ANALYSE DU DISCOURS DE MAURY SUR LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ
La révolution française avait éclaté. Les États-Généraux avaient été changés en Assemblée nationale, lorsque cet esprit ridiculement appelé philosophique, qui avait préparé et commencé la révolution , essaya de briser le premier et le plus respectable de tous les liens de la société. Depuis longtemps la religion et ses ministres étaient devenus l'objet des sarcasmes journaliers et des calomnies grossières des prétendus philosophes, lorsqu'on voulut donner au clergé une constitution civile où toutes les formes, toutes les lois de la juridiction ecclésiastique se trouvaient si étrangement confondues et si ouvertement violées, que ce monstrueux ouvrage n'eût été que ridicule , si l'obligation de l'adopter et le serment de le maintenir ne l'eussent rendu d'autant plus odieux que le clergé avait déjà été soumis à un serment de fidélité envers le roi , la loi et la nation. L'abbé Maury , qui n'avait cessé jusqu'alors de lutter presque seul contre tous les abus qui remplaçaient déjà d'autres abus , monta à la tribune pour démontrer la fausseté des principes et le danger des conséquences du nouveau plan ; il le fit avec un courage vraiment apostolique et une éloquence qui a immortalisé son nom , et qui eût sauvé la religion si sa perte n'avait pas été irrévocablement arrêtée d'avance. L'orateur ne l'ignorait pas , et c'est précisément ce qui lui fournit la matière de son exorde.
Messieurs ,
Le calme profond avez lequel nous avons entendu hier le rapport et la discussion d'une cause dans laquelle le clergé de France vous est dénoncé avec tant de rigueur, nous donne droit d'espérer que vous voudrez bien écouter aujourdhui avec la même attention et la même impartialité les faits et les principes que nous venons invoquer pour notre légitime défense. Nous avons besoin que votre neutralité la plus manifeste nous réponde ici de votre justice. On nous dit de toutes paris que nous venons mettre en question un parti pris irrévocablement, que notre sort estlixé, que le décret est proclamé d'avance, que nous nous élevons inutilement contre une détermination invariablement adoptée, et que la majorité de l'Asseniblée naUonale est impatiente de prononcer le fatal arrêt de suprématie qui doit reléguer tous les ecclésiastiques du royaume entre l'apostasie et la proscription , entre l'indigence et le parjure.
La solennité de cette discussion nous place déjà devant vous dans une ntuation d'autant plus périlleuse, qu'à l'infériorité ordinaire du nombre, ce combat vient encore ajouter l'inégalité particulière des armes. I\os adversaires nous attaquent avec des prmcipes philosophiques . et ils nous invitent a leur opposer les moyens que la théologie nous fournit. Hc-
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las ! Messieurs , cette science divine aurait dû être toujours étrangère utbs doute à cette tribune; mais puisqu'elle y est interrogée aujouiîî'tiui , vous pardonnerez du moins à la nécessité qui nous obligera de vouâ parler son langage pour éclairer votre justice.
Remontons d'abord à l'origine des constitutions. Cette chaîne de faits doit nous conduire a l'époque ou vos délibérations ont excédé vos pouvoirs et signalé votre incompétence.
\° Excédé leurs pouvoirs^ en attribuant a la législation temporelle un droit qu'elle n'avait jamais eu et qu'elle ne pouvait avoir , celui de créer et de supprimer des évêchés , de changer les anciennes limites des diocèses , etc. L'orateur le prouve par l'histoire , les conciles , les canons , etc.
"2'^ Signalé leur incompétence , en préjugeant une question dont la décision appartenait de droit au chef naturel de l'Église, et en s'éloignant de la manière la plus choquante de la marche généralement suivie en pareils cas. On sent bien qu'il n'y a pas de réponse possible à des faits universellement reconnus , à des citations authentiques , fortifiées de tout ce qu'une excellente logique peut offrir de secours a un tel orateur : aussi fut-il accueilli par ces murmures qui annonçaient déjà ce qu'il y aurait bientôt de commun entre le langage de la raison et \di philosophie du dix-huitième siècle. Écoutons l'imperturbable orateur :
Pardonnez, Messieurs, si ma raison ne fléchit pas ici devant la logique des murmures. Je n'entends pas la laftîgue que vous me parlez en tumulte, lorsque vous n'articulez aucun mot. C'est ainsi qu'on arrête un opinant , je le sais; ce n'est pas ainsi qu'on le réfute. Si vous voulez me répandre , voici les assertions que je vous somme de combattre. Je vous avertis que la conséquence naturelle de vos bruyantes et indécentes clameurs, c'est que vous êtes réduits a la nécessité de m'interrompre continuellement , parce que vous sentez l'impossibilité de me répondre.
