TRAITÉ DE LITTÉR. — RUF.T. ET KI.'M
prend d'assaut , en passant , une place considérable qui s'opposait à sa marche, elle triomphe, elle pardonne • et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne ou il avait remporté , l'année précédente, une victoire signalée sur le général Essex.
^La face des affaires, qui avait paru favorable au roi, prit bientôt une toui'nure différente. La reine, contrainte de se séparer de son époux , se renferma dans Exeter, où çlle accoucha d'une princesse qui fut depuis l'épouse' de Philippe de France , duc d'Orléans. Voyez quel parti Bossuet sait tirer de cette circonstance :
Princesse , dont la destinée est si grande et si glorieuse , faut-il que ▼DUS naissiez dans la puissance des ennemis de votre maison? O Éternel! Yeillez sur elle; anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée. Elle est destinée au sage et valeureux Philippe , et doit des princes à la France , dignes de lui , dignes d'elle et de leurs aïeux. Dieu la protège , messieurs ; sa gouvernante , deux ans après , tire ce précieux enfant des mains des rebelles ; et quoique , ignorant sa captivité et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même; quoique, refusant tous les autres noms , elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse, elle est enlin amenée auprès de la reine sa mère pour faire sa consolation durant ses malheurs , en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de la France.
La reine était arrivée en France, et le roi avait été fait prisonnier. Mais l'intrépide et infatigable Henriette ne s'occupe que de la délivrance de son époux et du rétablissement de ses affaires :
La reine remue en vain la France , la Hollande , la Pologne même , et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Écossais, qui arment trente mille hommes; elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la délivrance du roi son seigneur , dont le succès parait infaillible, tant le concert parait juste. Elle retire ses chers enfants, l'unique espérance de sa maison, et confesse cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs, on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit de sa prison même qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse , parce que sans cesse il se souvient qu'il
?st à elle. O mère! 6 femme ! ô reine admirable et digne d'une meilleure ortune, si les fortunes de la terre étaient quelque ehôse! enfin il faut céder à votre sort.
C'est ici que se trouve cette belle comparaison qui a été citée dans toutes les rhétoriques :
Comme une colonne dont la masse .solide pai'ait le plus ferme «fpfiui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle .soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ternie soutien de l'État lorsque , après en avoir longtemps porté le faix , elle n'est pas même courbée isous sa chute.
Le reste de cette oraison funèbre est consacré à Véi&^e des vertus qu'on vit briller dans la reine d'Angleterre retirée à Chaillot., chez les religieuses de la Visitation: enfin
elle est terminée :par ime péroraison digne du talent sublime de Bossuet et du sujet lui-même :
Elle est morte, cette grande reine, et par sa mort elle a, laissé un regret éternel aon-seulementà Monsieur et à Madame, qui, lidèles à tous les devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis, si sincères , si persévérants; mais encore à tous ceux qui ont eu l'iionneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces, qui sont maintenant sa 'félicité. Si elle avait été plus l'ortuuée, son histoire serait plus pom- ,peuse, mais ses œuvres moins pleines; et , avec des titres superbes, elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant qu'elle a préi'écé la croix au tcône, et qu'elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes grâces , elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui jpleurent. Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses alûictions en sacrifice agréable! Puisse-t-il la placer au sein d'Abraham , et , content de ses maux, épargner désormais à sa famille et au monde de si terribles leçons !
Avouons-Ie , l'éloquence est portée à son dernier période dans cette oraison funèbre, qui réunit tous les genres de méritées : l)eauté de la matière, grandeurdes images, sagacité dans les portraits , pénétration dans les vues , chaleur brû- ;iante dans Jes mouvements , concision , énergie , originalité dans le style, et partout l'influence d'un génie colossal toujours en action , planant hardiment sur son sujet, s'avaneant loin dans l'éternité, ou s'enfonçant dans les profondeurs de notre néant. Geohef-d'œuvreseraà jamais le plus beau monument de l'éloquence française.
No 39 (p. 17 G).
ÉLOGE DEiPlBRKE GORKEILLE, PAR JBAK IIACINE.
