CHAPITRE VI
Les limites de la statistique.
§1. — LA STATISTIQUE DÉCOUVaS-T-ELLE DES LOIS? EXPÉRIMENTATION OU VâRIFICATlON?
La vie humaine, et plus encore la vie sociale, se présentant à Tobservateur comme un ensemble de phénomènes compliqués et enchevêtrés, il ne peut s'y reconnaître qu'en isolant autant que possible chacun de ces phénomènes, et en l'étudiant d*abord séparément dans ses manifestations, dans ses phases, puis dans ses rapports avec les autres phénomènes, individuels ou sociaux. L'observation s'effectue à I aide d'instrumentset d'une méthode. L'observateurdispose peut-être quelquefois de plusieurs sortes d'instruments et de plusieurs méthodes; mais nous n'avons à étudier ici que le procédé propre à la statistique. On sait qu'elle a pour instrument les chiffres et pour méthode l'emploi d'observations multipliées, ou de grand nombres, réduits en moyennes et en rapports (en nombres proportionnels), pour rechercher ce qui, dans les faits ou phénomènes, a un caractère
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de constance: c'est ce qu'on appelle improprement dégager des lois. Ces lois, en eifet, ne sont pas « des rapports nécessaires, » mais des rapports empiriques, c'est-à-dire des faits: ce sont des probabilités, mais non des nécessités. Nous voyons que les choses sont ainsi, ce qui est sans doute voir beaucoup: mais nous ne voyons pas toujours qu'elles doivent être ainsi, qu'elles ne peuvent être autrement, ce qui serait absolument tout voir. Nous n'examinerons pas si l'homme possède un instrument quelconque pour voir le foud des choses (la spéculation philosophique le peut-elle?) mais à coup sûr la statistique n'est pas cet instrument. Il n'y a aucun intérêt à exagérer son mérite, les services qu'elle peut rendre et qu'elle rend eifectivement sont assez sérieux pour que ses amis s'en contentent.
Ainsi, la statistique étudie les rapports sociaux constatés empiriquement. Elle pourra dire, par exemple, qu'il naît 105 ou 406 garçons contre 100 filles, ou que sur 6 criminels il y a en moyenne 5 hommes et 1 femme : voilà des rapports empiriques, ou si l'on veut des lois statistiques. Ces rapports sont constatés avec certitude, comme nous lisons le nombre des degrés sur un thermomètre ; mais souvent on ne pourra pas pousser la certitude au delà de ce point. Si nous vou* Ions connaître la cause du phénomène, dans bien des cas, nous serons arrêté. Contrairement au proverbe, le chiffre n'est pas brutal, il ne dit pas tout. Il faut savoir deviner,--^ si Ton peut s'exprimer ainsi, — ce qu'il pense. C'est que, comme dit un statisticien éminent, M. Rùmelin, le chiffre est muet, il faut savoir le faire parler. Et M. Rùmelin sait admirablement lui délier la langue. 11 le montre par un exemple qu'il choisit naturellement dans son pays, le Wurtemberg, dont il a dirigé la statistique, après avoir été mi-
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DÎsire. Résumons cet exemple, il est au moins aussi bon que tout autre que nous pourrions combiner. On a compté dans le Wurtemberg 96,000 chevaux. A lui seul, ce chiffre ne nous apprend rien. Il faut le comparer à la superficie cultivée, d'une part, à la population, de Fautre. On comprendra tout de suite que plus est nombreuse la population d*une contrée, moins elle pourra, toutes choses égales d'ailleurs, nourrir de chevaux. Comparons le nombre proportionnel des chevaux en Wurtemberg avec celui des autres pays, et si d'autres pays, ayant une population spécifique égale, nourrissent plus de chevaux, on pourra en conclure que leur sol y est plus fertile. On rapprochera ensuite le chiffre actuel de celui des dénombrements antérieurs. Si l'accroissement s'est soutenu jusqu'à présent, on pourra en conclure que le même mouvement se maintiendra, s'il y a diminution ou arrêt, on passera en revue les divers emplois auxquels servent les chevaux : chevaux militaires, de luxe, appartenant aux entreprises de transport, utilisés par l'agriculture ; on notera les circonscriptions qui ont marqué d'une façon ou de l'autre, on tiendra compte de l'influence des nouvelles voies ferrées, etc. La répartition de la population chevaline sur l'ensemble du territoire, l'emploi de chevaux ou de bœufs pour les transports, fournissent d'autres indications instructives. Un grand nombre de chevaux par myriamètre carré, sera l'indice de la prédominance de la grande culture, un petit nombre de chevaux signalera celle de la petite. On ne cherchera pas non plus l'élève des chevaux dans une contrée à vignoble, ni dans des montagnes couvertes de forêts. Et si Ton voit le nombre des bœufs de irait gagner sur celui des chevaux, ou vice versa, on cherchera à se rendre compte de lu sigiiiiication du chaugemeul.
