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L'argument personnel, plus connu sous le nom d'«r

Volume du Style eX de la Composition (tome I*' ), p. 31-5

gument ad hominem , est une espèce d'enthymème qui se sert des propres armes de l'adversaire pour le vaincre , de ses propres idées ou de ses propres paroles pour le confondre. Ligarius est accusé par Tubéron de s'être battu contre César en Afrique ; Gicéron , qui le défendait , se sert contre l'accusateur d'un terrible argument personnel :

Sed hoc queero , guis putet esse crimen , fuisse in Africà Ligarium ? Nempeis, qui etipse in eàdem Africà esse voiuit , et prohibilum se a Ligario queritur, et certè contra ipsura Cœsarem est congressus armatus. Quid enim , Tubero , destriclus iUe tuusin acie Pharsalicà giadius agebaf? Cujus latus ille mucro petebat? qui sensus erat armorum tuorum? quae tua mens ? oculi? manus? ardor animi? quid cupiebas? quid optabas? {Pro Ligario, c. 3.)

A ces mots, dit Plutarque ( Vie de Cicéron , c. 39 ) , César laissa tomber en frémissant les papiers qu'il tenait à la main et qui renfermaient l'acte de condamnation : l'éloquence avait triomphé.

3. Les arguments se divisent en deux sortes générales, d'après la source qui les a fournis : les uns , renfermés dans le sujet même , se nomment intrinsèques ; les autr-es, existant hors du sujet, s'appellent extrinsèques. Un exemple fera saisir cette distinction.

Massillon, voulant prouver que personne n'est à sa place dans un État ou le prince ne gouverne pas par luimême, donne d'abord des preuves intrinsèques, celles que fournit la question même pesée avec réflexion :

Nui n'est à sa place dans un État où le prince ne gouverne pas par lui-même : le mérite est négligé , parce qu'-tl est trop modeste pour s'empresser, ou trop noble pour devoir son élévation a des sollicitations et a des bassesses; l'intrigue supplante les plus grands talents; des hommes simples et bornés s'élèvent aux premières places, et les meilleurs sujets deviennent inutiles.

L'orateur continue par les arguments extrinsèques qu'il tire de l'histoire et qu'il amène à l'appui de sa proposition :

Souvent un David , seul capable de sauver l'État, n'emploie sa valeu-r que dans l'oisiveté des champs , contre les animaux sauvages, tandis que des chefs timides , effrayés de la seule présence de Goliath , sont à la tète des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée , dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui par sa visilance a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire, seul en état, et par sa probité, et par son expérience, de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places , rampe à la porte du palais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout et abuse de son autorité et de la confiance de son maître.

On voit par cet exemple que les arguments intrinsèques

dépendent du génie de l'orateur, qui les trouve en réfléchissant sur la nature des choses; au contraire, les arguments extrinsèques ne supposent de sa part, quant à l'invention , que le talent de la mémoire ou des instructions sûres et lidèles.

i Foyez à la lin du vol. , n<* I , un autre exemple d'arguments intrinsèques et extrinsèques , tiré de Racine. )

4. ( On a déjà vu ' que) la manière de l'école dans l'emploi du raisonnement ne convient pas à l'orateur. L'éloquence, qui doit être riche et pompeuse, manquerait, dit Quintilien ( Inst. orat. ,1. 5 , c. 4 ) , de ces deux qualités, si nous l'enchaînions dans une multitude de syllogismes et d'enthymèmes. qui aient toujours même forme et même chute. Rampante, elle tomberait dans le mépris elle déplairait ; trop uniforme et fatigante par la longueur ou la sécheresse des raisonnements , elle causerait du dégoût ou de l'ennui. Qu'elle prenne donc son cours, non par des sentiers étroits , mais, s'il faut ainsi dire, à travers les champs ; non point comme ces eaux souterraines que l'on enferme dans des canaux, mais comme un grand fleuve dont le cours est toujours rapide.

Les raisonnements , poursuit Quintilien , doivent s'exprimer noblement , s'amplifier, s'orner, se déguiser et se varier par une infinité de tours et de figures, en sorte qu'ils aient un air libre et naturel , qu'ils setïiblent couler de source et n'aient rien qui sente la contrainte de l'art... Moins un raisonnement se prête aux grâces , plus il faut tâcher de lui en donner. L'orateur qui veut que sa manière d'argumenter ne soit pas suspecte, doit cacher le piège sous les fleurs, et se souvenir qu'un auditeur qui prend plaisir à ce qu'il entend, est à demi gagné.

Art. il — Lieitx communs

• Qu'est ce que les lieux fommuns, et combien y eu a-t-il d'espèces ?

