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LES LOIS STATISTIQUES ET LA LIBERTÉ MORALE

Nous parlions des causes : c'est que tous les faits, tous les phénomènes que nous constatons ou enregistrons sont des effets qui souvent deviennent à leur tour la cause d'effets ultérieurs, cette proposition peut être considérée comme un axiome, tellement son évidence saute aux yeux. Personne ne contestera que certains faits ont des causes physiques; on admettra aussi qu'ils peuvent avoir des causes morales, et Ton concédera encore l'influence réciproque des causes morales et des causes physiques. On ne voit que trop souvent des hommes commettre des crimes sous l'influence de la boisson, ou perdre la raison par suite d'une chute qui a causé une lésion au cerveau ; de même des hommes sont morts de chagrin ou sont devenus fous de frayeur, ou par suite de l'abus des liqueurs fortes. Voilà bien évidemment des rapports où la cause est physique et l'effet moral, ou vice versa. Hais ce qu'on a de la peine à admettre, et Ton s'y refuse souvent péremptoirement, c'est que des causes extérieures influent impérieusement sur notre volonté, qu'elles commandent nos actes.

Cette influence est pourtant soutenue par des esprits de premier ordre. Laplace (Essai philosophique sur les probabilités, 3^ édition, 1816, p. 5] dit : « Les événements actuels ont avec les précédents une liaison fondée sur le principe

évident : qu'une chose ne peut pas commencer d'être sans une cause qui la produise. Cet axiome, connu sous le nom de principe de la raison svffisantet s'étend aux actions mêmes que ]*on juge indifférentes. La volonté la plus libre ne peut, sans motif déterminant, leur donner naissance; car si, toutes les circonstances de deux positions étant exactement semblables, elle agissait dans Tune et s'abstenait d*agir dans l'autre, son choix serait un effet sans cause : elle serait alors, dit Leibnitz, t le hasard aveugle des épicuriens. » Laplace continue son raisonnement, et, par la suite, il ressort de plus en plus de ses développements qu'il confond le motif et la cause. Nous signalons ici en passant cette confusion, que nous retrouverons encore chez d'autres auteurs.

Que nous considérions Laplace comme philosophe ou comme mathématicien, nous pourrions le récuser comme statisticien, car il procède parrélroite voie de Tapridrî, tandis que nous marchons sur la large route de l'expérience. Mais Quetelet est arrivé à ses conclusions en consultant la statistique, ce qui veut seulement dire qu'elle lui a servi de prémisses. Nous l'avons déjà cité [supra, p. 117) ; nous allons compléter la citation, car il importe de reproduire toujours les termes mêmes des auteurs qu'on apprécie. « La société, dit-il, renferme en elle les germes de tous les crimes qui vont se commettre'. C'est elle en quelque sorte, qui les prépare, et le coupable n'est que l'instrument qui les exécute. Tout état social suppose donc un certain nombre de crimes qui résultent, comme conséquence nécessaire, de son organisation ^. Cette observation , qui peut paraître

* Sans doute, comme telle mine de l'Algérie ou de la Suède renferme le minerai dont on fera un jour l'acier d*un poignard qui servira à un assassin quelconque.

^ Noui ne partageons pas ces vues pessimistes, mais nous devona

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décourageante au premier abord, devient consolante, au contraire, quand on Texamine de près, puisqu'elle montre la possibilité d'améliorer les hommes, en modifiant leurs institutions, leurs habitudes, Tétat de leurs lumières, et en général tout ce qui influe sur leur manière d'être '. Elle ne nous présente au fond que Textension d*une loi déjà bien connue de tous les philosophes qui se sont occupés de la société sous le rapport physique : c'est que, tant que les mêmes causes subsistent, on doit s'attendre au retour des mêmes effets. Ce qui pouvait faire croire qu'il n*en était pas ainsi des phénomènes moraux, c'est rinfluence trop grande qu'on avait généralement supposée à l'homme dans tout ce qui se rapporte à ses actions, v

Et à la page suivante {Physique sociale, 1. 1, p. 98] : t Ainsi, les phénomènes moraux, quand on observe les masses, rentreraient en quelque sorte dans Tordre des phénomènes physiques; nous serions conduits à admettre comme principe fondamental dans les recherches de celte nature que

surtout faire remarquer qu^ellea ce peuvent fouinir aucun argument aux BOcialUtes. On ne peut tirer de la proposition de Quctelet que la conséquence suivante : la Torme actuelle de la société produit nécessairement telles sortes de crimes, la forme socialiste de la société produira nécessairement telle autre sorte de crimes. Ici Tassassin empoisonnera avec de l'arsenic, là avec du phosphore. Cest une conséquence désolante. — Quetelet la trouve a consolante, » car, semble- t-il dire dans le texte, s'il n*y avait pas de mal, il n'y aurait rien à ;?uérir. — Mais ne vaudrait-il pas mieux ne pas être malade? D'ailleurs, vous parlez d'une maladie organique, et celle-là est incurable. — En tout cas, le raisonnement est défectueux; de ce qu'une chose est mauvaise, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on puisse Taméliorer : Tâge de quatre-vingts ans est une chose essentiellement mauvaise; qu'on essaie donc de le faire descendre à soixante-dix.

* C'est là une pure phrase pour atténuer l'impression produite par la doctrine. L'homme dont il est question dans le livre de Quetelet, ne peut fias modifier à volonté la société dont il est un atome, un élément subordonné.