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De pareils exemples, nous en construirions beaucoup avec réconomie politique et l'administration, nous avons l'embarras du choix ; mais on aura remarqué dans l'exemple précité qu'on a fait parler les chiffres, sans être assez ambitieux pour formuler des lois. On s'est borné à recueillir des vérités pour ainsi dire approximatives, tout à fait suffisantes pour la pratique administrative et l'économie politique appliquée. Quelques-unes de ces vérités, que nous avons qualifiées d'approximatives, seront peut-être des vérités empiriquement absolues, c'est-à-dire des règles sans exception connue, sans exception probable même : par exemple, nous ne croyons pas qu'il existe une contrée à vignoble ayant une nombreuse population chevaline. Le simple raisonnement nous le disait; il fallait néanmoins le constater. Si, en se servant de ses procédés perticuliers, la statistique parvient à l'établir de manière à défier la contradiction, elle peut dire qu'elle a trouvé une loi. Plus les faits sont simples, plus elle a de chance de réussir; lorsqu'ils sont compliqués, on sera généralement forcé de se contenter de vérités plus ou moins approximatives. La raison en est que les matières sociales ne se prêtent presque jamais à une expérimentation directe et complète.
Dans l'expérimentation directe, on place un objet dans des situations déterminées qui permettent d'agir à la Torce dont on veut étudier l'action, et qui, en même temps, empêchent l'intervention de toute influence accessoire, perturbatrice. On aurait déjà de la peine à instituer une expérimentation très rigoureuse sur des hommes. Supposons qu'on forme trois groupes, chacun de 100 individus de même âge et de même sexe : l'un de ces groupes serait nourri exclusivement de végétaux, le second uniquement
LES LIMITES DE LA STATISTIQUE. IGî»
de viande; le troisième, à titre de terme de comparaison, serait mis au régime mixte, végétal et animal à la fois. Une première expérience ne serait pas considérée comme suffisante, parce qu*on ne pourrait pas se rendre compte de rînfluence de Tétat sanitaire, de Tinfluence des saisons (hiver ou été), de la nature des aliments de chaque catégorie. Ce n'est qu'après avoir répété l'expérience un grand nombre de fois, et avoir toujours trouvé le même résultat, qu'on pourrait se flatter d'avoir dégagé une loi. Or, l'exemple que nous avons choisi est assez simple , il est d'ordre physique (physiologique) : mais si nous tentions une expérience dans le domaine des faits moraux? Allons-nous mettre trois groupes d'individus en présence d'objets à voler; les exposerions- nous à une de ces injures mortelles qui font couler le sang, ou à une série d'autres épreuves? 11 est trop évident que de pareilles expériences sont impossibles. Si l'on ne peutréussir pour les individus, on réussirait encore moins à tenter une expérience sur des sociétés, car les complications y sont bien autrement nombreuses. Nous doutons fort qu'en matière sociale, on puisse jamais sortir des vérités approximatives. Nous ne serions même pas trop à plaindre si nous les possédions toujours.
Ne pouvant placer des sociétés expérimentales dans des milieux artificiels, nous n'avons d'autres ressources que d'opérer sur des sociétés réelles. Nous voudrions, par exemple, dégager l'influence du climat sur les naissances, ou sur les crimes, etc. : on comparera la Suède, la Norvège, le Danemark avec l'Espagne, le Portugal, l'Italie; ou aussi les départements du nord avec les départements du midi de la France. Mais les différences que nous constatons ne sont-elles dues qu'au climat? Elles peuvent être dues au
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culte : — le nord est protestant, le midi est catholique, — ou à la diffusion de Finstruction, qui est sensiblement plus grande dans les pays Scandinaves que dans les pays riverains de la Méditerranée, ou à la différence d*aisance, etc. Et, Texpérimentateur devant tenir compte de tout, qui sait s*il ne trouvera pas que la différence de l'alimentation, du genred'industrie dominant, etc., exerce sa part d'influence? ou plutôt il est certain que l'influence existe, seulement elle ne se soumet pas toujours au calcul ^
Il est rare qu'une force sociale, qu'une influence ethnologique, politique, économique, physique même, se détache assez distinctement pour que nous puissions en saisir la loi, la découvrir, pour ainsi dire, d'un coup, et tout d'une pièce. Nous commençons par entrevoir une vérité, quelques faits semblent de nature à nous autoriser à les prendre pour based'une induction; le produit de l'induction est une hypothèse qui a besoin d'être vérifiée, et c'est la statistique qui procède à la vérification par ses relevés et ses combinaisons de chiffres. Si l'hypothèse est confirmée, on a constaté une loi empirique. Nous pouvons arriver de différentes manières à entrevoir une vérité, — ou à croire l'entrevoir,
« J. St. Mill dit (Système de logique, t. II, liv. VI, chap. ix. § l : « Si toutes les ressources de la science sont insuffisantes pour permettre de calculer a priori^ avec une rigoureuse exactitude, l'action mutuelle de trois corps gravitant Tun vers l'autre, on peut Juger avec quelle chance de succès nous essayerions de calculer le résultat des trndances contraires qui agissent dans mille directions diflérentes, et produisent à un instant donné et dans une société donnée mille changements divers. Fussions-nous même en mesure, comme il le faudrait, de distinguer nettement, d'après les lois de la nature humaine, les tendances elles-mêmes, en tant qu^elles dépendent de causes accessibles à Tobservation, et de déterminer la direction que chacune d'elles, si elle agissait seule, imprimerait à la société, et de pouvoir s'assurer, d'une manière générale au moins, que quelques-unes de ces tendances sont plus puissantes que d'autres.» (P. 489.)