Les lieux communs que les Grecs appelaient topiques (roTTixa), sont des espèces de i'épertoires où les anciens rhéteurs prétendaient trouver tous les argumenS» possiblés pour un sujet quelconque.

* Tome I*", Style et Composition , pag. 23.

14 TRAITÉ DE LITTÉRA1?UBB.

Or un sujet peut être envisagé selon ses aspects intérieurs ou extérieurs ; de là deux espèces de lieux communs : les lieux communs intrinsèques , ou tirés du sujet luimême, et les lieux communs extrinsèques , ou puisés hors du sujet. (Ce sera l'objet de deux numéros; dans un troisième numéro, nous ajouterons quelques réflexions sur l'usage des lieux communs.)

1® Lieux communs intrinsèques.

i. Quels sont les principaux lieux communs intrinsèques?— 2. Qu'est-ce que la définition et l'énumération des parties ? — 3. Quest-ce que le genre et Tespèce ?

— 4. De quelles manières conclut la comparaison? — s. Qif'est-ce que les contraires? — 6. A quoi servent les répugnants? — 7. Qu'est-ce que les antécédents et les conséquents? — 8. Qu'est-ce que les circonstances — 9. A quoi servent la cause et reflet?

1 . Les principaux lieux communs intrinsèques sont au . nombre de neuf, savoir : la définition, Vénumération des parties, le genre et V espèce, la comparaison, les contraires, les répugnants , les antécédents et les conséquents, les circonstances , la cause et ï effet.

2. Nous avons parlé de la définition et de Yénmnération des parties à l'article des figures de pensée par développement.

( P'oyez Style et Composition, pag. 158 pour la définition, et p. 159 pour l'énumération des parties.

3. Le genre et V espèce sont des idées corrélatives, qui s'emploient quand on veut prouver de Yespèce comme conséquence, ce qui est vrai du genre comme principe :

II faut aimer la justice (espèce), parce qu'il faut aimer la vertu (genre).

— Il faut haïr le mensonge (espèce), parce qu'il faut haïr le vice ( genre ).

4. La comparaison , qu'il ne faut pas confondre avec la figure de ce nom ' , conclut au moyen de rapprochements : l'' du plus au moins; 2® du moins au plus; 3° de pair à pair.

Saint Paul conclut du plus au moins lorsqu'il animfc notre confiance en Dieu , par la vue de la grandeur du don qu'il nous a fait en nous donnant son Fils :

Qui etiam proprio Filio suc non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidil illum . quomodô non etiam cum i!lo omnia aonavit ( Ad Romanos, c. VU1,32)?

* Style et Composition, p. 179 et s.

RHETORIQUE. i$

Du moins au plus , Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de confiance :

Si erff6 vos cùm sitis mali , nôstis bona data dare nuis veslris , quant6 magis Pater vester de eoelo dabit spiritum bonum petentibus se ( Luc, XI, 13 ).

{Voyez à la fin du vol., n" 2 , un bel exemple où Bourdaloue conclut du moins au plus. )

De pair à pair^ Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos frères, en nous assignant pour mesure des traitements que nous éprouverons de la part de. Dieu ceux que nous aurons faits à nos semblables :

Nolite judicare, et non judicabimini : nolite condemnare, et non condemnabimini. Dimittite et dimittemini. — Date et dabitur vobis. Eàdem quippe mensurâ , quâ mensi fueritis , remetietur vobis (Luc, vi, 37-38 ).

5. Les contraires o'^^o^&aX des choses entièrement disparates , ou disent d'abord ce qu'une chose n'est pas , pour dire ensuite ce qu'elle est. Ex. :

Voulez- vous avoir la paix, préparez la guerre (si vis pacem, para hélium, T. Liv. ).

Le vrai sage n'est pas celui qui vante la sagesse , mais celui qui la cultive ; il n'a pas la vertu sur les lèvres , mais dans le cœur , etc.

( royez à la fin du vol. , n" 3 , un exemple des contraires , tiré de Fléchier.)