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plus le nombre des individus que Von observe est grande plus les particularités individuelles, soit physiques, soit morales, soit intellectuelles s effacent et laissent prédominer la série des faiu généraux, en vertu desquels la société existe et se conserve, »

Quetelet ne voulait cependant pas admettre qu'il niât la liberté morale. Citons sur ce point un passage explicite et... caractéristique (Système social, Paris, Guillaumin, 1848, p. 95): 1 11 ne faut pas conclure de ce que je viens de dire que toutes les actions de l'homme, que toutes les tendances, soient soumises à des lois fixes, et que, par suite, je suppose son libre arbitre absolument anéanti... Si, pour ne prendrequ*un seul exemple, nous considérons chez l'homme sa tendance au crime', nous remarquons d'abord que cette tendance dépend de son organisation particulière, de l'éducation qu'il a reçue, des circonstances dans lesquelles il s'est trouvé, ainsi que de son libre arbitre auquel j'accorde volontiers l'influence la plus grande pour modifier tous ses penchants. Il peut donc, s'il le veut, devenir autre qu'il n'est. Cependant, on conçoit que nos difiérentes facultés finissent par se mettre dans un état d'équilibre, et par contracter entre elles certains rapports dont nous cherchons à nous départir le moins possible. C'est l'état qui va le mieux à notre organisation; des causes accidentelles peuvent l'altérer, mais nous tendons toujours à y revenir. Des événements imprévus peuvent exciter nos passions, nous porter au mal comme aussi nous élever au-dessus de nous-mêmes: ce sont ces causes accidentelles^ qui nous font osciller plus ou moins autour de notre état moyen; et par cela même que

( Les moto tendance ou penchant dont se sert Quetelet, ont été Tob- Jet (le sérieuses critiques. M. Engel, cependant, parle encore en 1877 du Hang xum Verhrechen (Zeitschrift).

' Quetelet considère la volonté comme une cause accidentelle.

les variations s'accomplissent sous leur influence» nos différents états sont soumis à la loi des possibilités. Quant au libre arbitre, bien loin de jeter des perturbations dans la série des phénomènes qui s'accomplissent avec cette admirable régularité, il les empêche, au contraire, dans ce sens qu'il resserre les limites entre lesquelles se manifestent les variations de nos différents penchants. »

S'il y avait des doutes sur les conséquences à tirer des doctrines de Quetelet, nous n'aurions qu'à nous reporter aux écrits de ses partisans les plus éminents. Voici quelques lignes que nous empruntons à Buckle: Historyofcivilization, etc. (édit. de 1871; p. 31). « The great social law, that tbe moral actions of men are the product not of their volUiofiy but of their antécédents , is itself liable to disturbances which trouble its opération without affecting ils truth»».

Sir John Herschel, dans un article inséré dans la Revue (f Edimbourg de 1850, et reproduit en volume en 1857, dit: « Prise dans la masse, et par rapport aux lois physiques comme aux lois morales de son existence, la liberté dont l'homme se targue disparait, et l'on pourrait à peine citer une action de sa carrière que les usages, les conventions et les nécessités sérieuses de la vie ne paraissent pas lui prescrire comme inévitable, plutôt que de Tabandonnerà la libre détermination de son choix, d Quetelet a reproduit cet article à titre d'introduction à ssl Physique sociale (p. 66).

Hais personne n'est allé plus loin que M. Âd. Wagner, qui, dans son enthousiasme, s'est élevé jusqu'au lyrisme.

1 La grande loi sociale, que les actions morales de Tbomme sont le produit, non de ses volitions, mais de ses antécédents, est elle-même soumise à des perturbations qui dérangent ses opérations sans affecter la réalité de son existence.

C*est précisément parce qu'il a poussé les conséquences à rexirême que la réaction s'est déclarée avec vivacité. Nous allons traduire le passage auquel nous venons de faire allusion; il se trouve dans la première partie, p. 44 et 45, d'un livre de M. Wagner qui a fait assez de bruit, et dont le titre est déjà suffisamment expressif: Statistisch-Anthropologlsche Untersuchung der Gesetzmàssîgkeit in den scheinbar willhûrlichen Handlungen^ (Hambourg 1864). Après avoir exposé la doctrine, et pour en faire saisir toute la portée, Fauteur se sert (p. 44) de l'image suivante:

« Supposons qu'en ce bon vieux temps dans lequel on prenait goût à des relations de voyages chimériques dans legenre du Gulliver de Swift, un auteur, pour offrir une nouveauté à son public, lui eût présenté la description ci-après d'un peuple et d'un État étranger: Dans ce pays, une loi détermine tous les ans à l'avance combien de couples pourront se marier, quels âges les futurs époux devront avoir, combien de jeunes filles épouseront des hommes âgés, combien de jeunes hommes s'uniront à de vieilles femmes, quelle sera pour chaque couple la différence d'âge, combien de veufs et de veuves pourront se remarier, combien d'époux devront faire prononcer leur séparation légale, etc. C'est, dans chacun des cas qu'on vient d'énumérer, le sort qui décidera à quels hommes, femmes ou filles, des âges et positions indiqués, les dispositions de la loi devront s'appliquer.

f Une autre loi fixe à l'avance le nombre des personnes qui devront se suicider dans la prochaine année, et les dis-

' Recherches statistiques et anthropologiques sur les lois (oatu^ relies) qui agissent dans les actes des hommes en apparence les plus arbitraires. Le mot Gesetzmàmgkeit est intraduisible, nous en avons rendu le sens par une périphrase.

