‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 36 sur 94 · ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE

Oh ! de quel souvenir viens-tu frapper mon àme ! Quoi ! Cephise , j'irai voir expirer encor Ce tils, ma seule joie et l'image d'Hector? Ce fils que de sa flamme il me laissa pour gage , Hélas ! il m'en souvient , le jour que son courage Lui fit chercher Achille ou plutôt le trépas, n demanda son fils et le prit dans ses bras : Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J'ignore quel succès le sort garde à mes armes; Je te laisse mon tils poui gage de ma foi : S'il .me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi. Si d'un neureux hymen la mémoire t'est chère, Montre au lils à quel point tu chérissais le père. Et je -puis voir répandre un sang si précieux 1 Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux f Roi barbare , faut-il que mon crime l'entraîne? Si je te hais, est-il coupable de ma haine? T'a-t-if de tous les siens reproché le trépas? S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'if ne sent pas? Mais cependant, mon fils , tu meurs si je n'arrête Le fer que le cruel tient levé sur ta tête ; Je puis l'en détourner, et je t'y vais offrir! Non , tu ne mourras pas ! je ne le puis souffrir. Allons trouver Pyrrhus . Mais non , chère Céphise , Va le trouver pour moi.

Dans nos Livres Saints, le Seigneur parle à Job et lui révèle sa puissance. Job avait osé proposer des doutes, et Dieu lui propose à son tour des mystères ; c'est ainsi que la raison humaine devrait toujours être humiliée :

Respondens autem Dominus Job, de turbine, dixit : Quis est iste involvens sententias sermonibus imperitis ? — Accinge sicut vir iunibos tuos : interrogabo te, et responde niihi. — Ubi eras,

226 TRAITÉ DE LITTERATDBt.

(fnando poneDan» fundamenta terrft? iudica mihi , si habes intelligenliam. — Quis posuit nieusuras ejus, si nôsti? vel quis lelendit super eara lineam? — Super quo bases illius solidatae sunt? Aul quis demisit lapidem aagularem ejus? — Cum me laudarent simui astra matutina, et jubilarent omnes filii Dei?— Quis conclusit ostiis mare, quandô erumpebal quasi de matre procedens : — Cûm ponerem nubem veslixnentum ejus, et/caligine ilJud quasi pannis infanlia; obvolverem? — Circumdedi illua leruiinis mejs, et posai vecteni et oslia. — Et dixi : Usque hùc veuies , et non procèdes amplius , et iùc confringes tumente>. fluctus îtios. — Numquid posf ortura tuum préecepisti diluculo , et «^steiidisli aurorœ locum suum? — Et retinuisli concutiens extrema terrai, et excussisti impios ex eà? — Numquid ingressus es profunda maris , et in novissimis abyssi deambulâsti ? — Numquid apertœ sunt til)i portae mortis, et ostia tenebrosa vidisti? — Numquid considerâsti latitudinem terrae? Indica mihi, si nùsti omnia. — In quà via lux habitet, et tenebrarum quis locus sit :— Ut ducas unumquodque ad lerminos suos, et intelligas semitas domùs ejus. — Sciebas tune quod nasciturus esses? et numeruni riierum tuorum noveras? — Numquid ingressuses thesauros nivis, aut tbesauros grandinis aspexisti?— (^u* prépara vi in tempus hoslis, in diem pugna? et belli?— Per quam viamspargitur lux, dividitur cPstus super terram? — Quis dédit vehementissimo imbri cursum, pt viam sonanlis tonitrui? — Quis est pluvise paler? vel quis genuit stillas roris? — De cujus utero egressa est glacies? et gelu de cœlo quis genuit ? — In simililudinem lapidis aquœ durantur, <'t superficies abyssi constringitur. —Numquid conjungere valebas micantes stellas Pleïadas, aut gyrum Arcturi poteris dissipare? — Numquid producis Luciferum in tempore suo , et "Vesperum super filios terrœ consurgere facis? — Numquid nôsli ordinem coeii , et pones rationem ejus in terra? — Numquid eievabis in nelKilà vocem tuam , et impetus aquarum operiet te? — Numquid mittes fulgura, et revertentia dicent tibi : Adsumus. — Ouis posuit in visceribus hominis sapientiam? vel quis dédit gallo intèlligentiam? — Numquid capies leœnœ praedam, et animam catulorum eiùs implebis, — Quando cubant in antris, et In specubus insidiantur? — Numquid alligabis rhinocerota ad arandum loro tuo ! aut confringet glebaS' vallium post te? — Numquid praebebis equo fortitudinem, aut circumdabis collo ejus hinnitum? - Numquid suscitabis eum quasi locustas ? Gloria narium ejus terror. — Terram ungulà fodit, exsuitat audacter; in occursum pergit armatis ; — Contemnit pavorem , nec ceditgladio. — Super ipsum sonabit pharetra, vibrabit nasta etclypeus.— Fervens et fremens sorbet terram, necreputattubéesonareclangorem. — Ubi audierit buccinam, dicet : Vahl Procul odoralur bellum , exhorlationem ducum et ululatum exercitùs. — Numquid per sapientiam tuam plumescit accipiter, expandens alas suas ad austrum? — Numquid au praeceptum luum elevabitur aquila , et in arduis ponet nidum suum? — In pétris manet, et in pr*ruptis silicibus commoratnr, atque inaccessis rupibiis. — Inde contemplatur escam , et de longo oculi ejus prospiciunt. — Numquid qui contendit cum Deo, tam facile conquiescit? Utique qui arguit Deum , débet respondere ei {Job, xxxviii-xxxix) •,