6. Les répugnants servent à prouver l'impossibilité d'un fait, comme invraisemblable ou contraire à la nature.

Cicéron , chargé de défendre P. Sylla , parent du dictateur, qu'on accusait d'avoir pris part k la conjuration de Catilina, tire un habile parti des répugnants pour prouver l'innocence de son client :

Sed quid ? Ego , qui Catilinara non laudavi , qui reo Catilinae consul uonadrui, qui testlmonium de conjuratione dixi in alios, adeône vobis alienus a sauitate , adeô oblitus constantiae meae, adeô iramemor rerum à me gestarumesse videor, ut, quum consul bellum gesserim cum conjuratis, nunc(^orara ducera servarecupiam, et in animum inducam, cujus nuper feirum rt^tuderira flaoïmamque restinxerlm , ejusdem nunc causam vitamque defendere? Si, médius lidius, judices, non me ipsa respublica, meis laboribus etpericulis conservata, ad gravitatem animi et constanliam suà dignitate revocaret ; tamen , hoc naturà insitum ut,

auem timueris, quicum do vità forlunisque contenderis, cujus ex insiiisevaseris, hune seraper oderis. Sed quum agatur honos amplissimus, gloria rerum gestarum singularis, quum, quoties quisquam est in hoc scelere convictus, loties revocelur memoria per me invent;e salutis ; ego sim tara démens, ego committam ut ea, quae pro sainte omnium gessi , casu magis felicitate ame, quam virtute et consilio gesta esse videan-

tur? Ego igitur ille conjurationis investigatoratque ultx)r, certè non

defenderem Suliam , si conjurasse arbitrarer. {Pro Sylla, c xx\.)

l-Ô TRAITÉ DE LITTÉRATURE.

( F oyez un autre exemple des répugnants dans le pio Cœlio^ c. ii.) Racine fait dire à Hippolyte dans la tragédie de Phèdre :

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Un seul jour ne fait pas, d'un mortel vertueux, Un perfide assassin , un lâche incestueux.

Ce fut une belle et sublime application de ce même lieu commun que la réponse d'une reine auguste ( Marie- Antoinette), la plus malheureuse de toutes les créatures humâmes , qui , se voyant accusée dans une assemblée de furieux d'avoir outragé ce qu'il y a de plus pur dans les sentiments de la nature et de plus sacré dans les lois de la pudeur, s'écria :

J'en appelle à toutes les mères qui sont ici , et je leur demande si cela est possible.

7 . Les antécédents et les conséquents sont des arguments tirés de ce qui a précédé ou suivi les faits. Ex. :.

Vous aviez eu des démêlés avec Cloditis, vous l'aviez menacé: voilà des antécédents. — Il est tué; vous disparaissez; vous vous déliez de ges amis : voilà des conséquents.

8. Les circonstances sont les accessoires du fait eu question. Ce vers technique les renferme toutes :

Quid? quis ? ubi? quà vi ? quoties? cur? quomodô ? quandô ?

ce qui comprend la personne^ la chose ^ le lieu y les moyens, le nombre^ les motif Sy la manière et le temps. Ces circonstances servent à prouver qu'une chose est ou n'est pas , qu'elle est possible ou impossible , facile ou difficile , louable ou blâmable, etc. 11 n'y a point de sujet oratoire dans lequel elles ne se rencontrent toutes ou presque toutes , et sur lequel elles ne fournissent de quoi parler, pour peu qu'on l'ait médité. C'est ce que Cicéron a fait d'une manière admirable dans le pro Milone , où il tire des circonstances qui ont précédé , accompagné et suivi la mort de Clodius, les preuves les plus convaincantes de l'innocence de son client. ( Voyez ce discours depuis le n° 32 jusqu'au HT inclusivement.)

9. La cause et V effet , idées corrélatives , donnent par l'examen des motifs et des résultats, l'occasion de louer

* Variante :

Quid? quis? ubi? quibus auxiliis? cur? quornodo? quandô?

RHETOBIQUB. t7

OU de blâmer un fait, de conseiller une entreprise ou d'en détourner, etc. Ex..

Le sort d'Athèues va se décider dans un combat ; le roi Codrus so dévoue. Quoi de plus beau dans saonise? C'est un entier sacrifice au salut de ses sujets. Quoi de plus grand dans son f/fot P C'est le gain d'une bataille, c'est la gloire et la conservation de la patrie.

2° Lieux communs extrinsèques,

t. Quels sont les principaux lieax communs extrinsèques :• — a. Qu'y a-t-il à dire «ur la loi et les titres? — 3. Est-il permis dattaquer la loi? — 4. Quel est le ca« ractère des autres lieux commuas extrinsèques?

1. Les principaux lieux communs extrinsèques sont au nombre de six, savoir : la loi, les titres ^ la renommée y le serment y les témoins et la question.

2. La loi et les titres sont principalement du domaine de la jurisprudence. Dans les causes où le fait seul est en question , la loi est un argument souverain et direct après que ce fait est prouvé. Elle n'est au contraire qu'un moyen interprétatif, toutes les fois qu'il y a discussion sur le droit lui-même , sur la valeur précise et les conséquences d'un texte, etc. La preuve qui résulte des titres est plus ou moins forte , selon qu'ils participent plus on moins directement du fait en question. Ainsi, l'extinction d'une, dette n'est pas établie d'une ' manière aussi péremptoire par des comptes postérieurs où elle ne se trouve pas comprise, que par l'exhibition de la quittance même.