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tribue en même temps dans une proportion déterminée entre les sexes, les âges, les professions, etc., ordonnant en même temps combien de personnes de chacune de ces classes devront employer, pour se faire passer de vie à trépas, qui Teau, qui la corde, qui Tarme à feu, qui le couteau^ qui le poison, etc. C'est le sort qui désigne les individus condamnés au suicide.

« Une troisième loi ûxe en outre combien de crimes, et lesquels, devront être commis dans la prochaine année; quelles classes de la population auront à opérer ces crimes; combien il en résultera de condamnations et d'acquittements; quelles peines seront prononcées, et le sort décide encore qui commettra les crimes et quels individus auront à subir une peine ou seront acquittés. De même, d'autres lois déterminent d'avance combien d*autres actes, bons ou mauvais, auront lieu, et comment ils seront distribués parmi la population. En un mot, toutes les actions qui sont chez nous le résultat de notre volonté et de notre libre arbitre, sont proscrites dans ce pays, et leurs rapports numériques sont fixés à Tavance... A la fin de chaque année, les registres sont consultés, et, généralement, les nombres sont exacts; mais parfois il y a de légers écarts : dans ce cas, on reporte, en plus ou en moins, selon le cas, la différence au prochain « Btuigel des actes à commellre... »

Nous nous arrêtons, carie lecteur en a déjà vu assez pour se rendre compte de Tcnsemble. Il aura peut-être pensé que M« A. 'Wagner se proposait de persifler Tauteur de la PAysique sociale, mais le savant professeur n'y avait pas songé. C'est un enthousiaste; on voit bien, dans ses ouvrages les plus récents, avec quelle ardeur il cherche à pénétrer Téconomie politique des notions socialistes à la mode, tout

étonnées(l'une et les autres) de se trouver en pareille société. On ne sera donc pas surpris de rencontrer, en tournant le feuillet (p. 47 de Vouvrage précité], des propositions comme celles-ci : t Au fond, on ne fait que nous présenter sous une nouvelle forme, sous un nouveau point de vue, cette antique question, ce grand problème de l'humanité : liberté onnicessite; mais ce problème n'est pas encore résolu. » Dans les développements, que l'espace ne nous permet pas de reproduire, M. A. Wagner se prononce encore plus clairement, quoique avec quelques précautions oratoires, contre l'existence de la liberté.

On a l'habitude de compter J. St/ Mill dans ce même groupe; mais nous n'aurions pas à le citer', s'il ne s'appuyait pas également sur les données recueillies par Quetelet. Toutefois, Mill ne conteste pas absolument la liberté lorsqu'il dit : f De ce que tout ce qui arrivera sera l'effet d'une cause, les volitions humaines comme le reste, il ne s'ensuit pas que les volitions, même celle des individus <, n'aient pas une grande efficacité comme causes. Si un homme surpris en mer par une tempête concluait de ce que, chaque année à peu près le même nombre de personnes périt dans les naufrages, il lui serait inutile d'essayer de sauver sa vie, nous rappellerions fataliste, et nous lui remettrions en mémoire que les efforts des naufragés pour sauver leur vie sont loin d*ètre sans importance; que la somme moyenne de ces efforts est une des causes dont dépend le nombre des morts par naufrage constaté chaque année. » {Logique, liv. VI, chap. xi,

* Nous ne citons pas les philosophes purs, car nous aurions à donner les opinions de Locke, de Leibnltz, de Kant, de Schopenhauer, et de beaucoup d'autres, en France et ailleurs.

3 Herschel avait dit : LUndividu est libre, mais la masse, Tensemble ne Test pas.

§ 3, p. 540 de la traduction française.) Mais ne nous abandonnons pas à l'attraction du point de vue philosophique, ce sont les opinions des statisticiens ou aussi des économistes que nous devons de préférence faire passer sous les yeux du lecteur ^ Nous en trouverions bien là encore quelquesuns que nous devrions ranger dans le même camp, même M. ÉmilioMorpurgo : La Statisticaelescienzesociali{F\reïïze, LeMonnier, 1872). Mais passons plutôt en revue maintenant les auteurs qui, du moins en apparence, appartiennent au camp opposé : en effet, parfois les opinions semblent différer, et c'est pourtant la même chose.

M. Bodio, alors professeur à Venise, actuellement directeur général de la statistique à Kome, semble occuper une position intermédiaire, du moins dans son écrit M/a S/alû- (ica, etc. (Milan,1869, p. 36.)Selonlui, la loi, la règle existe, mais elle ne détruit pas la liberté : a L*individu est libre de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose; mais la société dans son ensemble, a également ses lois de conservation et de progrès. L*individu, par exemple, est libre de se marier ou de rester célibataire; mais la coutume, les convenances, l'intérêt, toutes les circonstances de la vie sociale, agissent sur Thomme, non moins que la loi du développement physique, et ils contribueront pour leur part à produire le rapport annuel du nombre de mariages par mille habitants. Ces autres lois, on les observera malgré le libre

* Il n*e8t pas bien sûr que nous soyons dispensé de nous occuper des philosophes, aussi allons-nous résumer Tobjection à leur faire : Quand yous parlez de libre arbitre, vous pensez à Tabsolu. Or, il n'y a rien d'absolu dans l'homme ; il n'est donc pas étonnant que son libre arbitre ne soit pas absolu. Quant à son libre arbitre relatif, tous ne pouvez le nier qu'en confondant les causes et les motifs, comme l'a fait, par exemple, Schopenhauer.

arbitre, ou plulôt par suite du libre arbitre. » Et plus loin : « L'homme est libre, mais Thumanité suit sa propre voie; (le sorte que l'individu se trouve comme le voyageur sur le bateau à vapeur : il peut se promener librement sur le pont à la condition de ne pas gêner les manœuvres des marins.»

