éloquence sans vertu.

8. (D'après ce qui vient d"étre dit, il n'est pas difficile de voir comment l'orateur peut persuader qu'il est homm^e de bien. Il ne le dira point eu termes formels; nous connaissons les hommes a leurs discours , et chacun se peint dans son propre langage. Soyez donc naturellement bon , généreux , reconnaissant, désintéressé , modeste , et d'ellesmêmes vos vertus viendront prêter leurs charmes à vos discours , et les éclairer comme de leur douce et vive lumière. Il y a dans l'expression des mœurs oratoires des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés a l'orateur que par son cœur, et que n'enseignent point lespréceptes de rhétorique.

9. Cette théorie, dit Crevier, ne peut être mise dans ,un plus beau jour que par l'exemple du discours deBurrhus à Néron, pour le faire renoncer au projet d'empoisonner Britannicus ; c'est un modèle parfait de l'expression des mœurs. La sagesse politique et la vertu ont dicté ce discours. L'affection vive et tendre pour l'empereur y règne et le remplit d'un bout à l'autre. Combien est douce et insinuante la peinture des sentiments exprimés dans ces beaux vers :

Ah! de vos premiers ans 1 "heureuse expérience

Vous fait-elle , seigneur, haïr votre innocence?

Songez-vous au boliheur qni les a signalés?

Dans quel repos, ôciel! les avez-vous coulés !

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :

Partout , en ce moment , on me bénit, on m'aime ;

Je ne vois point le peuple a mon nom s'alarmer;

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer ;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;

Je vois voler partout les cœurs à mon passage !

Ces sentiments, il est vrai , ne sont pas peints par Burrhus dans sa propre personne ; mais celui qui les exprime si bien fait croire qu'il les a dans le cœur : c'est là le langage de la vertu et de l'affection. Aussi le poète a-t-il le droit de supposer que Néron lui-même est désarmé par cette douce éloquence. Mais le vice, la fourberie, l'adulation, imitent trop aisément les traits de la vertu , de la prudence et de l'affection sincère : le même auteur nous en fournit ensuite la preuve, quand Narcisse» avec une adresse sa-

RHETOBIQUE. ^'*

vante, mais qui laisse percer rimposture , détruit l'ouvrage de Burrhus. Cependant la trace du discours de Burrlms est si profonde dans le cœur de Néron , que Narcisse ne peut le vaincre que par un dernier mensonge :

Burrhus ne pense pas , seigneur , tout ce qu'il dit.

Au contraire , l'orateur Cassius Sévérus , malgré sa réputation d'éloquence ' , nous donne une mauvaise idée de son caractère , lorsqu'en commençant son plaidoyer contre Asprénas , qu'il accusait d'empoisonnement , il s'exprime ainsi :

Dii boni, vivo! et quod me vivere juvet, Asprenatem reum video. (Quint. ^ . » -

Grands dieux, je vis, et si je me réjouis de vivre, c'est de voir Asprénas sur le banc des accusés.

Ce trait , aussi odieux que mal habile , décèle un mauvais cœur et ne peut qu'aliéner les esprits. Quelle opposition entre cette joie méchante causée nar le mal d'autrui et le précepte suivant de Cicéron :

Si vous pressez vivement un adversaire , il aui que vous paraissiez le faire de force et malgré vous.

Si quid persequare acriùs , oportet ut invitus et coactus facere videare (De Orat.^ 1. ii, c. 43 ).

1 0. Les orateurs de la chaire , pour se faire écouter avec fruit , doivent posséder non-seulement la probité du monde , mais encore la piété de la religion. Quelle confiance peut prendre le peuple en un prédicateur dont les œuvres démentiraient les paroles? Le langage de l'exemple est le plus fort; et, s'il est contraire à celui de la bouche, il en détruira tout l'effet :

Que partout sa conduite à ses sermons réponde, Et qu'il prêche d'exemple au milieu du grand monde. Celui qui dans la chaire est monté sans vertu... Court risque d'affaiblir la foi qu'il vient prêcher, Et d'endurcir les cœurs qu'il aurait dû toucher.

( Art de -prêcher. )

{Voyez à la tin vol., n" 4 , la péroraison du sermon de Massillon sur le Triomphe de la Religion. C'est un modèle de mœurs oratoires. )

' Orandt validas , dit Tacite ( Jnn. , iv , 23 ).

TRAITE DE LllTEK. — KHET. ET ELOQ.

%f* TRAITE DE LITTBEATURE.

Art. il — Mœurs considérées dans la personne des auditeurs.

I. Ou'cht-ce que les mœurs considérées dans la persoane des auditeurs, et sous coiiibien de points de vue peuvent-elles être envisagées? — 2. Que produit la différence des dispositions de lâtue? — 5. Par quoi sont modifiées les dispositions (les esprits ? — 4. Que doit-QU faire par rapport à la différence des âges? — s. Des conditions et des fortunes ? — 6. Des nations ? — 7. Des caractères ?