3. Dans le barreau moderne, il n'est jamais permis d'attaquer la loi; mais celui de Rome avait plus.de liberté. On trouve dans Cicéron l'exemple d'une loi taxée ouvertement d'injustice en plein tribunal par l'accusateur de Cluentius. La loi cornélienne, qui statuait sur le crime de suborner les juges , ne parlait que des magistrats et des sénateurs, et comme Cluentius n'était que simple chevalier romain, en le supposant même coupable , il n'aurait pas été atteint par la loi. C'est de quoi se plaignait amèrement l'accusateur :

Il est indigne, disait-il, que la loi qui condamne un crime ne soit pas commune pour tous les citoyens , et que ce qui est puni dans un sénateur, soit innocent , ou du moins exempt de peines, dans un chevalier romain.

Cicéron détruit celte objection par un éloge magnifique des lois :

l8 TRAITÉ DE LITTÉHATUBE.

Ut tibi concedam , inquit, hoc indignum esse, tu mihi concédas necesse est, muUô esse indignius, in eà civitate, quae legibus leneatur, discodi à l^gibiis. Hoc enini vinculiira est huius dignitatis , qnà fruiniur in republica, Jioc lundainentum ]il)ertatis , liic fons œquitatis. Alens et aniraus et consiliam et sententia civitatis posita est in legibus. Ut corpora nostra sine mente, sic civitas sine lege suis partibus, ut nervis ac sanguine et inenibris , uti non potest. Leguni ministrî , magistratus , legum interprètes, judices, leguni denique idcirco omnes servi sumus , ut liberi e-sc possimus.

Pour rendre sensible l'application du principe , Torateur en fait l'application aux personnes et aux objets qu'il a sous les yeux :

QQidest,Q. Naso ^ cur tu in isto loco sedeas?guae vis est, qua abs te hi judices, tali dignitate praediti , coerceantur? Vos autem , judices , quamobrem ex tam magnà multitudine civium tam pauci de hominum forlunis sententiara iertis? Qiio jure Attius^* qus voluit , dixit? Cur mihi tamdiu potestas dicendi datur? quid sibi autem illi scribce, quid lictores , quid caeteri , quos apparere huic quiBstioni video, volunt ? Opinor haec omnia lege tieri, totumque hocjudicium ( ut anteà dixi ) auasi mente quàdam régi legis et administrari? Quid reliquae quaestiolîes? Circuraspicite omnes reipublic* partes , omnia legum imperio et praescripto tieri videbitis.

4. Les autres lieux communs extrinsèques se plient à tous les intérêts , à tous les besoins de la cause que l'on défend. Ainsi

La renommée , selon les intérêts différents , est invoquée comme l'oracle de la vérité ou du mensonge :

Vox populi , vox dei (Cic. ).

At fuit fama (in Caelium ). Quotusquisque istam effugere potest in tam maledicà civitate ( Cic, pro Cœlio, c. xvi ) ?

De même,cselon les besoins de la; cause qu'on défend, le serment est traité de parjure ou d'acte sacré ; les témoins sont tantôt dignes de foi, tantôt taxés d'imposture ou de vénalité :

Ad Alexandrinos ( testes ) istos revertamur. Quod habent os ! quam audaciam ! Modo , vobis inspectantibus , in judicio Gabinii , tertio quoque verbo excitabantur : negabant, pecuniam Gabinio datam. Recitabaturidentidem Porapeii testim ^nium : Regem ad se scripsisse, nullam

Secuniam Gabinio , nisi in rem militarem , datam. Non est tum Alexanrinis teslibus creditum. Quid? postea creditum? non. Quamobrem? quia nunc aiunt , quod tune nteabant.... Ubi semel quis pejeraverit, ei credi posteà, etiamsi per plures deos juret, non oportet (CiC, pro Rabirio Posliano, n° 34-36 ).

( Foyez aussi CiC , pro Flacco, c. m et iv ; pro Cœlio, c. xvi. )

« C'était le prêteur.

» C'était l'accusateur.

Quant à la questio7i\ qui n'est ici mentionnée que pour mémoire, elle ne prouvait ni Tinnocence, ni la culpabilité, mais la force ou la faiblesse du patient. L'aveu tiré de la question, était l'aveu de la douleur plutôt que celui de la conscience.

3** Usage des lieux communs.