M. Messedaglia se prononce également pour la liberté de rindividu dans les limites de l'organisation sociale, ce qui ne diffère peut-être pas tant des vues de Quetelet que cela pourrait en avoir l'air. M. F. Lampertico soutient vigoureusement et éloquemment la liberté humaine (p. 37).

Sous certains rapports, l'opinion de H. le professeur de théologie Alexandre d*C£ttingen, pourra paraître l'opposée de celle de Quetelet^ mais elle nous semble en différer beaucoup moins que le savant professeur ne le croit. L'ouvrage de M. d'Œttingen est intitulé : Moralstalistik (i^ édit., 1868-69, 2«, 1871); c'est, sur 1,100 pages compactes, l'introduction statistique à une Morale chrétienne^ qui porte le sous-titre : » Essai d'une éthique sociale établie sur une base empirique. » Le sous-titre spécial à la MoralslatUtik est : « Preuve inductive de la régularité forcée^ du mouvement moral dans l'organisme de l'humanité. » Nous pouvons caractériser en peu de mots ce que M. d'Œttingen et Quetelet ont de commun et comment ils diffèrent : ils ont de commun le fond de la science ; ils constatent l'un et l'autre la régularité du mouvement des faits; ils ne diffèrent que

* La deuxième édition n*a plus paru sous la forme d'une première partie; c'est un ouvrage séparé. Il en est de même de la troisième édition (Erlangen, 1882) que nous avons sous les yeux. La statistique morale est, dans sa troisième édition, examinée dans son importance pour a Téthique sociale. »

. ^ Les deux mots soulignés sont destinés à rendre Gesetzmdssigkeity « conforme à des lois. )> Ne pas confondre ce mot, qui n'a pas d'équivalent français, avec Gesetzliehkeii, légalité

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par Fintf'rprétation : Quetelet voit des lois naturelles là où H. le professeur d'OEitingen voit des lois morales instituées par Dieu. Aussi Tun nomme-t-il son livre Physique sociale, et l'autre Éthique sociale, M. d*OËttingen est un croyant qui aime à s*appuyer sur la science. Il dit, page 13 de la première édition : « Nous accordons que toute science doit être fondée sur l'observation effective. Le procédé inductif et la méthode exacte trouvent leur légitime application dans les sciences de Tesprit, même dans la plus ancienne et la plus vénérable d*entre elles, la théologie. Nous non plus, nous ne voulons pas d'une théologie de la rhétorique, mais d'une théologie des faits. Depuis Bacon jusqu'à nos jours, on fait des efforts constants pour remplacer peu à peu les rêves des théoriciens par des observations et des constatations rigoureuses. Dans les sciences comme dans la religion, ce que l'homme invente ne peut être que faux, tandis que les vérités qu'il découvre, sont uniquement des faits ou des lois qui rayonnent du Créateur. »

Étant donnée la tendance de tout ramener à Dieu, il est difficile de proclamer le libre arbitre. Mais, même sans professeur une étroite et stricte prédestination, on ne peut se résoudre à faire du libre arbitre une volonté sans règle et sans frein, un synonyme de caprice, dans la vie morale, dit M. d'(%ttingen , t il y a une bonne et une mauvaise liberté, d II admet cette proposition de Lotze : « La liberté d'une volonté dénuée de mo/i/s est une absurdité; personne ne saurait nier que la vie spirituelle entière est soumise à des conditions ^ Lotze ajoute qu'une volonté dénuée de

' Die Freiheit ursachloser Selbslbestimmung ist ein UnsiDii; Nioniand kann die durchgehende Bedingtheit auch des gestigen Lebens leognen. II y a en allemand : dénuée de causes (nrstxche); nous croyons

motifs est une « liberté qai ne peut pas être soumise à Tobservation. v (Lotze est loin d*être le seul qui tienne ce langage.)

Nous allons essayer d'entrer plus avant dans les vues du savant professeur de Dorpat. (Introd., §8.) Il veut que Thomme soit considéré comme une partie organique de la société» et il s'étonne que tant de personnes trouvent cette opinion contraire au principe de la responsabilité humaine. Il croirait plutôt que « plus la vie morale de l'individu se combine profondément avec celle de l'organisme social, plus l'individu constate qu'aucune pensée, aucune parole, aucune volition et aucun acte n'est indifférent, mais devient un chaînon de la grande chaîne des causes et des effets, ou une semence plus ou moins importante sur le champ de travail de l'humanité; plus aussi il aura conscience de sa responsabilité, et plus il se sentira porté à peser soigneusement chacun de ces actes intérieurs et extérieurs. »

Ce langage, que notre traduction a déjà un peu simplifié, est peut-être un peu trop poétique pour un raisonnement philosophique; mais on a pu néanmoins comprendre que, selon l'auteur, l'homme ne doit pas se considérer comme une unité séparée, mais comme une partie de la collectivité. Il continue ainsi : c Sans doute, avec de pareilles vues sur le mouvement de la vie morale, il n'y aura plus de faute (ou de culpabilité, Verschuldung) individuelle. A certains égards, on aura à chercher , pour chaque faute de l'individu, une cause commune dans la société grande ou petite dont il fait partie. Mais cela ne fait pas disparaître la responsabilité de l'individu; on la montre plutôt sous son

avoir mieux rendu la pensée de l'auteur en disant : dénuée de motifs. Le livre de Lotze est intitulé Mikrokosmos (Leipzig, 1856).