— même a priori ou par voie de déduction. Ce n'est donc pas la Statistique qui a fait naître Tidée; mais c'est elle qui la vérifiera. Ce sera la pierre de touche qui permettra de distinguer le métal précieux, et souvent d'en mesurer l'alliage. Mais pour que la vérité résulte de cette opération, il faut que le statisticien soit libre de toute préoccupation accessoire, de toute passion. Il n'est pas rare qu'il aborde ses recherches sous l'influence d'une illusion , mais elle ne doit pas le dominer tellement qu'il reste inaccessible à renseignement des chiffres : il est permis de se tromper avant la vérification, mais après le contrôle, la parole esta la statistique : tant pis pour celui qui ne sait ou ne veut l'écouter.
§ 2. — LES CAUSES d'erreur ET DE CONTRADICTION EN STATISTIQUE.
On a reproché assez souvent à la statistique de fournir des armes à la fois aux deux adversaires, de servir à prouver le pour et le contre. S'il s'agissait simplement de défendre la statistique, on pourrait se borner à dire que le même reproche peut être adressé à l'Évangile et aux codes de lois, que l'histoire subit des interprétations contraires, sans parler des arguments que fourniraient au besoin la philosophie et plus d'une science. Mais, si la statistique a été souvent attaquée, elle a été non moins souvent défendue, et précisément contre le reproche que nous venons d'indiquer. Parmi les apologies, nous choisirons celle d'un homme d'Ëtat distingué qui ne s'est occupé, — en public du moins, — qu'accidentellement de statistique : nous
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voulons parler de sir Stafford Nortocote, qui a été chancelier de l'échiquier du Royaume-Uni. Voici comment il s'exprime^ :
« Le vieux sarcasme, qu'on prouve tout avec des chiffres, a sans doute un fond de vérité. Dans le sens qu'on lui donne habituellement, il renferme une protestation contre d'indigestes et surtout de peu loyales statistiques. Mais nous pouvons rattacher à ces mots (on prouve tout avec des chiffres) un sens tout autre, et bien moins désobligeant pour cette science. J'incline souvent à regarder de grandes masses de statistiques, si brutes et informes qu*elles soient, dans le même esprit qu'un sculpteur peut être supposé regarder un gros bloc de marbre duquel il aura à faire jaillir les formes de beauté qui y sont cachées. Us sont innombrables les enseignements que le savant pourra dégager de ces chiffres d'apparence rebutante, s'il sait s'y prendre: ils sont tout aussi innombrables que les formes que l'artiste pourra faire sortir du marbre, s'il sait comment les produire au jour... » Et, en effet, des tableaux déchiffres ne sont qu'une matière première dont il faut savoir faire un bon emploi. Il faut de la science, de l'art, et de Thonnéteté. Ce sont du moins les principales conditions; on pourrait «jouter une qualité négative : l'absence de passion.
La passion est même peut-être la cause la plus fréquente du mauvais emploi de la statistique. L'homme passionné n'est pas nécessairement malhonnête. S'il est déloyal, il l'est le plus souvent d'une manière inconsciente; il croit sincèrement que les chiffres qu'il néglige sont faux ou ne méritent qu'une confiance médiocre, ou ne prouvent rien.
• Discours d'ouverture du Congrès d'Exeter, août 1869. Voy. Journ. of the statistical Society. London, année 1869, p. 262.
Il a des idées préconçues, il ne trouve bonnes que les statistiques favorables à ses idées. S'il a pour adversaire ÙD homme pris d*une passion opposée, tiré violemment en sens contraire, Tinstrument se brisera entre leurs mains; chacun d'eux voudra trop prouver, et par conséquent ne prouvera rien.
L'intérêt est également un ennemi de la statistique, il est assez porté à abuser des chiffres. Et pourquoi respecterait-il les chiffres plus qu'autre chose? Ce n'est pas la faute de l'instrument s'il tombe entre les mains d'un malfaiteur.
