PLAN D'UN DISCOURS DU P. LE CHAPELAIN
On peut regarder comme un modèle d'un plan heureux et fécond, et qui ouvre une belle et vaste carrière à la logique, à rimap:ination , a l'éloquence d'un orateur, cette division admirable du discours du P. le Chapelain pour la profession religieuse de madame la comtesse d'Egmont :
Dans ce monde distingué qui m'écoute, il est un monde qui vous condamne : il est un monde qui vous plaint, et il est un monde qui vous regrette. Il est un monde qui vous condamne , et c'est un monde injuste que je dois confondre. Il est un monde qui vous plaint , et c'est un monde aveugle que je dois éclairer. Il est un monde qui vous regrette , et c'est un m(Mide ami de la vertu que je dois consoler. Voilà ce qu'on attend de moi , et ce que vous devez en attendre vous-même. En trois mots , justifier la sagesse de votre sacrifice aux yeux du monde injuste qui vous condamni' : ce sera la première partie. Éclairer sur le bonheur de votre sacrifice le monde aveugle qui vous plaint : ce sera la seconde partie. Consoler enfin , autant qu'il est en moi, de l'éternité de votre sacri'ice, le monde raisonnable et chrétien qui vous regrette : ce sera la troisième partie. C'est à vous, divin Esprit, que j'ai recours. Vous êtes l'esprit de force, l'esprit de lainière , l'esprit de con.solation : j'ai besoin de tous ces dons pour confondre le monde , pour éclairer le monde, pour consoler le monde.
Le discours est, pour ainsi dire, fait dès qu'un plan si riche est trouvé. L'orateur qui ne saurait pas le remplir serait incapable de le concevoir.
PLA.N DU PANÉGYRlQl'KnE S.\INT JE.\N-ÎÎ\PTISTE ET DE CELUf DE SAINT-ANDRÉ.
Bourdaloue prend pour texte ces paroles du premier chapitre de l'Évangile de saint Jean: (jn homme appelé Jean fui envoyé de Dieu, et il vint pour rendre témoignage a (a lumière. En développant le sens profond de ce passage ,
il ramène tout son sujet à l'aperçu lumineux et vaste d'une réciprocité de témoignages entre le Messie et le précurseur. Il fait observer que de même que saint Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur du monde, le Sauveur du monde a voulu servir aussi de témoin à saint Jean-Baptiste ; et il divise son éloge en ces deux points simples et vrais : Jean- Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu, et ce fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste.
Voici comment il envisage et sous-divise admirablement sa première partie :
Cinq choses, dit -il, sont nécessaires à quiconque est choisi pour témoin et doit en faire l'oflice : la fidélité et le désintéressement dans le témoignage qu'il porte; l'exacte connaissance du sujet dont il porte témoignage ; l'évidence des preuves sur lesquelles il appuie son témoignage; lé zèle pour la vérité en laveur de laquelle il rend témoignage ; enfin la constance et la fermeté pour soutenir son témoignage. Of , je trouve que saint Jean-Baptiste a eu dans le degré le plus éminent toutes ces qualités ; car il a été pour le Sauveur du monde un témoin fidèle et désinté' ressé , un témoin instruit et pleinement éclairé , un témoin sûr et irréprochable , un témoin zélé et ardent , un témoin constant et ferme.
Après avoir démontré ces cinq assertions par les faits déposés dans l'Évangile, dont le récit semblait devoir épuiser la matière, Bourdaloue ne se montre ni moins original, ni moins riche, ni moins frappant dans les sous-divisions de la seconde partie ; et le sujet ainsi présenté se prêtera merveilleusement au mouvement progressif que l'art saura donner à l'éloquence de l'orateur :
Sans attendre, dit-il, son dernier avènement où il servira de témoin à tous les justes , le Sauveur du monde a voulu servir de témoin , dès cette vie, à son précurseur. 11 a donc rendu témoignage à la grandeur de sa personne : il a rendu témoignage à la dignité de son ministère ; il a rendu témoignage à l'excellence de sa prédication; il a rendu témoignage à l'efficacité de son baptême ; enfin il a rendu témoignage a la sainteté de sa vie et a l'austérité de sa pénitence.
Nous ne connaissons ni parmi les anciens ni parmi les modernes, aucun plan d'éloge qu'on puisse mettre en parallèle avec la distribution oratoire de ce discours. La religion seule peut ouvrir de pareilles routes à l'éloquence. En voici un autre exemple.
Bourdaloue établit, dans l'exorde de son Panégyrique de saint André, que ce qui distingue cet apôtre, c'est son amour pour la croix :
« J'entreprends de justifier cet amour de la croix, dit-il, et je veux même vous l'inspircn*. ^
Voici comment il entre dans sa première partie :
258 TBAITÉ DE LITTÉRATURE.
" Il en est <les croix comme de la mort... En effet, se procurer la mort par désespoir, c'es^t un crime; la souhaiter par accablement de chagrin, c'est une faiblesse; s'y exposer par zèle de son devoir, c'est une vertu; s'y dévouer pour Dieu , c'est un acte héroïque de religion. »
Il faut qu'un prédicateur ait singulièrement la conscience de ses moyens oratoires pour prodiguer ainsi, dès l'ouver- Uire d'un discours, un pareil tableau analytique, au lien d'en réserver avec économie le développement et l'effet au centre de sa composition. C'est la manière, c'est la magnificence de Bourdaloue.
EXTRAIT DU DISCOURS DE MIRABEAU SUR LA CONTRIBUTION pu QUART.