Trai jour dans Taclion réciproque de Tindividu et de la société. » Jusqu*à présent, nous ne voyons pas que cette doctrine diffère bien sensiblement de celle que Quetelet a exposée dans un langage plus naturel et plus intelligible. Après avoir dit que la crainte de découvrir un déterminisme physique (des lois naturelles) destructif de toute liberté, ne doit pas nous empêcher de reconnaître la réalité d*une causalité organique (ou collective?) dans le monde moral et d'examiner à fond la chose en s'inspirant de Tamour de la vérité, M. d*(£ttingen ajoute un peu plus loin : f J'admets jusqu'à nouvel ordre comme certain que le monde moral se meut tout autant d'après les lois divines que le monde physique. Il est certain que les lois du monde moral se combineront d'une manière particulière, et que la nécessité divine ^ ainsi que le gouvernement du monde par Dieu, même en admettant les miracles et la révélation, ne supprime pas la liberté de la volonté, mais la soumet seulement à un plan supérieur. i> Si nous comprenons bien, l'auteur veut dire simplement ceci : Il y a des lois sociales qui règlent l'ensemble des mouvements de l'humanité ou d'un groupe, mais dans l'intérieur de ces lois, l'individu est libre. Somme toute, nous ne voyons pas là une grande innovation *, ni ce que la science gagne à l'insistance que met l'auteur à distinguer la société atomistique de la société organique. L'une et l'autre existent dans la réalité : chacune

• Ce mot est souligné par Tauteur.

s Nous lisons dans Quetelet : a C'est ici que nous trouvons, au contraire, une admirable harmonie qui, tout en laissant à Thomme sa libre faculté d'agir, Ta cependant limitée avec tant de sagesse, qu'elle ne peut entraver en rien les lois immuables qui président à la conservation des mondes comme à celle des plus simples éléments qui les composent. » {Système social, p. 9.) M. d'CEttiogen cite également quelques passages de Quetelet en les approuvant.

fr>0 11% RE II. — PABTIE IHBOBIOrC

7>e sent à la fois, d'une part, indÎTida, et de rautre. bre de la ramille, ciloyen de la patrie, fidèle d'an culte, sans parler des nombreux autres groupements possibles. L'auteur se trompe complètement en croyant que les économistes ignorent ce fait, et quant à lui-même, il n*a rieo pu tirer de cette distinction pour la question qui nous occupe en ce moment. H n*a pas pu non plus concilier la liberté et la nécessité. Une publication religieuse, rendant compte du livre, va même jusqu'à déclarer que la difficulté est insoluble. (Concordia, 6 mars 1875.) Malgré les observations qu*on vient de lire, nous n*en reconnaissons pas moins le mérite de l'auteur et la très sérieuse valeur de son livre'.

H. M. W. Drobisch, à Leipzig, est entré en lice avant H. d'OEltingen ; mais il ne s'est pas borné, comme celui-ci, à consacrer un chapitre à la question, il a fait un livre spécial sur : Die moralische Sialislik und die meiuchliche Wil- Uns freiheU (la. statistique morale et le libre arbitre, Leipzig, Voss, 1867). Cet ouvrage remarquable est considéré comme fondamental, quoique à vrai dire, son principal mérite, — et il est grand , — consiste à avoir insisté sur la différence qu'il y a entre cause et molif. Le livre, qui est peu volumineux d'ailleurs, se divise en deux parties principales :lo les

* L*Inti*oduction de la troisième édition, que nous venons de relire, montre que M. d*Œttingen continue à professer à peu près les mêmes idées que dans la première ; si l'espace le permettait, nous citerions quelques passages dont quelques-uns sont très intéressants, mais dont d'autres pourraient soulever des critiques. Disons seulement que, p. 18, en note, il trouve insoluble le problème de concilier la liberté morale avec les lois extérieures, lois universelles, divines ou nalurcllcB, lois humanitaires et sociales, etc., qui influent constamment sur l'homme. Le point de vue théologique exerce sur l'auteur une influence au moins aussi grande que Tinfluence philosophique, et en somme il ne fournit aucun argument nouveau.

LES LOIS STATISTIQUES. 1î)t

résultats de la statistique morale; 2^ le libre arbitre. L'auteur résume ainsi la première partie (nous traduisons):

« 1*^ La conformité à des lois (naturelles) que la statisti(|ue morale constate dans les actions humaines n'^st pas le résultat d^une loi fatale, d*un destin qui nous impose une obéissance aveugle, et qui se réalise avec une puissance irrésistible, mais le produit de causes, et de causes susceptibles d'être modifiées.

^ La conformité à des lois, démontrée par la statistique morale, ne concerne qu'un petit nombre d'actions volontaires de l'homme, et ne s'applique toujours qu'à la faible fraction de la population d'un pays qui y est particulièrement disposée'. Vhomme moyen, la notion des moyennes par sexes et par âges, ne sont que d'abstraites fictions mathématiques qui permettent d'indiquer le nombre proportionnel des individus qui commettent de certains actes, mais sans vouloir dire que tous les individus de la même catégorie sociale commettent les mêmes actes ou y parti- • cipent.

3"* L'aptitude à commettre les actions étudiées par la sta tistique morale est fondée, soit sur la nature humaine, soit sur des dispositions spéciales qui appartiennent en propre à l'individu, qui proviennent de sa race, ou dérivent de su position sociale et de ses antécédents.

