‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 50 sur 94 · EXORDE DE L'ORAISON FUNÈBRE DE TURENNE · texte numérisé non relu

EXORDE DE L'ORAISON FUNÈBRE DE TURENNE

Le texte annonce la dignité , et en outre la douleur.

Fleverunt eum omnis populus Israël planctu magno , et lugebant dles multos , et dixerunt : Quomodô cecidlt potens , qui salvum faciebat populum Israël?

Je ne puis , messieurs , vous donner une plus haute idée du triste sujet dont je vieiis vous entretenir , qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l'Écriture se sert pour louer la vie et déplorer la mort du sage et vaillant Machabée. Cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp d'un bouclier et forçait celui des ennemis avec l'épée; qui donnait à des rois ligués contré lui des déplaisirs mortels , et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle;

Cet homme qui défendait les villes de Juda , qui domptait l'orgueil des enfants d'Ammon et d'Esaû, ([ui revenait chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères; cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur d'airain ou se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus tiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans , comme le moindre des Israélites , réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire , et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie , que l'honneur de l'avoir servie ;

Ce vaillant homme, poussant enfin a\ec un courage invincible les ennemis qu'il avait réduits a une fuite honteuse , reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Aii premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence , d'une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte , ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs ; les voûtes du temple s'ébranlèrent ; le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant, qui sauvait le peuple d'Israël?

Ici Fiéchier , comme on l'a dit souvent , paraît au-dessus de lui-même. Il semble que la douleur publique ait donné plus de mouvement et d'activité à son âme ; son style s'échauffe, son imagination s'élève, ses images prennent une teinte de grandeur ; partout son caractère devient imposant. Cependant entre cette Oraison funèbre et celle du grand Condé, il y a la même différence qu'entre les deux héros. L'une a l'empreinte de la fierté, et semble l'ouvrage d'un instinct sublime ; l'autre , dans son élévation même, paraît le fruit d'un art perfectionné par l'expérience et par l'étude. Ainsi, par un hasard singulier, ces deux grands hommes ont trouvé dans leurs panégyristes un genre d'éloquence analogue à leur caractère.

EXEMPLES, n. ^39

L'Oraison funèbre de Turenne n'en est pas moins un des monuments de l'éloquence française. L'exorde sera éternellement cité pour son harmonie, pour son caractère majestueux et sombre, et pour l'espèce de douleur auguste qui y règne. Les deux premières parties peignent la noblesse, les talents d'un général et les vertus d'un sage; mais à mesure que l'orateur avance vers la fm , il semble acquérir de nouvelles forces. Il peint avec rapidité les derniers succès de ce grand homme; il fait voir l'Allemagne troublée, l'ennemi confus , l'aigle prenant déjà l'essor et prête à s'envoler dans les montagnes, l'artillerie tonnant de toutes parts pour favoriser la retraite , la France et l'Europe dans l'attente d'un grand événement. Tout a coup l'orateur s'arrête : il s'adresse au Dieu qui dispose également des vainqueurs et des victoires , et se plaît à immoler à sa grandeur de grandes victimes. Alors il fait voir ce grand homme étendu sur ses trophées; il présente l'image de ce corps pâle et sanglant, auprès duquel , dit-il , fume encore la foudre qui l'a frappé , et montre dans l'éloignement les tristes images de la Religion et de la Patrie éplorées. «Turenne meurt, tout se confond , la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne , le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non aux blessures qu'ils ont reçues; les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort , etc. »

Cependant , malgré l'éloquence générale et les beautés de cette oraison funèbre, peut-être n'y trouve-t-on point encore assez le grand homme que l'on cherche ; peut-être que les figures et l'appareil même de l'éloquence le cachent un peu, au lieu de le montrer ; car il en est quelquefois de ces sortes de discours comme des cérémonies d'éclat , où un grand homme est éclipsé par la pompe même dont on l'environne. Aussi nous semble- t-il que quelques lignes que madame de Sévigné a jetées au hasard dans ses lettres , sans soin , sans apprêt , et avec l'abandon d'une âme sensible, font encore plus aimer M. de Turenne , et donnent une plus grPi>.de idée de sa perte'.

• SU/le et Composition, p. 250 et 27&.

No 12 (p. 57).

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