ÉLOQUENCE DU BARREAU OU ÉLOQUENCE JUDICIAIRE
(Nous considérerons l'éloquence du barreau sous trois rapports : de sa nature , de la morale et de la rhétorique. )
g ler /)g p -Éloquence judiciaire considérée sous le rapport de sa nature.
i Ou'est-ce que le barreau? - 2. Quelle rtifférence y a-^l entre la tribune et le barreau ■'> - 3 Sous le rapport du but? -4. Sous le rapport de 1 auditoire ?- 3 Sous fe rapport de la nature et de la discussion des sujets? - 6. Que resulte- Nil de ces dirférences? - 7. Quelles différences y a t-il entre le barreau ancien et le barreau moderne? - s. Que comprend le barreau moderne ?
1. Le barreau est le lieu où l'on plaide devant des juges, et le genre de style ou d'éloquence usité dans la plaidoirie s'appelle style du barreau, éloquence du barreau. Du reste , en parlant des anciens , on confond le barreau avec la tribune , et les avocats avec les orateurs , sans doute à cause
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que l'un de ces emplois menait à l'autre et que bien souvent le même homme les exerçait a la fois.
2. On peut remarquer trois différences générales entre la tribune et le barreau : i° le but; 2« l'auditoire; 3" la nature et la discussion des sujets.
3. Le discours politique a pour principal objet la persuasion. L'orateur tend a déterminer ceux qui l'écoutent a tel choix, à telle conduite, a telle entreprise qu'il croit utile et convenable. Pour atteindre à ce but, il doit mettre enjeu tous les principes d'action que la nature a placés eu nous , et s'adresser aux passions non moins qu'à l'entendement. Au barreau, le grand objet est la conviction ; l'avocat n'a point à persuader au juge de faire ce qui est bon et profitable, mais à lui montrer ce qui est juste et vrai. Ainsi , c'est surtout ou même seulement à l'entendement que son éloquence s'adresse ; c'est la sans doute une différence caractéristique qu'il ne faut jamais perdre de vue.
4. Au barreau , l'avocat s'adresse à un petit nombre de juges , quelquefois à un seul, et ces juges sont en général des hommes graves , d'un âge mûr et d'une réputation imposante. Dès lors disparaît l'avantage de pouvoir employer tous les moyens de l'éloquence, comme dans une assemblée nombreuse et mélangée. La passion n'est pas aisée à émouvoir, on y écoute avec plus de calme, on est surveillé plus sévèrement, et Ton s'exposerait à paraître ridicule si l'on affectait un ton de véhémence qui ne convient qu'en parlant à une multitude.
5. Sous le rapport des sujets, la tribune laisse infiniment plus de latitude que le barreau; là, l'orateur approfondit les plus hautes questions de l'ordre politique; ici, l'avocat interprète avec finesse les ambiguïtés de la loi civile. L'histoire et la morale prêtent leurs lumières à l'éloquence du premier; le second reçoit son autorité des jurisprudences : l'un fait parler la religion même et la patrie ; l'autre prête sa voix à des intérêts souvent incertains : d'un côté se voit l'élan généreux d'une âme pénétrée; de l'autre, l'image d'une émotion passagère : enfin, il y a quelque chose qui agrandit l'orateur dans la tribune; il y a quelque chose qui l'abaisse dans le barreau : et si la seule image de la tribune porte à l'éloquence, celle du barreau porte d'ellemême au sophisme.
b. (il resuite de là que) l'éloquence du barreau est beau*
coup plus bornée que l'éloquence de la tribune. Par des raisons analogues, il faut se garder d'envisager avec llollin les harangues , même celles du genre judiciaire, que nous lisons dans Démosthène et Cicéron , comme des modèles exacts des discours qui conviennent à l'état présent du barreau. Il est bon d en prévenir les élèves qui se vouent à cette carrière ; car, quoique les harangues dont nous parlons soient de véritables plaidoyers, prononcés dans des causes civiles ou criminelles, on doit observer que, chez les Grecs et les Romains, l'éloquence judiciaire pouvait se rapprocher de l'éloquence politique beaucoup plus qu'elle ne le peut aujourd'hui.