4^ Cette aptitude produira ou non un acte, selon la force de l'impulsion, selon l'occasion plus ou moins favorable, selon le degré de résistance que la raison ou la culture morale de l'individu opposent aux tentations. 5** La reproduction constante des mêmes nombres statis-

* Cela est fort discutable; mais nous tenons à faire connaître Topinion de l'auteur.

tiqaes indique que, dans une grande communauté sociale (un grand État), les impulsions et les occasions de produire les actes auxquels ces chiffres se rapportent se représentent d*une manière à peu près égale, de même que le nombre des individus n*ayant pas d'intérêt, — ou se trouvant trop faibles, — pour résister à Timpulsion.

6® Les impulsions et les occasions de commettre ces actes ^ se rattachent généralement à l'organisation et à la situation de la société, dont les rapports peuvent jouir d*une certaine durée, sans être cependant immuables. Mais elles dépendent aussi en partie des facilités ou des difficultés que la nature présente dans les diverses contrées à la satisfaction des besoins de l'homme. La fréquence des actes en question n'est donc pas absolument constante, car elle peut différer selon le temps et les lieux.

7° C'est plus particulièrement la culture intellectuelle et morale, capable d'offrir de la résistance aux tentations de commettre un acte d'étourderie ou une action criminelle, qui dépent de l'organisation et de lasituation sociales, les- • quelles sont d'ailleurs aussi variées que les populations, les mœurs et les constitutions politiques. Mais l'organisation sociale n'est pas immuable; elle subit des changements qui tantôt améliorent, tantôt détériorent la situation, et ainsi augmentent ou diminuent le nombre des actes immoraux.

8^ Si l'on entend par actes arbitraires ceux qui dépendent uniquement du vouloir , la statistique morale, — du moins relativement à son domaine, — nie la réalité de pareils actes et déclare l'arbitraire une pure illusion. Elle trouve, en effet,

* L*auteur semble toujours penser exclusivement aux mariages, aux crimes et aux suicides, ces trois statistiques ayapt été plus fré^ gucmment étudiées par la statistique morale,

partout des impulsions, des mobiles, des motifs pour les actions. Par conséquent, si la volonté sans motif peut seule prétendre à la qualification de libre volonté, la statistique morale se refuse à admettre quMl y ait, ainsi comprise, une libre volonté (un libre arbitre).

9"^ Hais elle ne résout pas du tout la question de savoir si la volonté humaine peut toujours être déterminée, par des arguments raisonnables, à résister même aux tentations les plus fortes de commettre un acte d'étourderie ou un crime, ou si rintelligence de l'homme a toujours la puissance de diriger sa volonté et ses actes. Les motifs les plus intimes, les motifs psychologiques des actes relevés par la statistique, lui échappent presque complètement; mais ce qui est surtout hors de la portée de la statistique, c'est la possibilité de constater que le grand nombre de ceux qui, en ayant Taptitude, ne commettent pas de pareils actes, parce que l'impulsion et les occasions manquent, ou que l'excitation est trop faible, ou parce que la force du caractère, le pouvoir raisonnable qu'on a sur soi-même les en ont retenus. »

S'il pouvait rester encore quelques doutes sur les vues de l'auteur, on trouverait (p. 103) une autre série de propositions purement philosophiques, dont la première commence ainsi : c II n'y a pas de libre volonté absolue, pas de pouvoir absolu sur soi-même, pas de spontanéité dans la volonté. » Elle termine ainsi : « Si elle existait, elle n'aurait aucune valeur morale. » La deuxième proposition en donne la raison : « Il n'y a pas de vouloir sans motif, » La liberté de l'intelligence, de la réflexion, sont reconnues, mais le fno/t/* (4* proposition) ne constitue pour les actes qu'une liberté relative. Au fond (5* proposition), le choix de la décision prise ne fait que 'paraître libre, car il est déterminé

ÎIHIVERSITI

lo4 UVRB H. — PARTIE THÉORIQUE.

par le caraclère et par l'iiifluence des faits extérieurs. .Bref« cette équation philosophique, où la liberté et la nécessité changent si souvent de côté, aboutit pour l'individu à la nécessité, et pour la société au devoir de l'enseignement moral. Pour terminer, traduisons une citation que l'auteur a tirée du Wallenslein de Schiller :

Les actes et les pensées de rhomme, sachez-le,

Ne sont pas des vaj^ues qu'un mouvement aveugle agite.

Le monde intérieur, le microcosme est

La source profonde dont sans cesse ils Jaillissent.

Ils en sont le produit néeessairef comme le fruit l'est de Tarbre :

Le hasard, en jonglant, ne saurait les changer.

Quand d*un homme j*ai sondé Tàme < ,

Je sais ce qu'il vaudra et comment il agira.

Bienquenousayonsdéjà été entraîné, parTintérètdusujet, à donner plusd'extraitsque nous n'avions prévu, nous nous permettrons d'offrir encore quelques passages saillants. Le suivant est de M. Rûmelin, le chancelier de l'université de Tubingue (Reden und Aufsàlze, I, p. 25) : c Être déterminé par les arguments les plus forts, cela est si peu en contra-» diction avec la liberté des actes, que c'en est même une condition essentielle. L'expérience intérieure nous dit tous les jours que nos actions les plus libres sont celles que nous avons le plus soigneusement raisonnées. Nous n'hésitons pas un moment à prédire ce que feront, dans un cas donné, des personnes que nous croyons bien connaître. En songeant aux vicissitudes de l'avenir et à l'inconnu qu'elles renferment, la constance des caractères est l'unique point d'appui certain de nos projets. Lorsque la statistique médit qu'il y a une probalité de 1 sur 49, que je mourrai l'année

* Il y a, en allemand, Kern, noyau. Go mot oât pris au figuré pour quintessence, principe, etc.. etc.

