Mais,) en changeant son objet, l'éloquence politique
ELOQUENCE. ifg
se dénature et s'altère. Elle ne saurait être la même lorsqu'elle proclame des vérités immortelles ou qu'elle favorise les passions de la multitude. D'une pari , elle est grave et solennelle; de l'autre, elle est ardente et fougueuse : d'une part, par conséquent, elle est moins sujette à violer les lois du goût et les règles du langage ; de l'autre , elle est plus entraîiiée à des défauts de convenance, fa régularité du discours suivant toujours la droiture de la raison.
D'ailleurs, les doctrines vraies ont toujours quelque chose de sévère qui choque les passions des hommes; et plus ces passions se trouvent en contact , comme il arrive dans les assemblées, plus elles s'irritent contre la vérité. De là résulte que si l'éloquence veut faire triompher la vérité des passions ainsi soulevées , elle est obligée de recueillir toutes ses forces, de méditer ses discours, de préparer savamment tous ses combats.
Mais, des qu'elle veut flatter les passions, non-seulement elle perd cette dignité de la morale et de la vertu , celle qui impose le plus à la raison, mais elle perd aussi cette majesté de forme , cette grâce du langage , le premier de ses ornements aux yeux du goût. On le conçoit aisément. Pour plaire aux passions , elle a mille sacrifices à leur faire ; il faut les suivre dans les bizarreries de leurs caprices, et comme leur goût n'est pas sévère, celui de l'éloquence ne peut l'être non plus , des qu'elle veut leur être agréable.
Ainsi l'éloquence, et l'histoire le confirme, ne peut être noble et imposante , grande et su))lime , que lorsqu'elle se consacre à la défense de la vérité et qu'elle combat les passions des hommes. Démosthene et Cicéron ne sont de grands orateurs que parce qu'ils sont fidèles a la raison des siècles; leur langage est celui de la sagesse et du bon sens; ils sont admirables, parce qu'ils poursuivent avec toute Tardeur de leur génie les mensonges que des sophistes ont répandus parmi le peuple pour le flatter ou le perdre.
il en est de même dans tous les temps. En supposant que Mirabeau, le plus admiré des orateurs révolutionnaires, eût reçu de la nature ce don sublime ae l'éloquence, qui se révèle par des traits soudains et des mouvements pathétiques, l'exemple de ses discours ne ferait que nous montrer davantage que le talent se dégrade dans les cœurs abj.ects, et que le génie se refuse à défendre les erreurs ou
les crimes. Laissons à cet orateur fougueux sa voix effrayante , et son inspiration subite , et ses transports animés ; il nous apprendra qu'il était né pour être éloquent. Mais ensuite lisons ses discours irréguliers, écoutons son langage , entendons ses cris de fureur, et nous verrons qu'il a éteint dans son âme ce brillant flambeau du génie. Nous ne citerons que quelques lignes de Mirabeau. Une députatioD était envoyée au roi pour l'éclairer sur sa position :
Dites-lui, s'écria le triJbun, dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite .des princes , des princesses, des favoris , des favorites , et leurs caresses , et, leurs exhortations, et leurs présents; dites-lui que toute la nuit et?, satellite s étrangers, gorgés d'or et du vin, ont prêché, dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avantscène de la Saint-Barthélémy \ dites-lui que ce Henri, dont i'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle , faisait passer des vivres dans Paris révolté , qu'il assiégeait en personne ,, et que ses conseillers féroces font rebrousser tes farines que le commerce apporte dans Paris affamé».
Les factions doivent sans doute applaudir ce langage ; mais les factions ne se piquent pas d'un goût bien sévère. Les lettres n'y voient qu'un amas de paroles peu nobles, qui n'a rien de commun avec la véritable éloquence. Mirabeau , toutefois , l'a su rencontrer dans plusieurs circonstances, lorsqu'il prêta sa voix à la défense des vrais principes et de l'ordre social. Tels sont ses discours sur le veto , sur le droit de paix et de guerre sur la contribution du quarts etc.
(rotjez à la lin du vol., n° 24, un extrait de ce dernier discours.)
.3. Les troubles politiques peuvent donner lieu sans doute à des mouvements inspirés. Le combat des factions amène des éclats de voix qui ressemblent à des coups de tonnerre ; c'est là de l'éloquence, il est vrai; mais cette éloquence parfaite qui se répand dans une création tout entière , qui mêle la méditation du philosophe aux inspirations de l'orateur, qui produit des chefs-dœiivre durables, et qui va réveiller l'enthousiasme d'une postérité recuice, comme
ï Dans le recueil de M. l'abbé iMarcel , on lil ace sujet : Quoi de plus beau que ce discours de vinql lignes recueilli sur-le-chnmp , lorsqu'il ^j'agissf.iit d'envoyer aurai une dépuiation pour le renvoi des troupes.' On voit que nous sommes loin de partager son admiration . quelque peu Biui-ulière.
elle aura excité les transports d'un peuple contemporain, cette éIoquen<!(' ne saurait se rencontrer dans les temps de révolution; et la raison en est simple, c'est qu'alors même elle ne serait ))as entendue.
4. Si l'on veut chercher les circonstances qui paraissent le plus favorables à l'éloquence dans un régime de liberté, ce sont surtout celles qui appellent l'orateur à porter la lumière dans un conseil d'hommes graves et longtemps exercés à la méditation et à l'étude de la politique. A Athènes, le goût des lettres et l'amour des arts suppléaient , dans l'assemblée générale du peuple , à cette forte sagesse , à ce jugement réfléchi qui se rencontrent dans les conseils. A Rome , il n'y avait rien de semblable dans le Forum; mais rien aussi ne fut jamais plus grave et plus solennel que les délibérations du sénat , et cette majesté d'une assemblée de rois ' imprima à l'éloquence des patriciens un caractère de grandeur qu'ils portaient encore dans les débats de la place publique , mais qui ne triomphait pas pour cela des paroles factieuses des flatteurs de la multitude. On ne doit donc pas chercher dans les places publiques la vraie source de l'éloquence de la tribune. Pour la trouver, il faut pénétrer dans les enceintes où délibèrent gravement les sages , les vieillards, les pères de la patrie. Ainsi les tribunes qui semblent aujourd'hui le plus entourées de multitude, ne sont pas celles qui nous promettent le plus d'éloquence, ce sont celles seulement qui nous promettent le plus de passions. Là où il n'y a pas une grande dignité dans les habitudes et les caractères; là où ne se rencontre pas une grande solennité dans les formes de la délibération , il ne faut pas attendre une éloquence forte, sublime, entraînante. On aura peut-être des traits brillants de génie , mais non point des discours savamment médités et profondément conçus. Tout ce qui ressemble à la place publique ne produira jamais rien de parfait pour les lettres ; il faut entrer dans le sénat pour entendre un langage digne de s'adresser dans tous les temps à des oreilles polies et à des esprits cultivés; et cette politesse même , loin de nuire à l'enthousiasme de l'éloquence , lui donnera un caractère merveilleux qui la distinguera des transports et du délire des passions.