‹ Traité théorique et pratique de statistiqueChapitre 11 sur 84 · DÉFINITION · texte numérisé non relu

DÉFINITION

La statistique peut èlre envisagée comme science et comme méthode. Comme science, elle tend à exposer la situation politique, économique et sociale* d*une nation ou en général d*un groupe de population : aussi lui a-ton donné à ce point de vue le nom de démographie^. Pour que cet exposé ait une valeur scientifique, il doit être le résultat

* WappSus nous a reproché de distinguer la situation économique de la situation sociale ; nous D*avons fait que nous soumettre à un usajj^e établi.

* C'est Achille Ouillard, dans ses Élémanls de statistique humaine ou Démographie comparée (Paris, GuillaUmin» 1 vol. in-8, 1855), qui 8*est servi pour la première fois de cette expression; elle a été depuis lors adoptée dans presque tous les pays. Antérieurement déjà, si nous nous trompons, M. Massedaglia a proposé le mot de Démologie.

LK STATISTIQUE CONSIDéllÉB COMME SCIENCE, ETC. 89

d*observalions directes, et les faits doivent avoir été recueil* lis avec soin et surtout avec précision : ils doivent avoir été comptés, pesés, mesurés. Celte précision se manifeste donc par remploi de chiffres, de « termes numériques. » La statistique a ainsi ses procédés; elle a une méthode d'observation propre, qui consiste: 1^ dans l'emploi de nombres; 2* dans leur groupement à l'effet de dégager les faits (relativement) permanents, c'est-à-dire de les abstraire des faits accidentels; 3" dans la comparaison, soit des faits permanents, soit des faits accidentels à diverses époques, en divers lieux et en diverses circonstances; et évidemment aussi — car cela estdans la nature humaine; — 4" dans Vemploi des données recueillies et mathémati(|uement élaborées au service d'inductions et de déductions plus ou moins directes.

Cette méthode, propre à la statistique, peut rendre de trop grands services aux autres sciences pour qu'elles ne s'en emparent pas. Elles ont souvent besoin d'observer avec la logique et la rigueur de la statistique, — du moins avec la rigueur que la statistique devrait toujours avoir, qu'elle a déjà dans plusieurs de ses branches, et qu'elle aura un jour, il faut l'espérer, dans toutes. — Voilà pourquoi ou dit que la statistique est aussi une méthode. On lui emprunte la sienne en la désignant par son nom : le substantif devient adjectif. Il n'est pas difficile, ce nous semble, de distinguer la science statistique de la méthode qui porte son nom. Lorsque, dans une démographie, on fait connaître les causes des décès, la statistique fonctionne comme science de la population (et non comme statistique médicale); lorsqu'un médecin constate les effets de la fièvre typhoïde sur des hommes et des femmes à divers âges ; lorsqu'il compare

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le nombre des guérisons ou des insuccès avec tel ou tel médicament, dans un nombre de cas déterminé, il applique à la science médicale les procédés de la statistique; il emploie la statistique comme méthode.

Nous aurons à développer cette définition dans les paragraphes suivants : ici, nous devrions, pour suivre un usage déjà ancien, reproduire et discuter toute la série des définitions antérieures; mais nous n'en voyons pas Futilité. M. G. Rûmelin en a compté, dès 1863, soixante-deux; il offrait, en souriant, la soixante-troisième définition ^ Seulement, en l'offrant, il péchait (oh la force des choses!] contre sa propre définition, celle qu*il venait de donner. Il dit : « Hais, pour terminer ces recherches sur la statistique par un renseignement statistique, constatons qu'il y a, si nous avons bien compté, 62 définitions de la statistique, et la nôtre serait la 63^..» [Reden u. Aufsdize, I, p. 264). Or, il lui serait difiicile de montrer que ce renseignement numérique est de la statistique. U sait très bien que (p. 275); « Tout ce que Ton compte n'est pas de la statistique.» Nous sommes assez méchant pour nous réjouir de cette contradiction ; pourquoi aussi M. G. Rûmelin se met-il, après tant d'autres, à faire des distinctions théoriques que ni lui ni aucun autre ne respectent dans la pratique? Nous avons cherché à embrasser dans notre propre définition tout ce qu'on considère réellement comme statistique, et nous en serions resté là ; mais nous devons prévoir les objections et pour les réfuter d'avance, nous allons entrer dans les développements nécessaires.