7. Outre la différence qui résulte de la diversité des meurs, il en existe une plus grande encore dans la législation civile et dans la composition des tribunaux. C.hez les anciens, la législation n'était ni aussi compliquée ni aussi obscure que chez les modernes. La décision des causes dépendait, en grande partie, du bon sens et de l'équité des juges; en sorte que la jurisprudence était, bien moins que l'éloquence, l'objet des études préliminaires de l'avocat. Trois mois suffisaient, au rapport de Cicéron, pour l'étude des lois. On pouvait même briller au barreau sans avoir préalablement étudié la jurisprudence, parce qu'il se trouvait à Rome une classe d'hommes appelés pragmatici (praticiens), dont l'office était de fournir à l'orateur tous les renseignements nécessaires sur iu loi intéressée dans la cause. C'était ensuite à l'orateur à présenter ces documents sous une forme convenable et a l'orner des couleurs de l'éloquence les plus propres à frapper le juge. Aujourd'hui la réputation et les succès de l'avocat dépendent absolument d'une connaissance profonde et raisonnée des lois et de sa profession. Quel que soit son talent comme orateur, il trouvera peu de clients disposés à lui confier leurs intérêts, s'il n'a qu'une connaissance superficielle des lois. II doit donc posséder parfaitement la jurisprudence, tant ancienne que moderne, et savoir donner une attention particulière aux moindres faits , aux moindres détails de la cause dont il se charge.
Chez les anciens, les juges civils et criminels n'étaient pas des magistrats uniquement livrés à cette noble fonction, mais des hommes chargés de 1 exercer temporairement, pour rentrer bientôt dans la foule des citoyens; il»
étaient en outre fort nombreux et formaient une sorte d'assemblée populaire. L'aréopage d'Athènes était composé d'au moins cinquante juges. A Rome, le préteur, principal juge en matières civiles et criminelles, nommait, pour toutes les causes importantes, des juges choisis [selectijudices). Gicéron plaida la cause de Milon devant cinquante et un de ces juges. De tels juges étaient donc plus accessibles que les nôtres à toutes les impressions que l'orateur voulait leur faire éprouver; le plaidoyer pouvait ressembler au discours prononcé à la tribune politique ; l'orateur avait encore plus besoin d'entraîner que de convaincre , et il pouvait donner à son éloquence des formes brillantes et pathétiques, frapper ses juges par tous les moyens possibles , jusqu'à faire paraître devant eux l'accusé et sa famille en larmes, vêtus de deuil , implorant leur compassion : moyen bon aujourd'hui pour le théâtre , mais qui serait ridicule ■ au barreau.
Ainsi ce serait manquer de jugement que vouloir servilement imiter la plaidoirie des anciens et celle même de Gicéron. On ne peut sans doute que gagner beaucoup à l'étude de ce grand maître. L'art d'introduire son sujet et de se concilier la faveur des juges , celui d'arranger les faits d'une manière distincte , de narrer avec grâce , d'amener et d'exposer les arguments, on peut l'apprendre dans ses plaidoiries. Mais si l'on imitait ses exagérations , ses amplifications, ses déclamations pompeuses et longuement développées , ses grands mouvements dans le but d'émouvoir et de metti'e en jeu les passions , on paraîtrait aussi singulier au barreau moderne que si l'on s'y présentait vêtu de l'ancienne toge des Romains.
8. Le barreau moderne comprend : 1° les réquisitoires, c'est-à-dire les discours qu'un magistrat public prononce pour requérir, au nom de la société , une peine contre les délits ou les crimes ; 2® les plaidoyers , c'est-à-dire les discours que prononce l'avocat chargé de défendre les intérêts de son client; 3° les mémoires, c'est-à-dire les discours que les avocats distribuent aux juges dans les affaires importantes; 4° les consultations , c'est-à-dire l'avis qu'un avocat donne par écrit touchant une affaire sur laquelle on l'a consulté; 5° les rapports des procès, c'està-dire les discours faits par l'un des juges pour résumer les débats , balancer les preuves des deux parties adver-
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ses, et mettre ainsi !e tribunal en état de prononcer avec impartialité.
§ 2. — De V Éloquence judiciaire considérée sous le rapport moral.