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prochaine, ou que la probabilité est encore plus grande qu'il se produira une lacune douloureuse dans le groupe de ceuK qui me sont chers, je ne puis que courber la tèle en toute humilité; mais lorsque, s*appuyant sur des nombres moyens ou proportionnels analogues, elle prétendrait m*annoncer qu'il y a une probabilité de 1 à ranf qu'une de mes actions sera Tobjet d'un jugement pénal, j'ai le droit de répondre sans hésitation : Nesuior ultra crepidam^ ! Lorsqu'on a reconnu que la liberté et la nécessité ne sont pas des choses logiquement ou exactement contraires, que Topposé du nécessaire est l'accidentel ou le contingent, et celui de la llberlé la contrainte, ou la nécessité extérieure, tandis que la nécessité intérieure a plutôt des affinités avec la liberté, si même elle ne lui est pas identique, alors le grand mystère qui se rattache à la question du libre arbitre n'est sans doute pas résolu, mais il a du moins été transporté dans une région jusqu'à laquelle ne s'étendent pas les données de la statistique^. »

Nous avons de notre côté, souvent médité cette question, et il nons a semblé qu'on avait grossi à plaisir la difficulté,

f Ce passage a été souvent cité avec admiration, et le savant et spirituel auteur a complètement raison, en tant que ses actes, ou en général les actes d*ua homme, dépendent du raisonnement, de la réflexion. Mais il y a les passions. Qui sait d'avance jusqu*où ira une légitime colère? Il y a de tros nobles passions qui, selon les temps et les lieux, peuvent pousser loin Thomme le plus honorable, sans qu'on puisse toujours Tacquitter. Nous ne croyons pas que les actes réfléchis, médités, — hciu s! si peu nombreus, — soient du domaine de la statistique; celle-ci ne recueille guère que les actes instinctifs et ceux qu'inspire la passion. Mars le nombre de ces actes est légion.

< M. G. Schmolier a résumé avec beaucoup de talent ces résultats de la statistique morale dans une brochure qui a paru à Berlin, dans la la librairie de Liideritz, 1674. M. Schmolier développe des idées presque identiques à celles de M. Riimelin.

afin d'avoir plus de mérite à la résoudre. Le procédé consiste à prendre les mots libre arbUre d*une manière absolue, bien que tout soit relatif dans Thomme et que des causes physiques, par exemple un dérangement du cerveau, Tivresse, suffisent pour Tempècher de vouloir. 11 est vrai qu'en pareil cas, Thomme n'est pas dans un état normal, il est malade. A l'étal de santé, l'homme peut choisir entre plusieurs actes, nous en sommes témoin tous les jours, il n*y a pas à le nier, et il choisira, non arbitrairement — par caprice — mais librement, selon des motifs. Il peut être influencé dans son choix par des circonstances physiques ou morales, c'est-à-dire qu'il ne sera pas complètemerU libre, cela est possible; mais il n'a pas besoin d'être absolument libre pour être doué de liberté. Il y a quelque chose entre Tout et Rien. Nous rencontrons dans la vie des hommes qui ont beaucoup de volonté, et d'autres qui en ont peu, d'autres encore en ont plus ou moins. L'un a plus de libre arbitre que l'autre, mais tout homme qui n'est pas idiot en a un peu. Peu d'or est encore de l'or. La liberté fait partie de notre nature comme l'intelligence, mais tous les hommes n'ont pas une intelligence d'une égale force.

Si les hommes n'avaient pas une volonté plus ou moins libre, ils seraient inconscients, agiraient par impulsion et les faits que la statistique relève seraient bien plus réguliers; il n'y aurait peut-être plus d'anomalie, du moins parmi les hommes jouissant de leur santé, vivant dans le même pays, ayant le même sexe et le même âge, et subissant ensemble les mêmes influences physiques.

D'un autre côté, une loi statistique n'est ni une loi physique, ni une loi morale, ni une loi politique : elle n'ordonne, ni n'oblige, elle ne peut pas contraindre à l'obéis-

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sance : elle constate. Une loi statistique est simplement renoncé d'un fait, et surtout d*un rapport qui se reproduit avec régularité, avec une certaine constance, car il est rare qu'on rencontre une constance absolue. Lorsque, vers le milieu du xviii® siècle, le pasteurS ûssmilcb se servit l'un des premiers (si ce n'est le premier) de l'expression : Ijoi de mortalité, il croyait à une loi naturelle expressément instituée par Dieu pour atteindre un but spécial (le peuplement de la terre par l'excédent des naissances sur les décès) : mais alors la statistique était au berceau. L'enfant parut extraordinaire, on cria au miracle. On l'a vu grandir; il n'a pas été plus merveilleux qu'un autre , mais il a tenu sa place. Il s'est mis à peser, à compter, à sonder et à rendre d'autres services, mais il n'a jamais pu arriver à être législateur. La statistique nous dit ce qui est, et souvent elle nous le dit avec une exactitude tellement grande, qu'elle nous met sur la voie des causes et fait entrevoir les effets; mais elle ne produit ni les unes, ni les autres. Que nous parlez-vous de matérialisme ou de positivisme, ou même d'intervention divine? Ce n'est pas à la statistique à découvrir la cause première, elle n'a pas mission pour cela : elle vous présente des faits, et vous laisse toute liberté d'interprétation, d'appréciation et surtout de spéculation. Et s'il résultait de ses chiffres une vérité qui vous est désagréable, qui vous oblige d'abandonner un rêve chéri, un préjugé caressé, la statistique ne ferait que l'office du miroir, qui n'est pas coupable des laideurs qu'il réfléchit.