1 . Les mœurs , considérées dans la personne des auditeurs, consistent dans la connaissance que l'on a de leur caractère et dans l'art d'y approprier son discours. Or , sous ce rapport, les mœurs peuvent être envisagées sous quatre points de vue , savoir : les dispositions , les âges , les conditions et les passions.

'À. La différence des dispositions en produit dans la manière de juger, et plus encore dans la manière de sentir. Telle ou telle disposition de l'âme la rend plus ou moins susceptible de tel sentiment que de tel autre. Si, par exemple, ' l'auditeur est dans l'affliction et qu'on entreprenne de la changer subitement en joie, on ne fera que l "offenser au lieu de l'égayer. C'est donc une nécessité pour l'orateur qui veut émouvoir les esprits, d'en étudier avec soin les dispositions, afin d'y conformer le ton de son langage ; sans cette précaution, il manquera son but, et produira même un effet contraire à celui qu'il s'est proposé.

3. Les dispositions des esprits sont diversement modifiées, chez les auditeurs, par la différence de leur âge, de leur éducation, de leur rang, de leur puissance, de leur caractère, de leur état. Cette diversité se trouve parfaitement peinte dans Aristote (1. ii, g. xnet s.) , dans Horace (de Artepoët.) et dans Boileau :

\ Le temps qui change tout, change aussi nos humeurs. Chaque âge a ses plaiiirs , son esprit et ses moeui-s.

Un jeune homme , toujours bouillant dans ses caprices, Est prompt à recevoir l'impression des vices , Est vain dans ses discours , volage eu ses désirs, Rétif a la censure, et fou dans les plaisirs. L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage. Se pousse auprès des grands , sïntriiiue,se ménage, Contre les coups du sort songe a se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir.

La vieillesse chagrine incessamment amasse , Garde , non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse, Marche en fous ses desseins d'un pas lent et glacé, Toujours plaint le présent , et vante le passé : Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse, Blâme en en\ les douceurs que Tàge lui refuse.

KHÉTORIQUK. 27

4. Boileau termine ses descriptions par cet a\ is qu'il adresse aux auteurs dramatiques :

Ne faites point parler vos acteurs au hasard

Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

De même l'orateur doit observer la diiterence des âges dans ceux qu'il prétend toucher. Les motifs et les moyens qui font impression sur un jeune homme, ne sont pas les mêmes qui agissent sur l'esprit d'un vieillard. Mentor , voulant detournei- Télémaque de rester dans l'île de Calypso, lui explique d'abord quelle est l'adresse des passions^ à se déguiser sous des prétextes spécieux :

Voilà l'effet d'une aveugle passion. On cherche avec subtilité (outes les raisons quila favorisent, et on se détourne de peur de voir loUtés celles qui la condamnent. On n'est plus in;;énieux que pour se tromper et pour étouffer ses remords. Avez-vous ouhlié lont ce que les dieux ont fait pour vous ramener dans votre patrie? Comment ètes-vous sorti de \a Sicile? Les malheurs que vous a\ ez éprouvés en Egypte ne se sont-ils pas tournés tout à coup en prospérités? Quelle main inconnue voiis'^ a enlevé a tous les dau;j,ers qui menaçaient votre tète dans la ville de Tyr? Après tant de merveilles, ignore/.-vous encore ce que les destinées vous ont préparé ? Mais que dis-je ! \ ous en êtes indigue. Pour moi , je pars , et je saurai bien sortir de cette ile.

Puis, prenant le ton d'autoritié, de reproche, qui peut, qui doit produire de l'effet sur un jeune homme bien élevé, mais qui irriterait un homme fait , il l'excite par l'exemple de son père :

Lâche fds d'un père si sage et si généreux , menez ici une vie molle et sans honneur au milieu des femmes : faites , malgré les dieux, ce que votre père crut indigne de lui.

Ùe discours est proportionné au caractère de la jeunesse, qui a peu d'expérience, qui a besoin d'être instruite, et qui conserve encore de la docilité pour les sages avis d'un maître qu'elle est accoutumée de longue main à respecter.

Ailleurs le même Mentor ( 1. x ) , invitant Nestor à rompre le projet de la guerrre contre Idoménée , lui tient un bien autre langage. Il loue sa sagesse; il atteste l'expéinence de sa longue vie ;

G Nestor ! sage Nestor , vous n'ignorez pas combien la gàerVe est funeste a ceux mêmes qui l'entreprennent avec justice et sous la protection des dieux. ^

Voila un motif digne d'être préscnité à un sage vieillard.» .it présenté du ton qui lui convient.

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