«. Quel est le vice radical de l'éloquence judiciaire? — 2. Y a-t-il une éloquence du barreau? — s. Quel est le moven d'être éloquent au barreau? — 4. Quelle est lu partie du barreau la plus favorable à l'éloquence? — s. Doit-on refuser au barreau proprement dit toute sorte d'éloquence ? — g. Que doit lairc l'orateur %'il découvre l'injustice d'une cause qu'il crovait juste? — 7. Tous les moyens sont-iJs Indifférents à faire valoir quand la cause est bonne? — a. Quelles sont les limites du devoir de l'avocat et les bornes d'une légitime défense?
1 . L'usage de faire parler pour soi un homme plus instruit , plus habile que soi , a dû s'introduire partout où la raison et la justice ont pu se faire entendre ; mais cette institution avait un vice radical , d'où sont dérivés tous les vices de l'éloquence judiciaire. L'avocat, en plaidant une cause qui n'est pas la sienne, joue un rôle qui n'est pas le sien. Si les plaideurs étaient leurs avocats eux-mêmes, ils exposeraient les faits avec simplicité, ils diraient leurs raisons sans emphase; et s'ils employaient les mouvements d'une éloquence passionnée, ces mouvements seraient placés, ou, du moins, ils seraient pardonnables. Mais un avocat, revêtu du personnage du plaideur, a besoin d'un talent bien rare pour le remplir avec bienséance , avec force , avec dignité ; et lorsque ce talent lui manque, il met à la place de la vraie éloquence une déclamation factice , tantôt ridicule par l'abus de l'esprit et par l'enflure des paroles, tantôt révoltante par son impudence, tantôt criminelle par ses artifices ou ses excès.
2. Aussi peut-on douter s'il y a une vraie éloquence au barreau : l'art de défendre les intérêts privés ne suppose pas toujours cette conviction intime de la vérité et du droit, qui est la première condition de l'orateur. Il n'est que trop certain qu'il y a au barreau un langage qui n'est que de convention , une ardeur et un entraînement factices , une inspiration trompeuse qui ne naît pas d'une émotion profonde, mais d'un sentiment passager d'amour-propre, et d'un désir souvent peu honorable de gagner des causes. Cela peut suffire pour faire naître des disputes ingénieuses et d'habiles discours de sophistes, mais non point pour produire des chefs-d'œuvre d'éloquence et de nobles traits de génie.
142 TRAITÉ DE UTTÉBATUBE.
Cicéron dit eu parlant de ses plaidoyers :
Errât vehementer, si quis in orationibus nostris, quas in jndiciis habuimus, auctoiilates nostras consignatas se habere arbilratur. Omnes euim illai oraliones, causarum et temporum suut, non hominum ipsorum ac palronorum i^Pro Clneniio^ 139).
Et c'est encore Cicéron qui nous apprend qu'Antoine n'écrivait pas ses discours , afin que, si on venait lui op' poser ses propres paroles, il pût à son tour les nier (Ibid., 140).
Certes , on ne conçoit guère que l'éloquence puisse partir d'une âme qui ne croit pas elle-même à la vérité de ses pensées ni a l'autorité de ses paroles : ceci justifie les préventions qui, de tout temps, ont existé contre l'éloquence du barreau. L'avocat passe difficilement pour orateur; c'est qu'en effet il est difficile de suppléer aux nobles inspirations de la conscience par le bruit des paroles et l'artilicé dessopbismes.
3. Ici la morale vient au secours de l'éloquence, en faisant un devoir à l'orateur de ne se charger que de causes justes ou quil croit telles. C'est le moyen défaire renaître cette vive conviction qui produit les grands mouvements. Démosthene, recevant un jour la supplication d'un client qui lui demandait le secours de sa voix puissante pour obtenir justice du peuple, refusait de croire à la vérité de cette plainte , à cause du ton incertain et presque indifférent de celui qui lui parlait. Aussitôt le client s'écria, et son émotion donnant a ses discours un air nouveau de vérité et de candeur, Démosthene se chargea de sa défense. Pour que cet orateur fût sûr de retrouver toute son éloquence, il fallait donc qu'il fût assuré de la justice de la plainte. Il est aisé de comprendre en effet que le sentiment du droit donne au langage une puissance merveilleuse. L'avocat qui dévouerait. son talent à la défense des causes justes et des intérêts légitimes, exercerait dans le monde une espèce de sacerdoce; sa voix serait un oracle dans le sanctuaire de la justice, et cette grande, cette sainte autorité de la vertu qui combat sans cesse pour la vérité , rendrait bien plus faciles les efforts de l'éloquence et ses triomphes bien plus imposants.