De quels traits il caractérise un peu plus loin cette incompétence qu'il vient de reprocher à l'assemblée , et dont il a accumulé les preuves?
Ah! si l'on disait, à cinq cents lieues de Paris, qu'il existe dans le monde une puissance à laquelle sont dévolues les fonctions de pontifes, de législateurs et de juges, ce ne serait pas sans doute dans cette capitale, ce serait dans le divan de Constantinople ou d'ispatiau que l'on croirait devoir en chercher le modèle. C'est dans ce^ malheureuses contrées, ou le sceptre de fer du despotisme tient la raison, !a justice, la liberté honteusement asservies, que Ton voit d'imbéciles sultans s'érigei» tour a tour par le fait eu législateurs , ou plutôt en loi vivante, en cahfes et en cadis. Mais ce ne sera pas dans une nation qui parle de liberté, que les principes constitutifs du despotisme seront i>j)posés avec succès a une classe entière de citoyens qui réclament la protection ordinaire des lois.
Admettez-nous donc , Messieurs , a l'ancien d roit commun du roy aume , aux prérogatives de cette nouvelle constitution qui n'a pas pu légitimer «•ntre nous seuls le despotisme. Le dernier des citoyens, retiré
iiXEMPLIS. 35. Hi
< lam son humble cabaoe , ne doit pas eu être cha&sé sans un jugement légal... ; et ce sont des voies de fait gue vous prenez pour écarter par la force des titulaires qui n'ont pas encore été jugés!
L'orateur attaque ensuite la forme des élections nouvelles ; et après avoir justifié pleinement la discipline de l'Eglise à cet égard , il passe au nouveau serment impose aux ecclésiastiques, sous peine de destitution. C'est un des morceaux les plus forts de ce beau discours:
Si le nouveau serment qu'on nous demande aujourd'hui , dit-il , n'ajoute rien au premier, il est inutile ; s'il en étend les obligations , il est vexatoire, et nous vous déclarons avec douleur, mais avec fermeté, que nous braverons l'indigence et la mort plutôt que de déroger aux premiers serments dont l'exécution serait incompatible avec les nouveaux engagements que votre comité des recherches prétend nous faire contiacter.
Remarquez, Messrieurs , que ies serments semblent se mulliplier parmi nou? à mesure que l'esprit de religion s'éteint dans le royaume , coinme on ne parle jamais tant de fanatisme que lorsqu'il n'y a plus de foi , et de despotisme que lorsqu'il n'y a plus d'autorité. Il semijle en effet que l'on veuille faire dans la nation une cérémonie purement verbale de cet acte religieux qui est le plus ferme lien des sociétés hum^aines. Une inquiétude vague exige tyranniquenient que la liberté s'établisse dans le royaume par les mêmes précautions que l'on prendrait pour y naturaliser le despotisme.
Quoi! cette constitution qui devait assurer le bonheiff de tous les Français, cette constitution qui, en remplissant tous les vœux des peuples, ne semblait devoir appeler dans ce sanctuaire que des bénédictions et des actions de grâces, a-t-elle donc besoin que chacun de vos décrets, soutenu par des coups d'autorité, aille chercher dans le ciel un garant qu'il ne saurait trouver dans la reconnaissance de la nation? Pourquoi n'osez-vous donc plus vous lier a vos concitoyens ! Pourquoi tant de serments pour nous lier à nos intérêts? Craignez- vous que nous ne puissions pas être heureux par vos nouvelles lois, sans en avoir (fait à Dieu la promesse la plus solennelle ? Louis XI exigeait sans cesse des serments de ses sujets : Henri IV ne leur en demandait point, il ne tourmentait pas la conscience de ses peuples , il se liait à la sienne. Ah! laissez aux tyrans ces ombrageuses inquiétudes du remords qui voudrait, à force de serments, s'associer la religion même pour complice ! le serment est superflu quand on fait des heureux , le serment est insufhsaut quand on ne fait que des victimes.