La cause la plus fréquente d'erreur en statistique, c'est peut-être l'ignorance. Nous ne pensons pas, en ce moment, aux gens qui ne possèdent pas les premiers éléments du savoir; des personnes instruites, mais n'ayant pas cultivé la statistique et Jes sciences économiques et sociales, peuvent également pécher par ignorance. L'erreur se produit quand on ne voit qu'une partie de la question, et n'attribue qu'à une cause l'effet qui est le résultat de plusieurs. C'est là un écueil qui fait sombrer bien des démonstrations. Supposons qu'il s'agisse d'indiquer d'où il vient que, dans tel pays, il y a tant d'enfants naturels:, on pourra peut-être faire valoir que la législation oppose des obstacles au mariage. Mais dans les pays où cette loi n'existe pas, le nombre des enfants naturels n'est pas moindre. Ce n'est donc pas l'unique cause. 11 est une autre loi incriminée, celle qui interdit la recherche de la paternité : suflSt-elle pour expliquer le nombre des enfants naturels? Aucunement; on n'a qu'à comparer les pays où la recherche est permise et ceux où elle n'est pas admise. Ainsi, dans l'un des pays, l'effet de la loi protectrice peut être neutralisé par celui de la grande industrie, qui réunit parfois dans le même atelier des ouvriers desi
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deux sexes, souvent des jeunes gens échappant à toute sur* veillance, et dont les passions ne sont réfrénées ni par la religion, ni par le sentiment du devoir, ni par le respect humain. On pourrait citer d'autres combinaisons où les causes se compensent, se contrecarrent et parfois se prêtent appui; celui qui se bornerait à en suivre une seule serait donc fréquemment dans Terreur : c'est l'ensemble des causes qu'il faut mettre en ligne si Ton veut saisir la vérité, et surtout si l'on veut proposer des remèdes au mal. Or, ces causes on ne les connaît pas toujours.
Une quatrième cause d'erreur est le manque de jugement. Le manque de jugement se manifeste de différentes manières, mais le plus souvent par des conclusions qui ne sont pas fondées sur les prémisses, par de fausses conséquences, ou aussi par Terreur si commune du post hoc, ergopropter hoc^ ou aussi en confondant la cause et Teffet.
Nous signalerons encore quelques autres formes ou causes d'erreurs statistiques. L'une consiste à comparer des moyennes avec des nombres absolus , surtout s'il s'agit de la moyenne d'un pays avec le minimum ou le maximum d'un autre pays '. II peut aussi ^tre dangereux de comparer des années différentes, sans avertir. En avertissant, il n'y a
' Nous nous rappelons un pamphlet qui a fait beaucoup de bmit en 1867 ou 1868. Uauteur veut montrer la lourdeur de nos charges. A cet effet, il divise le chitfre des dépenses par le chiffre de la population , et le quotient est présenté comme l'impôt moyen payé par chaque citoyen. Or les dépenses, outre le produit de Timpôt, renfermaient encore : 1** le produit net des forêts et autres propriétés de rÉtat; 2" le produit d'emprunts considérables; 3» un déficit. On voit que Vimpôt moyen était considérablement exagéré. Ce n'est pas tout. Uauteur compare cet impôt moyen, le lecteur entend moyen, nous le répétons, cet « impôt moyen, » il le compare avec le revenu annuel do Touvrier le moins sahriê. Ëst-il nécessaire de dire que la compa-
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aucun mal, car on est mis sur ses gardes ; généralement des années rapprochées se ressemblent; d'ailleurs, et faute de données plus récentes, il est souvent impossible de faire autrement. Il en est ainsi, par exemple, des dénombrements, les différents pays ne les opérant pas la même année.
Des erreurs proviennent aussi des confusions établies entre des chiffres publiés sur le même objet, mais à des points de vue différents. Par exemple, le prix moyen du blé peut être pris sur les douze mois de Tannée civile, ou sur lesdouze mois de l'année agricole (du 1®' août au 31 juillet). La production de sucre indigène est relevée par campagne (1^ septembre au 31 août), Timportationdu sucre étranger de janvier en décembre; ces deux sortes de sucres ne peuvent donc être additionnés sans un ajustement. Pour les finances, on a le projet de budget et le budget voté, le compte provisoire et le compte définitif. Nous pourrions citer encore d'autres exemples. Répétons-le, ce$ différences ne sont dangereuses que si le lecteur n*est pas averti; Tadministration ne devrait donc jamais négliger de donner les explications nécessaires: elle ne s'adresse pas qu'à des hommes spéciaux. En effet, elle s'adresse, en premier lieu, au public; puis, elle doit songer que les hommes spéciaux eux-mêmes commencent par être inexpérimentés; enfin, on peut se demander dans quelle catégorie il faut ranger les membres des chambres.
Il nous reste à mentionner une condition d'erreur qui dérive de l'oubli de la formule : Toutes autres choses égales
raison de la moyenne réelle de Timpôt aurait dû se faire avec la moyenne des revenus?
Et dire que cet absurde pamphlet a fait un ^rand eflet! — Passions politiques !
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(Tailleurs, Vous comparez 100 bœufs de A à 100 bœufs de B; mais à A chaque bœuf pèse 1,000 kil. , et à B 500 kil. : ils ne sont donc pas tout à fait comparables. Vous parlez de deux armées de 10,000 hommes; mais Tune est composée de 10,000 sauvages et Tautre de 10,000 Européens : les « autres choses > sont ici si différentes, que la comparaison est très risquée. On peut comparer des choses différentes pour mesurer les différences; mais on ne doit pas confondre les choses différentes et les considérer comme des choses semblables. Qu'on se méfie aussi de la similitude des noms : une pièce de monnaie peut différer d'une pièce de monnaie autant que 100 francs d*un centime.
