EFFETS PRODUITS PAR L'ÉLOQUENCE DES PÈRES
Rien n'est plus touchant que les deux histoires racontées par saint Augustin [Ep, 29, ad Alip. ), pour nous instruire de la manière de prêcher avec fruit.
Dans la première occasion , il n'était encore que prêtre. Le saint évêque Valère le faisait parler pour corriger le peuple d'Hippone de l'abus des festins, trop libres dans les solennités. Il prit en main le livre des Écritures, il y lut les reproches les plus véhéments. Il conjura ses auditeurs , par les opprobres , par les douleurs de Jésus-Christ , par sa croix , par son sang, de ne se point perdre eux-mêmes , d'avoir pitié de celui qui leur parlait avec tant d'affection , et de se souvenir du vénérable vieillard Valère, qui l'avait chargé , par tendresse pour eux , de leur annoncer la vérité.
Ce ne fut point , dit-il , en pleurant sur eux que je les fis pleurer ; mais, pendant que je parlais, leurs larmes prévinrent les miennes. J'avoue que je ne pus point alors me retenir. Après que nous eûmes pleuré ensemble, je commençai à espérer fortement leur correction .
Dans la suite, il abandonna le discours qu'il avait préparé, parce qu'il ne lui paraissait plus convenable à la disposition des esprits. Enfin il eut la consolation de voir ce peuple docile et corrigé dès ce jour-là.
Voici l'autre occasion où ce Père enleva les cœurs. Écoutons ses paroles :
Il faut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand ou lui a donné de fréquentes acclamations et ae grands applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre et les ornements du genre tempéré attirent de tels succès; mais le genre sublime accable souvent par son poids et ôte même !a parole : il réduit aux larmes. Pendant que je tcàchais de persuailer au peuple de Césarée , en Mauritanie , qu'il devait abolir un combat de citoyens... ou les parents, les frères , les pères et les enfants , divisés en deux partis , combattaient en public pendant plusieurs jours de suite en un certain temps de l'année, cbacun s'efforçant de tuer celui qu'il attaquait ; je me servis, selon toute l'étendue de mes forces , des plus grandes expressions , pour déraciner des cœurs et des mœurs de ce peuple une coutume iii cruelle et si invétérée. Je ne crus né<inmoins avoir rien gagné pendant que je n'entendis que leurs acclamations ; mais j'espérai quand je les vis pleurer. Les acclamations montraient que je les avais instruits et que mon discours leur faisait plaisir : mais leurs larmes marquèrent qu'ils étaient ciiangés. Quand je les vis coulex, je crus que cette horrible coutume qu'ils avaient
reçue de leurs ancêtres serait abolie Il y a déjà environ imit ans
ou' même plus que ce peuple, car la grâce de Jésus-Christ, n'a rien entrepris de semblable (c/e Vocir'. Christ, I. 4.). »
Si rillustre évèque n'avait apporté dans ce sujet que les savants préparatifs d'une éloquence purement humaine, croit-on qu'il eût désarmé la barbarie et fait triompher l'humanité ? On peut dire que saint Augustin fut dans cette occasion un vrai missionnaire , et qu'il mit dans son discours la même liberté et le même abandon qu'un missionnaire de notre temps en mit naguère dans son action, en courant se jeter à gen.oux entre deux soldats qui étaient prêts à s'arracher la vie.
Tout ce qu'il y a de grand et de pathétique dans l'éloquence des Pères tient à ce même caractère de langage libre et populaire. Voyez les discours d'un Basile qui résiste à la tyrannie de Valens, et qui, par la hardiesse chrétienne de ses paroles, force le satellite du persécuteur de courir à lui en s'écriant: Prince, nous sommes vaincus par ce prêtre de V Eglise ' ! Voyez saint Ambroise , ce grand évêque , autour duquel se pressaient d'immenses multitudes pour entendre son éloquente parole ^ ! Voyez-le effrayer Théodose par la liberté de ses reproches , faire abaisser la majesté impériale devant le sanctuaire, et venger par la flétrissure d'une pénitence solennelle la mort de sept mille hommes immolés au courroux du prince ^! Voyez saint Chrysostome, faisant cesser dans l'Église l'usage des serments impies par lesquels on profanait le livre qui défend les serments "^ ! îl y a dans toutes ces inspirations' d'éloquence un mouvement particulier qu'on peut appeler un mouvement démissionnaire, c'est-à-dire quelque chose de libre , un ton de douleur vrai et profond , un sentiment de foi et de piété qui dispense de tous les apprêts de la rhétorique , et qui fait bien plus d'effet que tous les savants efforts du langage académique.
No 34 (p. 164).