* On en a réuni depuis plus de 200. Toutefois, nous ne saurions considérer comme différentes des définitions qui ne se distinguent l'une de l'autre que par quelque nuance de rédaction, sans tracer à la science d'autres limites, dans lui attribuer un autre domaine.

LÀ STATISTIQUE CONSIDÉRÉE COMIIB SCIEKCB, LTC. 91

§ 2. — LA STATISTIQUE ET l'aRITHMÉTIQUE POLITIQUE.

L'histoire de la statistique nous permet de suivre pas à pas le cours des deux sources don t la réunion a produit la rivière de la statistique. (Voy. p. 10.) Nous avons vu que Tune des sources est née du besoin de décrire les États, c'est-k-dire les pays ', au point de vue politique et même social. L'autre source a son origine dans le désir d'expliquer, et même d'utiliser un fait qu'on avait remarqué bien avant Quetelet, celui de la régularité avec laquelle se reproduisent un grand nombre d'actes, d'événements, de circonstances, au point qu'on peut presque prévoir leurs développements. C'est la description des États qui reçut tout d'abord le nom de statistique, tandis que la tentative de prévoir les actes et les événements fut qualifiée d'arithmétique politique. Ces deux sources ou deux courants ont coulé d'abord parallèlement sans mêler leurs eaux : la nature des choses les a forcé à se réunir. La réunion effective était opérée depuis longtemps, que des hommes considérables dans la science regimbaient encore contre le fait accompli. Aujourd'hui comme hier, il y a d'impuissantes protestations. Elles se manifestent sous dif< férents formes : nous nous arrêterons sur les plus importantes.

L'une a été formulée en opposant le texte au chiffre. Il se forma deux camps, celui des partisans du texte et celui des partisans des chiffres dont la querelle a été violente au

* C'est à tort que certains publicistes confondent PÉtat et le gou- Temement Un état est une nation organisée politiquement. L*£tat comprend donc trois choses : un pays, une population, un gouvernement.

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commencement de ce siècle, et on peut lire dans les années 1806 et 1807 des GôUinger gel. Anzeigen les injures lancées par les disciples d*Achenwall et Schlœzer, injures que leurs adversaires leur rendaient avec usure. On est devenu plus raisonnable, car Schlœzer lui-même devait reconnaître qu*une statistique sans chiffre n*est rien. « Des indications générales comme celle-ci : Le pays produit un vin délicieux^ il a de riches manufactures, un commerce florissant, un peu de blé, nous sont fournies par toutes les géographîes; mais ces indications, tant qu'elles ne sont pas précisées par des chiffres, ne servent à rien. » On acceptait donc le chiffre, mais on refusait le tableau, t On ne saurait contester, dit encore en 1858 Robert de Molil (G, et L. der Staatswissènschaften, t. III , p. 647), qu*un grand nombre de faits puissent s'exprimer plus brièvement par un chiffre... L'emploi fréquent des chiffres a rendu beaucoup de services et fait disparaître bien des erreurs. Mais cela ne veut pas dire que la vérité réside uniquement dans les chiffres, et que l'exposé d'une situation [Zustand] qui ne comporterait pas remploi des chiffres ne puisse faire partie d*un enseignement statistique. Une telle proposition serait contredite à chaque instant par Tex péri ence, et il ne serait pas possible de la soutenir par le moindre argument puisé dans la nature des choses. Le nombre est une des formes de la description d'une chose, le mot en est une autre, tout aussi légitime. i> Sans doute, mais toutes les descriptions ne sont pas de la statistique. Celle-ci se distingue par son objet, ou par sa méthode: or remploi du chiffre on du mot est une question de méthode, et cette question, la pratique universelle l'a résolue en faveur des nombres. Mais si nous ne pouvons pas concevoir de statistique sans chiffres, cela ne veut pas dire

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