4. Ily a, dans le genre judiciaire, une éloquence qui semble plus inaccessible aux fausses convictions; c'est celle dont la voix se fait entendre au nom de l'État et de
la société. Cette idée moderne de ce qu'on nomme le ministère public a quelque chose de grave et de solennel qui lui donne quelque ressemblance avec le sacerdoce.
La religion tonne contre les crimes des hommes au nom du ciel, et la justice de la terre les poursuit au nom des lois humaines. Des deux côtés, l'éloquence reçoit la même inspiration. Chez les anciens, tout citoyen avait le droit d'en accuser un autre devant le peuple; l'exercice de ce droit, en dépit de toutes les précautions, causait de grands désordres, surtout dans les temps de faction et de licence. Ordinairement guidé par la haine et la colère, il était obligé de triompher ou de passer pour calomniateur. Aussi son langage avait une singulière énergie; les invectives les plus amères, les expressions les plus violentes, tout ce que la passion a d'emporté se tolérait dans sa bouche. C'était une lutte corps à corps, dans laquelle l'un des deux champions devait succomber.
Dans les États modernes, la religion a sanctifié et ennobli la justice, en donnant des notions plus saines sur les droits publics de la société. Le ministère public représente l'État en personne siégeant dans un tribunal. C'est l'État qui demande la répression des crimes et des violences, qui interprète les lois et qui modère, dans les causes douteuses , les intérêts contraires. Il y a une grande dignité dans cette condition de l'orateur. Impassible comme la loi, il doit, d'un côté, ne montrer aucune animosité; de l'autre, il n'est point exposé à céder à l'entraînement d'une conviction passagère et trompeuse ; son éloquence est constamment grave , noble et solennelle ; elle n'a point cette forme sophistique qui deshonore les discours inspirés par des intérêts illégitimes ou par le désir de trouver des coupables. Comme les passions lui sont étrangères , son langage prend de lui-même un caractère d'élévation et de grandeur ; ses opinions deviennent en quelque sorte des jugements , parce qu'elles sont exemptes de toute pensée d'égoïsme, et de la vient que les modèles de l'éloquence judiciaire se trouvent principalement dans les réquisitoires du ministère public, tels que ceux de d'Aguesseau , de Marchangy , de Bellart, etc.
5. Toutefois , ce serait une injuste exagération que de refuser au barreau toute ^orte d éloquence. Si l'avocat, même avec l'habitude de réticcir toujours un j^eu ses idées
144 TRAITE DE LlTTEKATLliE.
parla discussion des intérêts privés, s'est imposé le devoir de ne jamais prêter son ministère à des causes iniques, le sentiment de la justice et du droit ne peut lui manquer d'être une vraie source d'inspirations éloquentes; son langage naura pas sans doute ce caractère de grandeur et de dignité qui se développe de lui-même dans les discours poîiticfues; mais la conviction fait naître une clarté vivifiante, et répand dans la discussion une chaleur cpii supplée a l'éloquence.
6. Si , dans le cours de l'affaire, l'avocat vient à découvrir, par une discussion plus exacte des pièces , que la cause dont il s'était chargé, la croyant bonne , est injuste , il doit en avertir son client, ne le pas abuser plus longtemps par de vaines espérances , et lui conseiller de ne pas poursuivre davantage un procès dont le gain même lui deviendrait funeste par son iniquité. Si le client méprise cet avis , dès lors il est indigne que l'avocat emploie pour lui son ministère.
7. La vérité, qui naturellement est généreuse, inspire des sentiments trop nobles pour se servir d'autres moyens que ceux qui sont honnêtes. Or le mensonge ne l'est pas , et un sophisme, connu pour tel par celui qui l'emploie, est un mensonge artificieux , c'est-à-dire une double fraude.