Mais dans la comparaison de choses qui portent des noms différents, il faut également procéder avec certaines précautions, si Ton veut éviter des erreurs. Un exemple ne sera pas inutile. Ainsi, les villes et les campagnes sont un sujet de comparaison très recherché : on aime à glorifier la campagne aux dépens des villes. On dit, par exemple : Voyez rimmoralité des villes : sur 100 naissances il y a (supposons) âO enfants naturels, tandis qu*à la campagne la proportion est de 12! On a répondu à ce reproche en constatant que beaucoup de filles de la campagne vont cacher leur faute dans la ville; aussi est-ce le nombre des conceptions illégitimes qu'il faudrait pouvoir compter pour avoir le droit d'apprécier la moralité. Cela n'est pas possible; toutefois on a trouvé un excellent moyen de justifier les villes; c'est en montrant que le nombre proportionnel des filles de 20 à 35 ans est plus considérable dans les villes que dans les campagnes; il en résulte que les naissances naturelles doivent être comparées non aux naissances légitimes, mais au nombre des Tilles de l'âge d'être mères. Ces
LBS LIMITES DB LA bTÀTISTlQUE. 173
rapprochements sont plutôt favorables aui villes. On pourrait maltiplier ces exemples, citons-en seulement un concernant la criminalité. C'est peut-être dans les villes que se commettent le plus grand nombre de crimes. Mais quelle conséquence peut-on en tirer? Avant de se prononcer sur ce point, on doit avoir présent à Tesprit que, par suite de rimmigration des habitants des campagnes, le nombre proportionnel des jeunes gens est plus grand dans les villes que dans les villages. La jeunesse est l'âge des passions : doit-on s'étonner si le nombre des infractions à la loi tend à se mettre au niveau du nombre des causes ?
§3. — LES RELEVÉS, LES ÉVALUATIONS, LES CONJECTURES. LA STATISTIQUE COMPARÉE.
La Statistique compte, pèse, mesure -, des nombres rigoureusement exacts, provenant de relevés directs, sont nécessaires à sa perfection. Lorsque les nombres ne sont pas exacts, on a bâti sur de mauvaises fondations, cela est évident. Mais les nombres seuls ne suffisent pas ; ils ne sont que la charpente, l'ossature, la partie résistante et solide du corps de doctrine : il faut encore des nerfs, des muscles, du sang pour lut donner la vie-, mais, encore une fois, point déchiffres, point de statistique. Or, jusqu'à nouvel ordre, il n est pas possible d'obtenir des chiffres parfaits sur toutes les branches de la statistique : il en est qui sont mathématiquemet exacts, d'autres sont seulement approximatifs, ou se rapprochent plus ou moins de la vérité. Les chiffres peuvent être considérés comme d'une correction
absolue lorsqu'ils consistent en sommes d'argent soumises à une comptabilité, ou en nombres quelconques en rapport étroit avec ces sommes; encore la fraude est-elle possible, mais on l'évite souvent. La fraude, par exemple, est possible pour les douanes; mais elle ne l'est pas pour les caisses d'épargnes, les chemins de fer, les télégraphes, ni peutêtre pour les assurances, les sociétés de secours mutuels et quelques autres. Le dénombrement et même le mouvement de la population laissent encore quelque peu à désirer, mais fort peu. Au dénombrement peuvent échapper une partie des individus en route, il y a aussi des doubles emplois; d'un autre côté, nous ne sommes pas sûrs qu'absolument toutes les naissances et tous les décès se trouvent enregistrés; mais, dans l'un et dans l'autre statistique, les erreurs sont si faibles, qu'elles peuvent être complètement négligées. On peut en dire autant peut-être de l'âge, des professions, de certaines infirmités. Des fractions de roiVï7 ou même de fôfoo so^l' généralement d'un effet insensible. L'industrie, l'agriculture, le commerce intérieur et mainte autre branche de la vie économique et sociale ne se prêtent pas bien aux relevés ; il en est de même de la plupart des faits moraux. Est-ce une raison pour les négliger tout à fait? Personne ne le soutiendra sérieusement, du moins nous ne connaissons aucun pays qui se refuse à recueillir des données approximatives. Dans le plus grand nombre de cas, les renseignements approximatifs suffisent même aux besoins de la pratique. Citons, comme exemple, le prix des denrées. Aucun pays ne prend sa moyenne hebdomadaire, mensuelle ou annuelle du prix du blé sur la totalité absolue des transactions ; on se contente généralement du résultat des principaux marchés, relevés à certains jours de la semaine. El
LfcS LIMITES DB LA STATISTIQUE. \%
c'est suffisant; car, en réalité, la plupart des autres transactions sont dominées par les prix moyens officiels. A quoi aboutirait une exactitude plus rigoureuse ? Au lieu de âO fr. par hectolitre, ce serait 20 fr. et 2 ou 3 centimes (ou 20 fr. moins 2 ou 3 centimes] qu'on trouverait. On peut négliger ces centimes sans dommage pour l'intérêt général.