Ecoutons-le dévoiler , un peu plus loin , le système subversif qui n'avait cessé d'être jusque-là celui de rassemblée :
Voulez-vous d'autres exemples de ces dispositions provisoires qui ont été le prélude des subversions les plus étonnantes et les plus imprévues? Eh bien! écoutez. On vous invita, dans le mois de septembre 1789 , à suspendre la nomination des bénéfices consistoriaux , et au bout de trois mois tous les bénétices furent supprimés. On vous proposa, dans le mois d'octobre de suspendre la rentrée des cours souveraines, et Wentôt toutes les cours souveraines furent anéanties. On vous, demanda, dans le mois de novembre, de suspendre provisoirement l'émission des vœux religieux, et ce décret provisoire a été suivi d'une Ici constitutionnelle qui abroge et proscrit a jamais tous les vœux solennels. Telle est la marche aue vous avez constamment suivie dans cette session.
De pareilles vérités portées à l'évidence n'étaient pas de nature a être reçues tranquillement. Aussi de nouveaux murmures, des clameurs scandaleuses se firent entendre de toutes parts.
Que craignez-vous , reprit l'orateur, pour vous abaisser aux menaces? le règne de la justice n'est pas encore arrivé ; mais le moment de la vérité est venu, et vous allez l'entendre.
Suit ce morceau de véhémence dont notre langue n'avait point encore fourni d'exemple.
Nous dirons cjue, lorsque vous vintes inviter le clergé, au nom d'un Dieu de paix, à prendre place dans cette assemblée , il né devait pas s'attendre à s'y vcMr livré du haut de cette tribune au mépris et a la rage des peuples. Nous dirons f4u'il y a autant de lâcheté que d'injustice à attaquer des hommes qui ne peuvent opposer aux outrage-, que la patience , et a la fureur que la résignation. Nous dirons à nos détracteurs que si le tombeau dans lequel ils croient nous avoir ensevelis ne leur parait pas encore assez profond pour leur répondre de notre anéantissement, ce seront leurs injures, ce seront leurs persécutions qui nous en feront sortir avec . gloire , pour reconquérir l'estime et l'intérêt de la nation , et que la piété publique nous vengera bientôt du mal que nous a fait l'envie.
Les événements subséquents ont complètement réalisé ces prédictions d'un esprit supérieur qui savait voir les choses à une distance ou les regards de la multitude ne pouvaient s'étendre. La péroraison est digne de ce chef-d'œuvre d'éloquence et de courage. La voici :
Nous souhaitons. Messieurs, que vos prétendus décrets régénérateurs de l'Église de France ne fassent pas déchoir vos pasteurs de la gloire qui leur appartient depuis trois siècles , d'être par leur science et leur régularité le premierclergé de l'univers. L'Europe et la postérité confirmeront ce témoignage incontestable que je leur rends en votre présence. Que dis-je? leur conduite dans ce moment de crise et de terreur^ va vous apprendre à les connaître. L'intérêt n'a pu les émouvoir : mais la foi est en péril, l'honneur parle; il suffit : tout danger personnel disparait. Vous verrez , par l'exécution même du fatal décret que vous êtes prêts a prononcer, si vous ne devez pas regarder comme des ennemis de la patrie les fanatiques persécuteurs qui oppriment et tourmentent sans intérêt de faibles pasteurs accoutumés à prier pour ceux qui les insultent, et dont la patience a du vous apprendre déjà ce qu'ils savent souffrir quand ils défendent les intérêts de la religion.
Qu'on ose donc nous vexer en nous demandant des serments contraires à nos principes ; nous trouverons cette énergie de courage qui compte pour rien le sacrifice de la fortune et de la vie, quand il faut s'immoler au devoir. Prenez-y garde , Messieurs : il est dangereux de faire des martyrs; il est dar>gereux de pousser à bout des hommes qui ont une conscience, des hommes qui sont disposés a rendre à Cé.sar ce qui appartient à César, mais qui veulent aussi rendre a Dieu ce qu'ils doivent a Dieu, et qui, en préférant la mort au parjure, vous prouveront , par l'effusion de leur sang , que s'ils n'ont pas été assez heureux pour mériter votre bienveillance , ils savent du moins mériter et force» voire eitime.
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