< Qu'importe , dira-t-on , si ma cause est bonne, par quel moyen je la fais réussir? Tout est juste pour la justice; le mensonge même est permis en faveur de la vérité. Est-ce la faute de l'avocat s'il a pour juges des hommes que la droite raison , que la vérité simple ne peut persuader, et dont l'esprit faux n'est frappé que des fausses lueurs d'un sophisme? Mon devoir est de gagner une cause, dès que moi-même je la crois bonne, et pourvu que j'arrive au but, il est indifférent que j'aie pris le droit chemin ou le détour. »
C'est la sans doute ce qu'on peut alléguer de plus favorable aux artifices de l'éloquence; mais dans cette supposition même que de faux moyens sont nécessaires pour persuader des esprits faux , et qu'il y en a de tels parmi les juges , il y aura toujours de la mauvaise foi à donner de la valeur à ce qui n'en a point , et le sophisme n'en est pas moins la fausse monnaie de l'éloquence. C'est au juge de savoir discerner le vrai, c'est a l'avocat de le dire; il est un faussaire s'il le déguise, et un fourbe, s'il donne au men&ODge.' les couleurs de la vérité.
8. Rien n'est plus difficile à marquer que les limites du devoir de l'avocat et les bornes d'une légitime défense. Tout ce qu'on peut dire, c'est que , pour lui , l'abus du talent est un écueil inévitable , si la droiture de son cœur et son intégrité" naturelle ne l'éclairent et ne le conduisent. « L'éloquence , dit d'Aguesseau , n'est pas seulement une « production de l'esprit, c'est un ouvrage du cœur; c'est la « que se forme cet amour intrépide de la vérité , ce zèle « ardent de la justice, cette vertueuse indépendance dont « vous êtes si jaloux ( il s'adresse aux avocats) , ces grands , « ces généreux sentiments qui élèvent l'homme, qui lerem- « plissent d'une noble fierté et d'une confiance magnanime, « et qui , portant encore votre gloire plus loin que l'éloquence « même , font admirer l'homme de bien encore beaucoup « plus que l'orateur. » Ainsi les bonnes mœurs d'un avocat seront toujours sa première éloquence. Un malhonnête homme, connu pour tel, peut plaider une bonne cause; mais ses moyens auraient besoin de l'expédient qu'on prenait à Lacédémone , de faire passer l'opinion d'un mauvais citoyen , lorsqu'elle était salutaire , par la bouche d'un homme de bien , comme pour la purifier.
§ 3. — De l'Éloquence Judiciaire, considérée sous le rapport de la rhétorique,
1. Quelle est l'importance de l'élocution au barreau?— 2. Quel genre d'éloquence ou plutôt d'élocution convient au barreau?— s. La brièveté, au barreau, est-elle préférable à l'abondance? — 4. Quelle est l'importance de la méthode au barreau, et à quoi reconnaît-on une composition méthodique? — s. Que doit être la narration judiciaire ? — 6. Gomment doit se traiter l'argumentation ? — 7. La réfutation?—8. Peut-on faire usage au barreau des traits d'esprit, des saillies et de l'ironie ? — 9. Sur quel ton faut-il en général plaider ? — lO. Dans quel cas le barreau admet-il le pathétique? — m. Qu'y a-t-il à dire sur les mémoires, les consultations et les rapports ?
1 . A la tribune , le sujet suffit souvent de lui-même pour intéresser les auditeurs ; mais , au barreau , la sécheresse et la subtilité des matières qu'il traite ordinairement exigent que les choses soient présentées de manière à fixer l'attention , à fortifier les preuves , à faire valoir , en un mot , tout ce qui , dans les limites du vrai , peut servir au triomphe de la cause. L'effet d'une bonne élocution n'est pas moins sûr que considérable. Un orateur froid , sec, confus, et celui qui parle avec ordre, avec élégance, avec feu , plaidant tous deux la même cause , font une impression aussi différente qu'un objet vu successivement a travers un brouillard et par un beau jour.