I. Que faut-U penser des lieux communs? — 2. Quelle peut en être rutilité? — o. Quel est le moyen de suppléer aux lieux communs? — 4. Quelle est la pratique lonseillée par Cicéron ?

J l.Lesanciens rhéteurs ont autant van té les lieux communs que les modernes les ont dépréciés. C'est de part et d'autre un excès. D'un côté, ils sont utiles en ce sens qu'ils représentent des idées générales , propres à tous les sujets ; mais , d'un autre côté , il serait absurde de penser que les grands orateurs soient allés frapper à la porte de chaque lieu pour y puiser leurs arguments. Rien ne serait plus capable de ralentir le feu de la composition, et d'embarrasser le discours de preuves vagues et banales, comme de détourner l'esprit de celles qui , naissant du fond même du sujet [ex visceribus rei) , sont uniquement applicables à la matière que l'on traite.

'2. Les disciples de l'éloquence, dit Marmontel, ne doivent pas dédaigner ces théories : ils peuvent en tirer d'heureux secours , s'ils ne s'en servent que comme de procédés dont la raison se rend compte. Il est bon d'observer comment la nature des choses se développe et se fait connaître par la définition, par la division du genre en ses espèces, du tout en ses parties , par la similitude et par les différences , par les causes et les effets, par l'opposition des contraires; comment l'existence des faits se prouve ou se débat par les indices , les témoignages , les circonstances qui ont précédé , accompagné, suivi le fait dont il s'agit; par la nature du fait même , ou par le caractère de la personne à laquelle il est imputé ; comment l'espèce et la qualité du fait se déterminent ou par lui-même, ou par les circonstances qui le caractérisent, et qui font voir quelle en est la mahce, l'iniquité, l'indignité, ou la bonté, l'équité, l'innocence.

^ On sait que la question était un interrogatoire dans lequel on s'efforçait, par (les tortures graduées et l'appareil de supplices divers, d'arracber aux accusés l'aveu de leurs crimes. La gvi^ntion a été effacée , par la civilisation , des législations européennes.

Lois, exemples, autorités, usages, opinion

mœurs publiques , mœurs personnelles , caractère et génie

national, tout peut contribuer à la preuve et y trouver

place.

3. Le moyen de suppléer aux lieux communs , c'est de méditer à fond son sujet , de l'examiner sous toutes ses faces , de le pénétrer dans tous les sens. On y trouvera tout ce qu'indiquent les lieux communs , et de plus , cette fécondité , cet ordre, cet ensemble que donne la réflexion :

Cui lecta potenter erit res , Nec facundia deseret hune nec lucidus ordo.

(HOR., de Arte poet., 40.)

4. A cette étude, Cicéron ajOUte,pour le genre judiciaire, une pratique fort importante, qui demande du temps et de l'application. Il parle historiquement; mais il est aisé de sentir que son récit est un précepte (de Orat.y II, 99-103) :

Je me fais instruire de l'affaire , dit-il sous le nom de l'orateur Ahtoine , par la partie elle-même qui implore mon secours ; et je ne veux avoir aucun témoin de notre conversation, alin que celui que j'interroge ait toute liberté de s'expliquer. J'ai soin même de plaider la cause de la partie adverse, alin que mon client plaide la sienne, et qu'il ne laisse rien échapper de tout ce qu'il a pensé sur son affaire. Lorsqu'il s'est retiré , je remanie tout ce qu'il m'a dit , et je soutiens moi seul trois rôles différents avec une exacte impartialité , le mien , celui de l'avocat adverse , celui du juge. Je fais ainsi le triage et l'estimation de mes moyens. Par là, je me procure l'avantage de penser dans un temps et de parler un autre : deux choses que la plupart des avocats, comptant sur leurs talents, font à la fois. Mais quelque habiles qu'ils puissent être, ceriamement ils parleraient mieux, s ils se donnaient auparavant le temps de penser.

§ 2. — Des Mœurs.

Que votre âme et vos mœurs , peintes dans vos ouvrages , rs'offrent jamais de vous que de nobles images.

(BoiL., Art poét., ch. iv.)

1. Qu'est-ce que les mœurs en général? — 2. Les mœurs sont-elles nécessaires à réloquence? — 5. Que doit être l'orateur? — 4. Qu'entend-on par mœurs oratoires , et doit-on établir une distinction entre les mœurs oratoires et les mœurs réelles? —a. De combien de manières peut-on considérer les mœurs?

1. Les7nœurSy que les Grecs appellent ethos (-^ôoç), embrassent l'observation attentive dé toutes les règles de la morale, dont l'habitude forme la vertu. Sans les mœurs, un homme ne peut inspirer ni confiance ni estime aux autres hommes.

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