ÉLOQUENCE DES MISSIONNAIRES
Nous rappellerons encore sur le même sujet (la Passion)
' Saint Grégoire de Nazianze, discours 43. 2 Saint Augustin, Confess., 1. v, c.I3. 5 Théodoret, 1. v.
* Homélie xv , au peuple d'Autioche.
.402 TBAITE DE LITÏEfiATURE.
iiDe parabole employée par ce même missionaaire (Bridaine) , qu'on a fait passer pour un bouffon :
Un homme accusé d'un crime dont il était innocent était condamné à mort par l'iniquité de ses juges. On le mène au supplice , et il ne se trouve ni potence dressée, ni bourreau pour exécuter la sentence. Le peuple, touché de compassion, espère que ce malheureux évitera la mort. Un homme élève la voix et dit : Je vais dresser-une poienoe, et je servirai de bourreau. Vous frémissez d'indignation ! eh bien, mes frères , chacun de vous est cet homme inhumain. Il n'y a plus de Juifs pour crucifier Jésus-Christ; vous vous levez , et vous dites . Cest moi qui le crucifierai.
J'ai moi-même, dit Marmontel, entendu Bridaine , avec la voix la plus perçante et la plus déchirante, avec la figure d'apôtre la plus vénérable, tout jeune qu'il était, avec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire , je l'ai entendu prononcer ce morceau, et j'ose dire que l'éloquence n'a jamais produit un effet semblable ; on n'entendit que des sanglots.
Lorsque Bridaine doD^m une mission dont le succès inouï parut un prodige à Grenoble, où il fit assister le parlement à la procession de clôture, pour l'inauguration d'une nouvelle croix, la guerre de la France contre le duc de Savoie rassemblait dans cette ville une garnison trèsnombreuse. Les troupes accouraient en foule aux sermons de Bridaine. Sou zèle apostolique, enflammé et souvent très-heureusement inspiré par leur présence, lui suggéra un nouvel aperçu, d'un très-grand effet oratoire, dans son sermon sur le pardon des ennemis. Après s'être élevé contre le duel avec l'éloquence la plus pathétique, il s'arrêta un moment; et, d'un ton de voix plus calme, il poursuivit ainsi son discours :
Mais n'y aurait-il pas dans cet auditoire quelque brave militaire impatient de m'interrompre ici pour me dire : Père missionnaire , savez-vous Lien ce que c'est qu'un souKlet, selon nos principes d'honneur? — Oui, mon frère, je crois le savoir parfaitement. — Vous pourriez vous tromper, s'il vous plait. Où l'avez-vous donc appris? — Dans un livre qui m'enseigne tout ce qu'il importe le plus d'apprendre, dans un livre qui me rend un pareil affront exécrable , et pour le moins aussi infâme qu'il peut l'être à vos yeux : c'est dans l'Évangile. J'y trouve donc que notre Seigneur Jésus-Christ n'a jamais fait le moindre reproche à ses bourreaux et à ses juges, au milieu des tourments de sa passion , tant qu'il n'a été qu'insulté, calomnié , flagellé, crucilié, et que l'attentat d'un soufflet est le seul outrage qu'il n'ait pu endurer sans se plaindre. Toila l'idée que m'en donnent les Livres Saints; je doute que le monde vous en inspire plus d'horreur. Écoutez maintenant les propres paroles du texte sacré : X'«/i des officiers qui était présent donna un soufflet à Jésus, en lui disant : Est-ce ainsi que tu reponds au grand prêtre? Jésus lui répondit: Si j'ai malparlé, faites voir le mal que j'ai dit; maissij'ai bien parlé f pourquoi me frappez-vous.^
EXEMPLES. 35. <3a3
Cette observatioa très- fine et très-juste de Bridain^^ est un trait sublime.
Voici quelques traits de son discours sur l'éternité, où il avait pris pour texte ce verset des psaumes : Annos œternos in mente habui, et qui était divisé en trois parties: Il y a une éternité; — Nous touchons à l' éternité; — ISous so7nmes les maîtres de notre éternité. II répandait un eifroi prodigieux dans l'assemblée, lorsque, mêlant, selon son usage , des comparaisons populaires et fmppantes à des conce,ptions sublimes, il s'écriait:
Eli ! sur quoi vous fondez-vous donc, mes frères , pour croire votre der- Bier jour si éloigné? Est-ce sur votre jeunesse? Oui, répondez-vous : je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Afi! vous vous trompez da tout au tout. Kon, ce n'est pas vous qui avez vingt ou ti'eute ans : c'est ia mort qui a déjà vingt ans, trente ans d'avance sur vous, trente ans de grâce que Bieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre, que vous lui devez, et qui vous ont rapproché d'autant du terme où la mort doit vous achever. Prenez-y donc garde , l'éternité marque sur votjre front l'instant fatal où elle va commencer pour vous. Eh! savez-vous ce que c'est que l'éternité? c'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement dans le silence des tombeaux : Toujours, Jamais! Jamais, toujours! Et toujours! Pendant ces effroyables révolutions , un réprouvé s'écrie : Quelle heure est-il? Et la voix d'ua autre misérable lui répond : L'éternité !
L'organe tonirant de Bridalne ajoutait, dans ces occasions, une nouvelle énergie à son éloquence; et l'auditoire, aecablé par l'impétuosité de son action et la puissance de ses figures , était alors consterné devant lui. Le silence profond qui régnait dans l'assemblée, surtout quand il prêchait, selon sa coutume, à l'entrée de la nuit, était interix)mpude temps en temps par des soupirs longs et lugubres, qui partaient à la fois de toutes les extrémités du temple, dont les voûtes retentissaient enfin de cris inarticulés et de profonds gémissements. Ces accents d'une douleur sourde cft étouffée se démêlaient dans le lointain , au milieu des agitations du remords qui faisait éclater bientôt son action secrète et profonde sur les consciences , par les coups soudains et redoublés dont chacun frappait alors sa poitrine.
N° 35 (p. 165.) EXTRAIT DU SERMON DE BOSSUET POUR LE JO^UR DE PAQUES.
Voici une superbe et frappante allégorie qu'il était seul capable d'inventer , de hasarder en présence d'une cour, et
surtout de soutenir, d'un bout à l'autre avec une si étonnante vigueur d'imagination :
La vie humaine, dit-il, est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier 4)as; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière. Marche! marche! Un poids inviocible, une force irrésistible, nous entraînent: il faut sans cesse avanct r vers le précipice. Mille traverses , mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce ])récipice affreux! Non, non; il faut marcher, il faut courir: telle est la rapidité des années. On se console pourtant , parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes , des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter. Marche ! marche ! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé : fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console , parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits qu'on perd en les goûtant : enchantement î illusion ! Toujours entraîné , tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence à s'effacer, les jardins moins fleuris , les fleurs moins brillantes , leurs couleurs moins vives , les prairies moins riantes , les eaux moins claires : tout se ternit, fout s'efface. L'om-' bre de la mort se présente', on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Vlais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher; .on voudrait retourner en arrière; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui , tout est échappé.
EXTRAIT D'UN SERMON DE FÉÎÎELGJt
La première partie de son discours pour le Sacre de V électeur de Cologne est écrite avec la véhémence et l'élévation de Bossuet : la seconde développe toute l'âme angélique de l'auteur du Télémaque; je ne veux ici en citer qu'un seul exemple, il est sublime :
O pasteurs ! loin de vous tout cœur rétréci ! Élargissez , élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre , que corriger, que montrer la lettre (Te la loi. Soyez pères ; ce n'est pas assez , soyez mères , souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement , à chaque effort qu'il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur.