ÉLOQUEINCE DES POETES, OU ÉLOQUENCE POÉTIQUE
§ 1*^''. — De l^ Eloquence poétique considérée en général.
1. L'éloquence de la poésie n'a-t-eile pas les mêmes caractères que le génie poétique ?
1 . L'imagination et l'inspiration forment (comme on Pa vu ') les deux parties constitutives du génie poétique. Elles ne sont pas moins nécessaires à l'éloquence de la poésie. Par l'imagination , le poète peut imiter avec plus ou moins d'effortsles émotions des personnages qu'il fait agir, et leur donner un langage qui s'harmonise avec leurs passions: mais cette faculté, par laquelle il s'identifie tour à tour avec leurs sentimeiits, avec leur nature même , ne produit tou*
' Poétique, pag. 24 et suiv.
(ours qu'une éloquence d'imitation , bien moins entraînante et moins vraie que relie qui part d'une émotion réelle , c'està-dire de l'inspiration. En effet, l'enthousiasme , ce qu'il y a de plus vivant dans la poésie, n'est autre chose qu'une grande exaltation de l'âme. De lui-même il suppose l'âme profondément émue ; autrement comment pourrait-elle s'enflammer? Ainsi, soit que le poète se mette lui-même en action, soit qu'il y mette des personnages, la poésie veut toujours une émotion réelle. C'est par là qu'elle est imposante, vraie, entraînante; c'est par cette qualité précieuse du cœur que se manifeste l'éloquence de la poésie, soit dans l'ode, où les pensées intimes du poète éclatent avec liberté, soit dans l'épopée, où elles varient le récit des événements , soit dans les poèmes dramatiques, où elles se mêlent avec les pensées mêmes des personnages.
§ 2. De l'Eloquence poétiqvs considérée en particulier.
I. Quelle est la plus riche poésie? Citez-en plusieurs exemples. —2. Quelle conséquence peut-on tirer de ces exemples?— 3. Quelle est la plus éloquente de toutes les passions ?
1. La plus riche poésie est celle où se trouve le plus d'éloquence. Malheur au poète que croit qui la poésie n'est qu'un ornement de la pensée, et qu'elle peut se passer d'un ensemble de sentiments ou d'idées, pourvu qu'elle offre une grande pompe d'images et un luxe majestueux de paroles I L'éloquence n'est réelle que là où il y a un fond de vérités , et par conséquent une croyance profonde qui cherche a s'échapper au dehors. C'est ce qu'on peut voir dans les morceaux suivants.
Le vieux Priam a vu périr son fils Hector , sa dernière espérance. Les restes de ce héros sont dans le camp du vainqueur : le père infortuné veut leur rendre les derniers devoirs funèbres , et il ose, par le conseil des dieux , pénétrer jusque sous la tente d'Achille :
Toùç ô' eXaô' elçsXôwv llpia(xo<; [iéyaç , ày/i. ô' àpa axàç Xepcrlv Wr/iùlfioz \à&z yoûvaxa , xal xucre /etpaç Aeivà; , àvôpo^ôvouç , aï (A Tio/saç •/jzâ.yov uiaç. 'Qç Ô' àôx' V àvop' àr/i Tiuxivr) Xàê-fl , ôçt:' èvt Tràtpy) «l'ÛTa -/.aTaxTEivaç , àXXwv è^îxexo lr\]}.oy, 'Avopô; ic, àcpvEioO, eàjiêo; ô' ëxf' elçopôwvTaç* "Oç 'A'/iXeùç Oàixêridev, loùis npta|J.ov ôeoeiSéa • OàfxêYicrav oè xai àXXoi , sç àW^rjXouç ôè Ïôovto. Tèv xai Xi<7ff6(i£voç npiafAOç upèç (jlOôov ëeiTcev • Mvîidai waToôç <toÏo , ôeotç ÈTttsCxeX' 'A/iXXeO ,
