‹ Traité théorique et pratique de littératureChapitre 67 sur 94 · PÉRORAISON DE L'ORAISON FUNÈBRE DE ÇONDÊ · texte numérisé non relu

PÉRORAISON DE L'ORAISON FUNÈBRE DE ÇONDÊ

Jetez les yeux de toutes parts ; voilà tout ce qu'a pu la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres", des inscri plions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant ; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend.

Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine , pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros ; mais approchez en pjirticulier, ô vous qui courez avez tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous conamander ? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : '< Voila celui qui nous menait dans les hasards! Sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples on! élevés aux premiers honneurs de la guerre! Son ombre eût pu encore gagner des batailles ; et voilà que dans son silence son nom même nous anime; et ensemble il nous avertit que , pour trouver a la mort quelque reste de nos travaux , et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure . avec le roi de la terre, il faut encore servir le Roi du ciel. » Servez donc ce Roi immortel et si plein de miséricorde , qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom , plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.

Et vous , ne viendrez- vous pas à ce triste monument , vous , dja-je ,

Ïa'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? Tous ensemble, en quelque egré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau, ver- «ei des larmes avec des prières ; et , acunirant dans un si grand pctnca

une nmitié si conimodo et un commerce si doux , conserve* le souvenir

d'un héros dont la bonté .lA ait égalé le courage. Ainsi, puisse-t-il toujours vous être un clK^r entretien ! ainsi, puissiez-vous proliter de ses vertus , et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la t'ois de consolation et d'exemple !

Pour moi , s'il m'est perujis, après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée , non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface; vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour, sous la main de Dieu , lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : « La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi. »

Jouissez , prince , de cette victoire ; jouissez --en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacriiice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue, vous mettrez fin a tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois de mon administration , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de la vie , les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. Bosscet.

MODÈLE d'exercice.

Si jamais Bossuet parut avoir l'enthousiasme et l'ivresse de son sujet , et s'il les communiqua aux autres , c'est 4ans l'éloge funèbre du prince de Condé. L'orateur s'élance avec le héros ; il en a l'impétuosité comme la grandeur. Il ne raconte pas 5 on dirait qu'il imagine et conçoit lui-même les plans. Il est sur les champs de bataille; il voit tout, il mesure tout. Il a l'air' de commander aux événements; il les appelle, il les prédit: il lie ensemble et peint a la fois le passé , le présent , l'avenir : tant les objets se succèdent avec rapidité , tant ils s'entassent dans son imagination ! Mais la partie la plus éloquente est la fin. Les six dernières pages sont un mélange continuel de pathétique et de sublime. Il invite tous ceux qui sont présents, princes, peuple, guerriers, et surtout les amis de ce prince, à environner son monument, et à venir pleurer sur la tombe d'un grand homme. < Jetez les yeux de toutes parts , etc.... »

Enfin il ajoute ces mots si connus et éternellement cités: '< Pour moi, s'il m'est permis, etc...., vous vivrez éternellement dans ma mémoire... Agréez ces derniers efforts , etc. "

Dans cette péroraison touchante , on aime à voir l'orateur paraître , et se mêler lui-même sur la scène. L'idée imposante du vieillard qui célèbre un grand homme, ces che-

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veux blancs, cette voix affaiblie, ce retour sur le passé, ce coup d'œil ferme et triste sur l'avenir, les idées de vertus et de talents, après les idées de grandeur et de gloire; enfin la mort de l'orateur jetée par lui-même dans le lointain, et comme aperçue par les spectateurs, tout cela forme dans l'âme un sentiment profond qui a quekfue chose de doux, d'élevé, de mélancolique et de tendre. Il n'y a pas jusqu'à l'harmonie de ce morceau qui n'ajoute au sentiment, et n'invite l'âme à se recueillir, à se reposer sur sa douleur.

No 23 (p. 101).

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