La statistique de la production ne pourra se procurer des renseignements rapprochant autant de l'exactitude que le prix des denrées : est-ce une raison pour leur contester toute valeur? Nous ne le croyons pas. En France, et même en Prusse, quoiqu'on s'y serve de l'expression Erdrusch* NachrichUn (résulats du battage], les renseignements sur les récoltes ne sont que des évaluations, — faites par des hommes compétents, sans doute; — mais ces évaluations sont toujours confirmées dans leur ensemble par des faits concomitants, accessoires, adjacents. Ainsi, quand le tableau officiel constate que la récolte a été inférieure ou supérieure à la moyenne, on voit aussi les prix s'élever ou s'abaisser. Et ce n'est pas le tableau officielqui produit ce mouvement , car il est publié au moins six mois après la récolte. On a déjà pu constater, depuis plusieurs mois, un mouvement d'entrée ou de sortie du grain, correspondant à la hausse ou à la baisse des prix. A ceux qui nieraient l'utilité comme pis-aller d'évaluation bien faite, nous rappellerons que le commerce en général n'a guère d'autres bases pour ses opérations les plus importantes; il ne pos^ sède que des renseignements approximatifs.
Les évaluations ont Vinconvénieut de ne pas permettre des calculs trop minutieux, elles ne vont guère avec les formules algébriques, les fractions infinitésimales ne sont pas de mise; de sorte que les mathématiciens ne se sentent
pas dans leur élément. Cest qu*il est rare de pouvoir fonder une théorie rigoureuse sur les évaluations; celles-ci ne sont bonnes que pour la pratique, qui se contente souvent d'à-peu-près. Elle est habituée à Touillage et au mouillage, aux déchets, aux pertes, aux non-valeurs de la réalité, agents perturbateurs que le calculateur et surtout Talgébriste ne rencontrent pas... s'ils n'y songent pas expressément pour lui attribuer une valeur youz. Nous n'aimons pas l'évaluation, nous la regardons comme un pis-aller^ mais elle permet de marcher. Pour beaucoup de statistiques, il faudra toujours commencer par l'évaluation : elle sera même tout d'abord très mauvaise, on se trompera peut-être de 20 ou 30 p. 100, mais elle s'améliorera; on prendra des mesures, on contrôlera, on ne se trompera plus que de 10 p. 100, de 5 p. 100 et moins^ on s'approchera de la perfection. L'essentiel estde ne pas évaluer par grandes masses, les grandes masses peuvent receler les grandes erreurs. Il faut procéder par évaluations partielles, et s'aider du plus grand nombre possible de chiffres positifs. Ainsi la production du blé sera évaluée dans chaque commune, et celui qui évalue prendra connaissance des faits certains sur lesquels il pourra se renseigner. De celle façon, l'erreur sera réduite au minimum. S'il s'agit d'industrie, l'évaluation (faute de mieux) aura pour base le nombre des usinés, celui des ouvriers, la nature et la force des machines, et autres données positives pareilles qui limiteront forcément l'amplitude de l'erreur.
Il est des cas où, pour agir, on a tellement besoin de chiffres, qu'on se contente, — comme pis-aller suprême, — de simples conjectures comme a diï le faire plus d*une fois l'arithmétique politique. Si l'on a, pour point de départ,
quelques renseignements positifs^ on va de l'avant avec courage ; si Ton n'a pour toute base que des évaluations, on procède plus timidement, mais Ton ne s'abstient pas, car il faut marcher. L'absence de chiffres absolument exacts n'est pas considérée dans tous les cas comme une raison suffisante pour se croiser les bras. Lorsque, dans une publication, on se fonde sur une conjecture, on est tenu d'avertir le lecteur; si l'œuvre a des prétentions scientifiques, Fauteur doit faire connaître en même temps les données ou les raisons sur lesquelles il s'appuie.
Le plus souvent, peut-être, il n'aura d'autre appui que l'exemple des pays voisins. Nous l'avons déjà dit, et nous ne saurions trop insister sur ce point (voy. le chap. m), la comparaison est le procédé le plus fécond de la statistique. La comparaison est instructive lorsque les résultats sont semblables, elle l'est encore lorsqu'ils sont différents. Elle court, sans doute, le danger de rapprocher des choses qui ne sont pas de même nature, mais ce danger s'évite avec quelques précautions. On tend d'ailleurs avec persévérance à rendre plus comparables les statistiques des différents pays comme nous l'avons montré dans la partie historique, au chapitre consacré aux progrès de la statistique. Les comparaisons, depuis qu'elles sont devenues possibles, ont sensiblement étendu les limites de la statistique ; nombre de fàitsnouveauxpeuventmaintenantêtre contrôlés, et de beaucoup d'entre eux, qui autrefois restaient stériles, on tire de fécondes conséquences.
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§ 4. — LA 5TAT18TIQCE DAHS SES RAPPORTS AVEC LA GÉOGRA- PHIE, L*ÉCOROHIE POLITIQUE ET D*AUTRES SC1E5CES.