224 TRAITE DE LIÏTEKATUBE.
TrjXtxoy , œçTisp èyùyv, oXow ettI Y^lpao» <>'j5tô * Kai [X£v Tio-j xeïvov îîîpivaiETai àp-^îç sovtî; Tsipo'Jfj', o-jos t(; ècTTiv àpr-v xat Xoivôv àfiOvai- 'A/J-v' r.Toi x£ïvô: ye , cé^tv î^wovto: ày-outov, Xaîpst t' £v 6-j[j.iô, £711 t' £/-£Tai r,ij.a-:a Tzàvra 'OJ/ôcrOa'. ÇiÀov ulov, aTrô Tpoir,6c [jLOÀovra.^ Aùxàp È-fw" TiavaTiOTiJLOç , ètteI xéy.ov ula: àp(cr-o-j: Tpotr, £v £"jp£ir, , TÔv o' ouTiva çr,[X'. ÀSAeT^Oa'.. n£VTr;y.ovTà [xoi Yicrav, 6t' r}:jbo'J ui£: 'Axaiwv • 'Ev%£axaiû£xa [X£v lioi lr;ç £X vr/ôuo; v;G-av, Toùç ô' àXXou: [j-oi ëxixTov èvl tJL£YàpoicT'. yuvatxc;. Tûv \iïw 7:o>J.âiv Ooùpo: 'Apr,: Otto youvax' ëXjcrev "Oç û£ jj-oi oToç £r,v, £ÎÇ/'JTO oè â(7XTJ xai aÙToOç, Tov (jÙ T^pw/jV XTEÏva; , àixuvofXEvov uepi KàxpTiç , "ExTOpa • xoO vOv £Ïv£y/ Ixâvw vrjaç 'Axattôv, AucJOjxEvo; 7:apà ctôTo , çspw 6' àuepEÎcri' oTroiva. 'AXX' alû£ïo Oeo'jç , 'A/iXeO , aÙTÔv x' èXÉrjCrov, Mvr,<7à[jL£vo; ao-j 7:axp6; • èyw ô' £X££'.v6x£p6ç iiep, "ExXr.v'S', oi' o-j-w X'.: etz'-xOôv.oç ppoxô; à)v)>0(;, 'Avopô; Tzaioo^ûvoto -oxl crxôtxa X£tp' àoéyeaby.'..
(/^tarf., XXIV, 4/9. )
Didon , après mille combats et mille efforts entrepris pour retenir Énée , le voit enfin partir, et s'abandonne a tout son désespoir; elle s'écrie:
Proli! Jupiter, ibit
Hic, ait , et nostris illuserit advena regnis ?
IVon arma expédient , totâque ex urbe sequentur,
biripientque rates alii navalibus ? Ile,
Ferte citi flammas , date \ela , impellite remos I
Ouid loquor ? aut ubi sum? quœ mentem insania mutât?
laffelix Dido , nunc te facta impia tangunt !
Tum decuit cum sceptra dabas. Eu dextra lidesque,
Ouem secum patrios aiant portasse Pénates ,
Ouem subiisse humeris confectum *tate parentem !
^ou potui abreplum di\ ellere corpus , et undis
Spar^^ere ? Non socios , non ipsum absumere terre
Ascanium, patriisque epulandum apponere mensis!
Verùm anceps pugnœ fuerat fortuna ! Fuisset :
Ouem metui moritura? faces in castra tulissem,
Impléssemque foros flammis . natumque patremquo
Cum génère exstinxem, raemet super ipsa dedissera.
Sol qui terrarum flammis opéra omnia lustras ,
Tuaue harura interpres curarum et couscia Juno ,
Nocturnisque Hécate triviis ululata per urbes,
Et Dir* ultrices, A Di morientis Llissœ
Accipile b«c , meritumque malis advertite nuaien ,
Et nostras audite preces. Si taogere portus
Infandum caput ac terris adnare necesse est ,
Et sic fata Jovis poscunt , hic terminus hteret ;
Atbello audacis populi vexatus et arniis ,
Finibus extorris, complexu avulsus luli ,
Auxilium iraploret, videatque indigna suorum
Funera, nec , cum se sub leges pacis iniquîE
Tradideril, regno aut outàtâ luc^ Iruatur;
Sed cadat antè diem mediàque inhumatus arena.
Haec precor, hanc vocem exîrt rnam cura sanguine lundo.
Turu vos , ô Tyiii , stirpeni et genus omne futurum Exercete odiis , cinerique liaic uiittite nostro Munera. Nullus amor populis oec fœdera sunto. Exoriare aliquis nostris o\ ossibus ultor, Qui face Dardanios ferroquc sequare colonos , Nunc , olim , quocunique dahunt se tempore vires. Littora littoribus contraria , fluclibus undas Imprecor, arma armis : pugnent ipsique nepotes!
{aEu. , IV, 590. )
Andromaque, veuve d'Hector, ajuréde rester lidèleà sou époux : esclave de Pyrrhus, elle résiste à son amour; mais ce maître barbare la menace de toutes ses vengeances , nt son fils doit être immolé si elle s'obstine à ne point céder aux vœux du roi d'Épire. Andromaque confie sa douleur à Céphise , et lui rappelle tout ce qui doit lui rendre odieux le nom de Pyrrhus:
CÉPHlïili.
Eh bien ! allons donc voir expirer votre tils ;
On n'attend plus que vous. Vous frémissez, madame!