Necker, voyant tout périr, tout s'abîmer autour de lui , prit le parti de proposer à l'Assemblée nationale une contribution nouvelle qui s'élèverait au quart du revenu de chaque particulier. La discussion fut sombre , menaçante ; elle se surchargeait de nouveaux incidents, se croisait par de nouveaux embarras , semblait faite pour décourager le ministre, ruiner sans retour les finances, et briser les derniers et faibles ressorts de l'ordre social. Mirabeau comprit toute l'étendue du danger. Il vit en frémissant les désastres qui allaient résulter d'un aveugle esprit d'opposition, et vint noblement au secours du roi , de son ministre , du repos de la France etde l'honneur français.
Mirabeau parla quatre fois dans une seule séance. A la quatrième, il ramassa toutes ses forces pour emporter le décret d'adoption. Ce discours est dans son genre un des p}us admirables monuments de l'éloquence française.
Messieurs ,
Au milieu de tant de débats tumultueux , ne pourrais-je donc pas ramener a la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples?
Daignez , Messieurs , daignez me répondre.
'Le premier ministre des linances ne vous a-t-il pas offert le tableau effrayant de notre situation actuelle?
Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ? qu un jour , une heure, un instant, pouvait le rendre mortel?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose? (Oui, a crié quelqu'un dans l'assemblée.) Je conjure celui qui repond otti , de considérer que son plan n'est pas connu, "qu'il faut du temps pour le dé- Telopper , l'examiner , le démontrer ; que , fût-il immédiatement soumis à Dotre-'délibération , son auteur a pu se tromper; que, quand tout le
monde a tort, tout le monde a raison , qu'il se pourrait donc qtin Tauteu lie cet autre projet, m<^ine en ayant raison , eut tort contre tout le mond»» puisque, sans l'asseiTtiracnt de l'opinion publique, le plus grand talent
ne saurait triompher des circonstances Et moi aussi, je ne crois
pas les moyens oe M. Necker les meilleurs possibles ; mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d'opposer les miens aux siens
Il faut donc en revenir au plan de M. Necker.
Mais avons-nous le temps de l'examiner , de sonder ses bases , de vérifier ses calculs? Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions , tes conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui tens ce moment est en notre pouvoir. Manquer le moment décisif, acharner notre amour-propre à chanj^er quelque chose à un ensemble que vous n'avons pas même conçu, et diminuer, par notre intervention indisfrète, rinfluence d'un ministre dont le crédit tinancier est et doit être plus grand que le nôtre... Messieurs, certainement il n'y a là ni sagesse m prévoyance.... ; mais du moins y a-t-il de la bonne foi?
Oh ! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique , notre horreur pour l'infâme mot de banqueroute , j'oserais scruter les motifs secrets , et peut-être , hélas ! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte d'un grand dévouement , certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics , par la crainte
de l'excès des sacrifices , par la terreur de l'impôt : Qu'est-ce donc
que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des Ljpôts?... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot.
Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches , afin de sacrifier moine de citoyens.' Mais choisissez; car ne laut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons , ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-le.s
dans l'abîme; il va se refermer Vous reculez d'horreur Hommes
inconséquents , hommes pusillanimes ! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odfeux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable! <2,ratuitement criminel; car enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyezvous , parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie , et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, ètes-vous bien surs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont
vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non,
vous périrez, et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. '
Voilà où nous marchons J'entends parler de patriotisme, d'invocations au patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout c^ qu'on possède! Eh! Messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique; et celui qui hé-sitera ne peut désarmer rindi:gnation que par le mépris que doit inspirer sa stupitlité. Oui , Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plas eomme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux oations le spectad»
à un pcupk' as^euijJle pour jnanquer à la foi publique? Je ne vous di*! plus : Eh! quels titres avez- vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus ; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution?
Je vous dis : ^^ous serez tous entraînés dans la ruine universelle; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.
Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant! Votez-le, parce que si vous a\'ez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclaircis ) , vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard , et que nous serions comptables-de tout d . lai. Gardez-vous de demander du temps; le malheur n'en accorde jam.ùs .... Eh ! Messieurs, a propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'ane risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ouïes desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi , vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome , et l'on délibère! Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome..... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de cor^sumer, vous, vos propriétés , votre honneur et vous délibérez !
Non, on ne délibéra plus; des cris d'enthousiasme attestèrent la victoire de l'orateur.
Ceux qui ont étudié les immortels orateurs de Tantiqulté ne retrouvent-ils pas ici le talent des Cicéron et des Démosthènes, mais plus particulièrement la manière de ce dernier; cette accumulation graduée de moyens, de preuves et d'effets ; cet art de s'insinuer d'abord dans l'esprit des auditeurs en captivant l'attention , de la redoubler par des suspensions ménagées, de la frapper par de violentes secousses. Mirabeau procède ici comme les grands maîtres ; il fait briller d'abord la lumière du raisonnement, il subjugue la pensée, il fouille ensuite plus avant , et va remuer les passions secrètes jusqu'au fond de l'âme, l'intérêt, la crainte , l'espérance , la honte, Tamour-propre, il frappe partout; et quand il se sent enfin le plus fort, voyez alors comme il parle de haut, comme il domine, comme il mêle l'ironie à l'indignation , comme, en récapitulant tous les motifs , il porte les derniers coups ! C'est ainsi que l'on mène les hommes par la parole; c'est par des morceaux de cette force (et il en a beaucoup) qu'il a mérité le titre de Démofithènes français. La Harpe.