L'orateur commence par adresser la parole au récipiendaire , avec autant de dignité que de délicatesse :
Il n'est pas besoin de dire ici combien l'Académie a été sensible à la perte qu'elle a faite, et dont elle serait inconsolable, si, parle choix qu'elle a fait de vous , elle ne la voyait aujourd'hui beureusemeut réparée.
Venant ensuite à l'éloge de Corneille, il rappelle, avec Je ton de l'admiration la plus vraie les obligations que lui a'Ja poésie française :
Vous savez en quel état «e trouvait la scène française lorsqu'il com mença à travailler. Quel désordre ! quelle irrégularité ! nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre; les auteurs aussi ignoranls que les spectateurs'; la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance : point de mœurs, point de caraciéres; la diction encore plus vicieuse que l'action , et dont los pointes et de misérables \eux de mots faisaient le principal ornement ; en un mot , toutes les rè-
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gles de l'art, celles même de l'honnêteté et de la bienséance, partout violées. Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si j'ose le dire ainsi, contre le mauvai goût de son siècle, enfin inspiré par un génie extraordinaire et aidé di la lecture des anciens , lit voir sur la scène la raison , mais la raison accompagnée de toute la pompe , de tous les ornements dont notre langue est capable, accordant heureusement la vraisemblance et le merveilleux, et laissant bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de tivaux. La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Cid , Horace , Cinna , Pompée , tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres , traduits en tant de langues', et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A. dire le vrai, où trouverat-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant
d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle
noblesse ! quelle véhémence dans les passions ! quelle économie dans les sujets! quelle gravité dans les sentiments ! quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! combien de rois , de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il présentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours unifbrmes avec eux-mêmes, et j'amais se ressemblant les uns aux autres ! Parmi tout cela , une magnificence d'expressions proportionnée aux maîtres du monde , qu'il fait souvent parler; capable néanmoins de s'abaisser quand il veut , et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique , où il est inimitable : enfin , ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend , qui enlève , qui rend jusqu'à ses défauts , si on peut lui enreprocner quelques-uns, plus estimables que les vertu» des autres. Personnage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable , je ne dis pas à ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents poètes tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse * Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès , des Alcibiade , qui vivaient en même temps qu'eux.
Ce langage dans la bouche de Racine était l'expression de ses sentiments; personne ne rendit plus que lui justice au créateur de la scène française ; et , dans les transports de 5on admiration , il disait souvent : Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens. Il en répétait les plus belles scènes , les faisait apprendre à ses enfants , et leur en faisait sentir le mérite. Mais suivons l'éloge de Corneille, et entendons Racine le placer parmi les prodiges de son siècle ;
Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d^avoir produit Horace et Virgile. Ainsi , lorsque dans les âges suivants on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle fadmiration des siècles à venir, CorneUIe, n'en doutons point , Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que, sous le plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose a la gloire de notre auguste monarque , lorsqu'on dira qu'il a estuné , quil a honort de ses bienfaits cet excellent génie; que même, deux jours avant sa mort, lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité , et gu'enfm les dernières paroles de Corneille ont été des remerciments pour Louis le Grana.
Voilà bien le ton de la véritable éloquence ; voilà bien le langage de l'admiration sentie et raisonnée. Racine , en terminant l'éloge de Corneille, fait de la manière la plus adroite et la plus délicate celui du récipiendaire auquel il répondait :
Vous auriez bien pu mieux que moi, monsieur, lui rendre ici les justes honneurs qu'il mérite, si vous n'eussiez peut-être appréhendé, et avec raison, qu'en faisant l'éloge d'un frère avec qui vous aviez d'ailleurs tant de conformité , il ne semblât que vous faisiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avions tous en vue, lorsque tous, d'une voix unanime, nous vous avons appelé pour remplir sa place, persuadés que nous sommes que nous retrouverons en vous» non-seulement son nom, son esprit, son même enthousiasme, mais encore la môme modestie, la même vertu, son même zèle pour l'Académie.
Tout est beau , tout est grand dans ce discours : c'est un vrai chef-d'œuvre de goût dans les rapprochements littéraires, de délicatesse dans les formes, de noblesse dans les idées et d'élégance dans le style ; mais ce qu'il y a de plus admirable , répétons-le , c'est de voir le grand Corneille loué de cette manière par le plus illustre de ses rivaux.
No 40 (p. 180).