Les sciences ont entre elles de nombreax rapports, elles se soutiennent et se complètent mutuellement. Parfois elles tendent à se confondre. Le savant, en effet, ne pejit pas s'interdire de prendre son instruction là où il la trouve. Le chimiste ne se refusera pas de consulter la physique, et si la géologie pouvait lui fournir une explication, il ne s'en priverait pas, dût-il ainsi sortir de sa spécialité. Le besoin d'approfondir, d'envisager une question sous toutes ses faces, quelquefois peut-être aussi Tamourpropre, le porteront à s'étendre au delà de son domaine. 11 en est ainsi de la statistique, qui tantôt empiète sur le terrain d'une autre science, et tantôt aussi se voit dépouiller par ses sœurs. 11 est des cas où les limites sont très difficiles à poser, et où nous devons nous contenter de les indiquer vaguement.
Mentionnons, avant d'entrer en matière, une dissertation, citée par R. de Mohl, et due à un Polonais, M. K. Krzwichi; le titre de ce travail, qui a paru en 1844, est : la Misiian de la statistique. L'auteur s'applique à faire connaître quels sont, selon lui, les rapports de la statistique avec la géographie d'une part et l'histoire de l'autre. Nous allons résumer les idées, assez originales, de l'auteur. L'État est la combinaison d*un territoire et d'une population. Le territoire a son caractère propre, c'est la stabilité; la population a le sien, c'est la variabilité. La stabilité représente l'espace, la variabilité le temps. Or, la géographie a pour
objet l'un, Thistoire Tauire, et la statistique est le Irait d*uuion entre les deux. Il ne parait pas que l'auteur ait su tirer des conséquences bien fécondes de ces prémisses; aussi, ne croyons-nous pas devoir nous y autrement arrêter. Les rapports entre la géographie et la statistique sont très étroits. La conformation du territoire, les montagnes et les plaines, les rivières, les marais, les côtes, le climat, sans parler de la nature du sol, sont des données dont le statisticien est obligé de se préoccuper; elles lui fournissent souvent des explications qui lui permettent de comprendre certains phénomènes particuliers au mouvementdela population, mais surtout le mouvement de la production et même celui du commerce. Elle lui fournit surtout des hypothèses à vérifier en soutenant Tinfluence du climat, du sol, des eaux, des forêts, etc. La géographie, de son côté, emprunte de nombreux renseignements à la statistique. Elle remplace volontiers les indications vagues d'autrefois : « Produit beaucoup de blé, possède de nombreux troupeaux, renferme des filatures, » par « on y récolte x hectolitres de froment, y d'orge, z d'avoine; on y compte m bêles à cornes, n bêtes à laine... » et ainsi de suite. C'est bien là de la statistique; mais, pendantlongtemps, c'était seulement de la statistique descriptive. On donnait surtout l'état présent, et, de préférence, le chiffre le plus récent. Hais l'appétit vient en mangeant, dit un proverbe vulgaire et d'une application à peu près générale; la géographie en effet, se met maintenant souvent à comparer divers dénombrements, elle offre même desmoyennes; encore un peu, et elle reproduira, pour chaque localité, l'ensemble des renseignements qu'elle aura pu se procurer. Nous nous en félicitons, car ce petit empiétement fait connaître et apprécier la sta-
tistique dans une région plus étendue, et nous pouvons être fiers de voir s'étendre le rayon des services que nous rendons.
Si nous nous informons maintenant de l'opinion des auteurs, nous trouvons dans les Notions élimentaires de slalistique de J.-J. d'Omalius d'Halloy (Paris, 1840, p. 2), ceci : « Tout en insistant sur la nécessité de considérer comme appartenant à plusieurs sciences les matières qui font le sujet des ouvrages ordinaires de géographie, je reconnais que la différence entre cette science et la statistique ne consiste, pour ainsi dire, que dans la circonstance que les considérations qui forment le sujet principal de Tune, deviennent accessoires dans Tautre, et réciproquement. • Ce n*est pas, il semble, nous apprendre grand'chose. Bornons-nous à mentionner divers auteurs, comme Fallati, Jonak et Holzgetban, qui voudraient restreindre la géographie à la description du territoire (géographie physique).
Les rapports de la statistique et de l'histoire n'ont pas cessé d'être discutés. On sait que, dès le siècle dernier, le professeur Schlœzer a dit que l'histoire est une statistique qui marche, et la statistique une histoire qui s'arrête. Mais ce n'était là qu'un mot et non une proposition scientifique. Personne ne l'a accepté, pas même M. Wappâus, qui a longtemps tenu la chaire illustrée par Schlœzer. Dans son Traité de géographie et de statistique (Leipzig, 1849), il dit qu'une statistique s'étendant sur une série d'années n'est et ne sera jamais une histoire, car celle-ci est caractérisée par le développement des faits, et le développement ne se remplace pas par une suite de tableaux de situation, tels que la statistique peut les donner. Une série de tableaux, dit M. Jonak {Théorie derSt.^ p. 176), serait tout au plus de de la chro-
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nique. Mais personne n*est allé aussi loin que M. Haushofer (Lehrbuch der Statist., p. 106), qui nie absolument les rapports entre la statistique et l'histoire (iVic/i< ein Iota). Sans aucun doute, Tbistoire doit montrer avant tout Tenchalnement des événements; mais pour rendre plus sensibles les effets de certaines causes, elle aura besoin de la statistique, d'abord, pour mieux préciser, mais aussi parce que les acteurs apparents ne sont pas les seuls qui jouent un rôle dans rhistoire : est-ce qu*une mauvaise récolte, une crise commerciale, un mouvement d*idées étranger à la politique, ne sont pas également des agents actifs, et ne peut-il y avoir, pour Tbistorien, intérêt à s'informer auprès de la statistique si elle peut lui fournir quelques renseignements sur ces points?