TRAITÉ DE HTTliK. — Rillix. ET LLOO. 1
146 TKAITÉ DE LITTÉRATURE.
J. L'éloquence, ou plutôt l'élocutiou qui convient au barreau , doit être d'un genre calme et tempéré , qui s'allie avec une manière de raisonner serrée et rigoureuse. On peut y • permettre à l'imagination quelques mouvements pour animer un sujet aride ou réveiller l'attention fatiguée; mais il ne faut user de cette liberté qu'avec la plus grande réserve. Un style brillant et fleuri ne manque jamais d'exciter la défiance des juges : il ôte du poids aux raisonnements, et laisse soupçonner quelque vice dans la cause que l'on défend. C'est à la pureté, c'est à la bienséance des expressions qu'il faut surtout s'attacher. Le style doit être clair, et se distinguer par la propriété des expressions ; enfin , on ne le surchargera pas inutilement de termes de droit et de pratique , sans toutefois éviter ces termes avec affectation , lorsque le sujet en requiert l'emploi.
3. Pline le Jeune, dans une de ses lettres % examinant si la brièveté , au barreau , est préférable à l'abondance , se déclare pour celle-ci : c II arrive, dit-il, assez souvent que l'abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées qu'elles forment. Nos pensées entrent dans l'esprit des autres , comme le fer entre dans un corps solide ; un seul coup ne suffit pas, il faut redoubler. ^' Cela justifie en effet l'abondance mesurée , mais non pas la profusion et l'intarissable loquacité , si commune au barreau. On tire au volume , non pas , pour la raison qu'en donne Pline, qu'il en est d^un bon livre comme de toute autre chose , et que plus il est grand , meilleur il est; mais parce que les plaideurs mesurent, dit-on , le prix du plaidoyer à son étendue et à sa durée. Misérable motif pour noyer , dans un déluge de paroles , une cause dont la bonté, pour être visible et palpable, n'aurait besoin le plus souvent que d'être exposée eu peu de mots !
La verbosité n'est pas due toujours au vil intérêt ; elle a souvent pour cause Thabitude d'écrire ou de parler à la hâte, et quelquefois sans la moindre préparation. Les jeunes avocats doivent se mettre en garde contre le penchant qui les y porte, surtout alors que leurs occupations encore peu nombreuses leur laissent le loisir de préparer leurs discours. Il faut qu'ils s'accoutument, dans leurs premiers écrits, à ce style énergique et correct, qui exprime plus et
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mieux en peu de mots que ne le pourrait faire une aecumuation de périodes longues et de phrases embarrassées. Cette habitude, une fois acquise, leur deviendra naturelle, lorsque la multiplicité des affaires les obligera de composer plus précipitamment; au lieu que, s'ils emploient d'abord un style diffus et négligé , ils ne pourront plus retrouver la grâce et i'év^ergie, même quand la nature du sujef leur présentera l'occasion de déployer tous leurs moyens.
4. Rien n'est plus important au barreau que la méthode, et la composition méthodique se reconnaît à deux traits principaux : le premier est la manière de poser la question , l'art de montrer nettement c^qui fait fobjet de la cause, ce qu'on accorde et ce qu'on nie ; enfin le point précis où commence le dissentiment des plaideurs. Le second est l'ordre et l'arrangement de toutes les parties du plaidoyer. En toute espèce de discours , une méthode claire est sans doute d'une extrême importance ; mais , dans ces questions difficiles et embrouillées, ordinaires au barreau , la méthode fait tout ou presque tout. On ne saurait donc mettre trop d« soin à l'étude préalable du plan que l'on doit suivre. S'il y reste quelque chose d'indistinct ou de désordonné , îa cause entière demeure obture , et l'on ne parvient pas à produire la conviction,
5. La narration judiciaire doit être aussi concise que le permet la nature du sujet. Or, comme il importe que les faits restent dans le souvenir pendant le cours de la plddoirie , si l'avocat les raconte d'une manière ennuyeuse ou diffuse, il charge la mémoire d'un fardeau qu'elle ne peut supporter; au contraire, s'il sait élaguer de son récit toutes les circonstances superflues , il fait par là ressortir les faits essentiels ; tout ce qu'il raconte devient plus clair et produit une impression plus durable.
6. L'argumentation judiciaire semble demander plus de développement que toute autre. Effectivement, dans les assemblées politiques , où le sujet des débats est souvent une question fort peu compliquée , les arguments fondés sur des principes universellement connus acquièrent de la force par Ta concision ; mais l'obscurité de certains points de droit demande souvent que les arguments soient traités avec plus d'étendue, et qu'on les montre sous différents aspects, afin de les faire mieux saisir.