Maintenant, que nous apprend la statistique? D'abord, qu'il y a des influences physiques. On connaissait avant qu'elle fût née les effets du froid, des intempéries, des grandes chaleurs, des épidémies, etc.; elle nous a permis

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de les mesurer, elle nous aide ainsi à réagir contre ces influences presque toutes puissantes. Et nous réagissons dans la mesure de nos forces. Il y a aussi des innuences morales ou, pour s'exprimer peut-être avec plus de rigueur, il y a des causes (physiques ou autres), qui agissent par le moral deThommesur ses sentiments, sur son imagination, sur sa raison, sur sa volonté. Si nous sommes un pur instrument, — aveugle, inconscient, inerte, — entre les mains des forces qui agissent sur notre moral, alors ne parlons plus de libre arbitre, il n*y en a pas. Hais nous ne sommes pas pour rien les rois de la nature. Dès que, par Tâge et par le degré de culture intellectuelle, on est devenu un homme, on a conscience des influences qui^tendentd'exercor leur pouvoir cl l'on se met en garde pour résister à celles dont on ne veut pas subir l'effet. Peut-être est-ce une minorité d'hommes seulement qui réussit habituellement, — nous le croyons pour notre part, — mais il arrive à tout homme de résister parfois avec succès à des tentations. Aussi a-t-on décoré du nom de vertu ces efforts et surtout ces succès. Est-ce que les mots courage, prudence, patience résignation, ne sont pas des preuves de libre arbitre? Et le sacrifice! L'amour filial, paternel, fraternel; le patriotisme, la religion, le devoir; l'honneur, l'esprit de corps, l'amitié, portent l'homme à s'imposer dos sacrifices dont la grandeur fait souvent notre admiration. Et il n'y aurait pas de libre arbitre!

Nous prévoyons l'objection : Ne font ces sacrifices que ceux qui y sont, naturellement, physiquementdisposés. Mais ce n'est là qu'une simple assertion, une idée préconçue. On peut lui opposer des arguments qui ne sont pas sans force. Les causes physiques, la constitution de notre corps,

ne peuvent pousser l'homme qu'à la satisfaction de ses jouissances et de ses intérêts personnels, à des actes d*égoïsme, mais jamais à des privations volontaires, à l'abnégation, au renoncement. Ce sont bien là des efiets de la libre volonté, actes de noblesse qui élèvent Thomme sur l'échelle des êtres et le placent au-dessus de la nature brute. Mais ces actes sont-ils du domaine de la statistique? Lorsqu*on peut les constater authentiquement, sans doute; mais, hélas! ils échappent presque toujours aux instruments dont la statistique dispose. La statistique ne pourra toujours constater que les actes patents, des faits visibles, une réalité tangible; mais comment connaitrait-elle les mouvements de Tâme, qui ne se manifestent pas à Textérieur, et quel statisticien comptera les cas de résistance victorieuse qui ont empêché Tacte de naître.

Aussi, n'est-ce pas de statistique morale qu'on devrait parler. Elle est en majeure partie hors portée, car la moraau consiste, même au point de vue social, autant et peutêtre plus, dans l'abstention que dans l'action; l'immoralité au contraire, se manifeste, au point de vue social, toujours par des actes : aussi n'est-ce que la statistique des infractions à la morale et du crime que Ton fait, et c'est par opposition qu'on juge de la moralité. Moins il y a d'infractions, plus on est moral. Soit, les actes ont été commis, mais était-on obligé de les commettre? Si l'on n'était pas obligé, la liberté n'était donc pas en jeu; en tout cas, la nccessiié des actes ne peut pas être constatée par la statistique, elle ne résulte pas de la régularité du retour des mêmes faits. Ce retour n'indique que la présence des mêmes causes, renseignement très utile, puisqu'il donne le moyen de suivre le mouvement des causes et surtout de les découvrir.

On les découvre précisément par l'irrégularité apparente de la succession des faits. Cette irrégularité appelle l'attention; on se met à la recherche des causes, et on arrive souvent à les dégager par d'habiles rapprochements.

C'est l'art des rapprochements qui est le meilleur instrument de la statistique philosophique ^

* Puisque nous ignorons ce qui se passe dans Tâme, que nous ne pouvons pas constater les abstentions, et qu*ainsi nous ne pouvons pas établir le nombre de ceux qui, tentés par le crime, reculent à temps par crainte du châtiment, la statistique ne pourra jamais fournir des arguments contre la peine de mort Nous ajouterons une réflexion : La société ne peut exister que parce que tout le monde est censé coyinaître la loi. Or, cet axiome implique tout le monde est doué de libre arbitre. C'est de lui qu'il est nécessaire de dire : S*ii n'existait pas, il faudrait l'inventer. En tout cas, Tautorité doit traiter chacun comme sMI avait la liberté morale, sauf la preuve du contraire pour chaque individu. Rien n'est plus barroque que l'idée de supprimer la justice ou les châtiments, sous prétexte que les hommes n'ont pas de libre arbitre. Comme si Ton demandait à une bête féroce si elle a le libre arbitre philosophique !

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