Cest avec l'économie politique que les rapports de la statistique sont les plus étroits; ce sont des sciences sœurs, et qui ne peuvent presque pas vivre Tune sans l'autre. L'économie politique est une science d'observation, la statistique est la science de r observation, ou du moins une observation scientifique, rigoureuse, méthodique, qui ne se contente de rà-peu-près que comme d'un pis-aller, et qui montre parfois de la répugnance à se servir de renseignements approximatifs. S'il en est ainsi, et il serait difficile de le contester, on a delà peine à comprendre queJ.-B. Say se soit montré aussi injuste envers la statistique {Traité d* économie politique, Discours préliminaire). « La statistique, dit-il, ne nous fait connaître que les faits arrivés', elle expose l'état des productions et des consommations d'un lieu particulier, à une époque désignée, de même que l'état de sa population,
* Est-ce que jamais Tobservation fait connaître autre choee!
de ses forces, de ses richesses, des actes ordinaires qui s*y passent et qui sont susceptibles d*énuniération. G*est une description très détaillée. Elle peut plaire à la curiosité, mais elle ne la satisfait pas utilement quand elle n*indique pas Torigine et les conséquences des faits qu'elle consigne; et lorsqu'elle montre Torigine et les conséquences, elle devient de l'économie politique. C'est sans doute la raison pour laquelle on les a confondues jusqu'à ce moment. » Ce passage n'est déjà pas si défavorable à la statistique. J.-B. Say en fait des sœurs siamoises : on ne sait où l'une finit et où l'autre commence. C'est une question de limite. Seulement, l'illustre économiste tire la couverture trop à lui en ce moment. Quelques années plus tard (en 1 852), dans une lettre à Quetelet [Physique sociale, I, p. 105) il trouve bon que le statisticien aille au delà de la simple description : il s'agit des tables de mortalité et des probabilités de la durée de la vie à utiliser pour les assurances. C'est ici ou jamais qu'on s'occupe de l'origine et des conséquences.
Si J.-B. Say a été d'abord si hostile à la statistique, c'est qu'au commencement du siècle, lorsqu'il fit son Traité, la statistique était encore dans les langes. Il se plaint avec raison que les renseignements recueillis jusqu'alors aient peu de valeur ,^ et il était vrai aussi qu on avait pas encore réussi à faire un dénombrement satisfaisant; le premier recensement général de la France que la science puisse avouer date de 1836, et J.-B. Say est mort en 1832. S'il avait vécu de nos jours, il aurait rendu justice à la statistique.
Toutefois, il lui aurait toujours été difficile d'en déterminer exactement les limites; il est rare qu'elles soient tranchées entre sciences voisines. Généralement, le statisticien doit s'inspirer de l'économie politique ou de la science
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sociale ^ il portera ses investigations du côté qu'elle lui indiquera. (1 faut connaître les lois économiques, l'organisation sociale, pour poser des questions utiles. En revanche, l'économiste se sert de la statistique pour vérifier ses déductions, tant pour s'assurer de la rectitude de sa logique que pour éprouver la conformité de ses raisonnements avec la réalité. La statistique lui permet donc d'appliquer ses propositions, qui cessent ainsi d'être en l'air, sans soutien, sans terrain solide pour s'appuyer. Sans l'aide de la statistique, il serait difficile à l'économie politique d'être une science d'observation.
Les rapports de la statistique avec l'administration sont peut-être plus larges encore. La théorie de l'administration fait de la statistique le même emploi que l'économie politique; les chiffres servent de contrôle à ses raisonnements, ils sont en même temps utilisés comme moyen d'expérimentation. Il est inutile d'ajouter que, pour l'administration pratique, les renseignements statistiques sont des instruments indispensables, d'un emploi général et de chaque instant.
Parmi les autres sciences, ce sont la physiologie et la psychologie qui la consultent le plus ; elles emploient au moins ses méthodes, et d'autant plus qu'elles se rapprochent le plus de la pratique, par exemple, dans la médecine.
* Pour nous, la science sociale se compose surtoul de réconomie politique et de la morale. (Yoy. notre Dictionnaire politique, Paris, Lorenz, 1874.) D^autres ajoutent encore la politique, le droit, peut-être rhistoire. Cala prouve que le terme ne manque pas d'élasticité.