11 y a dans ces quatre morceaux de poésie , tant6t un accent de douleur, tantôt un mouvement d'enthousiasme, tantôt une rapidité de langage; et c'est bien là le caractère de l'éloquence. Tout cède à cet entraînement d'émotions ou de paroles sublimes. Le cœur est ému, l'imagination est ébranlée , la raison même est vaincue ; et les quatre poètes ont été véritablement éloquents, puisqu'ils nous ont captivés tout entiers.

" f^oy. Hist. de la Littérature sacrée, p. 84.

2. On peut conclure de là que la poésie n'est que Téloquence dans toute sa force et avec tous ses charmes. Par ses charmes, elle nous enchante ; elle nous subjugue par sa force, elle nous enlève sur les ailes de l'imagination, elle s'empare de nous comme l'inspiration s'empare du poëte; nous ne pensons, nous ne sentons que par elle; en un mot , elle nous identifie à elle-même , à ses idées , à ses sentiments , à ses passions. C'est le plus beau triomphe de la parole.

3. Toute émotion réelle peut devenir une source d'éloquence: mais de toutes les affections , la plus éloquente est la douleur , ou plutôt c'est ejle qui reiid éloquentes toutes les autres affections. Douce et tendre, sombre et terrible, plaintive et déchirante , furieuse et atroce, elle prend toutes les couleurs. Du haut de la tribune et du haut de la chaire, elle remue tout un peuple ; du théâtre où elle domine , elle trouble tous les esprits , elle transporte tous leS cœurs. L'éloquence de la douleur, cette éloquence pure et sublime, est celle que Sophocle , Euripide , Virgile , Ovide , Racine , et quelquefois Voltaire , ont possédée à un si haut point. Nous nommons Ovide, parce qu'il est souvent aussi naturel, aussi pénétrant que tous ces grands poètes. Voyez , dans ses Métamorphoses (fable de Polyxène), avec quelle gradation ces trois grands caractères de la douleur sont exprimés.

(Voyez à la lin du vol., n" 45, la fable de Polyxène.)

Nous ne saurions mieux terminer cet ouvrage , et particulièrement l'article de l'éloquence poétique, que par l'analyse oracoiredu cantique de Moïse sur le Passage de la mer Rouge.

{Voyez cette analyse , n° 46, à la tin du vol.)

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