EXORDE DE L'ORAISON FUNÈBRE DE LOUIS XIV
Ecce magnas effectus sum, et praecessi omnes sapientiâ, qui iaerunt aotè me in Jérusalem... et agnovi quôd in his quoque essét labor et aiflictio spiritûs.
Je sois devenu grand : j'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem ; et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que vanité et affliction d'esprit.
{Ecoles., 1, 16, 17.)
Dieu seul est grand , mes frères , et dans ces derniers moments surtout , ou il préside à la mort des rois de la terre : plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus , en s'évanouissant alors , elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu parait tout ce qu'il est ; et l'homme n'est plus rien de tout ce qu'il croyait être.
Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu de ses prospérités et de sa gloire ; qui , semblable a Salomon , n'a pas attendu que toute sa grandeur expirât avec lui au lit de la mort, pour avouer ({u'elh- n'était que vanité et affliction d'esprit, et qui s'est humilié sous la.main de Dieu , dans le temps même que l'adulation semblait le mettre au-dessus de l'homme!
Oui , mes frères , la grandeur et les victoires du rôi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées : la magniticence des éloges a égalé celle des événements : les hommes ont tout dit , il y a longtemps , en parlant de sa gloire. Que nous resle-t-il ici, que d'en parler pour notre instruction? Oe roi , la terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois ; plus grand que tous ses ancêtres , plus magnifique que Salomon dans toute sa gloire, a reconnu comme lui que tout était vanité. Le monde a été ébloui de l'éclat qui l'environnait : ses ennemis ont envié sa puissance : les étrangers sont venus des iles les plus éloignées baisser les yeux devant la gloire de sa majesté , ses sujets lui ont presque dressé des autels; et le prestige qui se formait autour de lui n'a pu le séduire lui-même.
Vous l'aviez rempli , ô mon Dieu! de la crainte de votre nom : vous l'aviez écrit sur le livre éternel , dans la succession des saints rois qui devaient gouverner vos peuples : vous ^a^iez revêtu de grandeur et de magnificence. Mais ce n'était pas assez ; il fallait encore qu'il fut marqué du caractère propre de vos élus : vous avez récompensé sa foi par des tribulations et par des disgrâces. L'usage chrétien nés prospérités peut nous donner droit au royaume des cieux; mais il n'y a que l'afflictiOD et la violence qui nous l'assurent.
Voyons-nous des mêmes yeux, mes frères, la vicissitude des choses humaines? Sans remonter aux siècles de nos pères, quelles leçons Dieu n'a-t-il pas données au nôtre? Nous avons vu toute la race royale presque éteinte : les princes, l'espérance et l'appui du trône, moissonnés a la fleur de leur àye : l'époux et l'épouse auguste, au milieu de leurs plus beaux jours, enfermés dans le même cercueil, et les cendres de l'enfant suivre tristement et augmenter l'appareil lugubre de leurs funérailles : le roi, qui avait passé d'une minorité orageuse au règne le plus jilorieux dont il soit par'ié dans nos histoire-s. rf tomber de cette gloire dans des malheurs presque supérieurs à ses anciennes prospérités; se relever encore plus grand de toutes ses pertes, et survivre a tant d'événements divers pour rendre gloire à Dieu et s'affermir dans la foi des biens immuables. Ces grands objets passent devant nos veux comme des scènes fabuleuses : la cœur se prête pour un mou»eu( au spectacle; l'attendrissement tinil avec la représentation : et il semble que Dieu n'opère ici-bas tant de révolutions, que pour se jouer dans l'univers et nous amuser plutôt qu« BOUS instruire.
Ajoutons tlone les paroles de la loi à celle triste cérémonie , qm san* cela nous prêcherait en vain : racontons, non les merveilles d'un règne que les hommes ont déjà tant exalté , mais les merveilles de Dieu sur le roi qui nous est oté. Rappelons ici ses vertus plutôt que ses victoires : montrons-le plus {^rand encore au lit de la mort, qu'il ne l'était autrefois sur son trône dans les jours de sa gloire. N'ôtons les louanges a la vanité tjue pour les rendre à la grâce. Et, quoiqu'il ait été grand et par l'éclat inouï de son règne et par les sentiments héroïques de sa piété, deux réflexions sur lesquelles va rouler ce devoir de religion que nous rendons à la mémoire du très-haut, très-puissant et très-excédent prince , Louis XIV* du nom , roi de France et de Navarre : ne parlons (le la gloire et de la grandeur de son règne, que pour en montrer les écueils et le néant qu'il a connu; et de sa piété, que pour en proposer et immortaliser les exemples.
NO 17 (p. 70).