SERVICES EXTÉRIEURS
Les bureaux de statistique ne recueillent pas eux-mêmes les faits élémentaires qu'ils groupent en tableaux; ils les reçoivent soit par l'entremise des agents généraux de l'administration (préfets^ gouverneurs, présidents de district), soit (notamment les bureaux spéciaux) par les agents particuliers du département ministériel dont les bureaux font partie, soit encore à l'aide du concours gratuit des citoyens ; les éléments peuvent ou pourraient aussi être recueillis ou rececevoir une première élaboration par des fonctionnaires salariés spéciaux, ressortissants à la statistique. — Nous ne
parlons pas ici des travaux dont leséléments sont recueillis dans des livres ou dans les archives.
De tous les agents extérieurs qu'un bureau de statistique puisse avoir, les plus pratiques, les plus avantageux sous tous les rapports, se sont les fonctionnaires qui dépendent du département ministériel dontle bureau lui-même fait partie.Tels sont : pour le ministère des travaux publics, les ingénieurs des ponts et chaussées et des mines ; pour le ministère de l'instruction publique, les recteurs , les proviseurs des lycées et les principaux des collèges, les inspecteurs de tous grades; pour le ministère des finances, les nombreux agents des douanes, des contibutions directes et indirectes, directeurs, inspecteurs, receveurs, contrôleurs et autres; pour le ministère de l'intérieur (outre les préfets et les maires, qui appartiennent à l'administration générale), les directeurs des prisons, ceux des hôpitaux, etc. Â l'étranger, il en est de même, sauf les variantes de Torganisation administrative. Ces agents spéciaux sont préférables à tous les autres : 1^ parce qu'ils possèdent à fond la matière, ils savent; 2° parce qu'ils reçoivent des ordres de leur supérieur hiérarchique, auquel ils sont tenus d'obéir : cela signifie, au point de vue du bureau de statistique, que... ils veulent; 3° n'ayant à s'occuper que d'une branche delà statistique, iisnesontpas surchagés de travail par cette spécialité, et i/^peuvent satisfaire aux demandes du bureau. Seulement, ces agents spéciaux qui savent, veulent et peuvent, ne sont que rarement à la disposition du bureau de statistique générale.
Le bureau de statistique générale ne dispose habituellement que des agents généraux de l'administration ; le préfet doit obéissance à tous les ministres, il est d'ailleurs un centre d'action et d'information, en tout cas, il importe de ne
pas Toublier, on n'a que lui, et il n'est pas probable qu'on pourra jamais s'en passer complètement. Nous voudrions seulement trouver le moyen, d'une part, d'alléger un peu le fardeau de la préfecture, de l'autre, de contrôler les renseignements qu'elle fournit. La tâche de la préfecture est de deux sortes : elle demande à ses subordonnés ou à des particuliers les données élémentaires, et les résume; ou elle relève les chiffres sur des documents administratifs, que la loi prescrit de tenir à jour pour des raisons d'ordre public, et qui lie servent qu'accessoirement à la statistique. La plupart de ces travaux sont de peu d'étendue, mais ils sont nombreux, et peuvent parfois causer une dépense au fonds d'abonnement, dont l'excédent appartient au préfet, ce qu'on doit évi* ter. Mais ce n'est pas tant la préfecture qui nous préoccupe que la mairie; on ne peut pas se dispenser de lui demander des renseignements : l'on est même obligé de lui en demander beaucoup, et ici surtout on a besoin de savoir comment Talléger, comment la contrôler.
On ne trouve guère de réponse à ces questions dans les livres. Un travail de H. Bœckh, inséré dans la Zei/^c/iri/'^ du bureau de statistique de Berlin, envisage plutôt l'emploi de fonctionnaires spéciaux; quand on dispose d'un personnel à soi, c'est l'idéal, on réalise l'impossible, il n'y a plus de problème. Horeau de Jonnès, dans ses Eléments^ se borne, comme d'habitude, à quelques phrases plus ou moins boursouflées, et que nous ne pouvons accepter que sous bénéfice d'inventaire. Il dit : page 118 de ses Éléments (édition de 1847). « Beaucoup de préfets dirigent eux- mêmes les travaux numériques qui leur sont demandés par le gouvernement, ils en suivent l'exécution personnellement (?) avec autant de persévérance que de lumières. Soixante d'entre
eux, au moins méritent le titre de statisticien , et c'est un nombre très grand, car les motifs qui font choisir ces administrateurSy sont forts étrangers à ces investigations scientifiques. » Quelle confiance faut-il avoir en cette statistique des statisticiens? Hais Moreau de Jonnès défend aussi les maires : a On est trop enclin à croire, à Paris, que ce qui se fait dans les départements est sans valeur, et qu'on ne doit attendre d*un maire de campagne que des inepties. Pour réfuter ces assertions, il suffit de dire qu'aucun de ceux qui les avancent, n*a vu les grandes investigations qui ont été faites par commune et par manufacture, et que, par conséquent, il ne peut en porter aucun jugement. Nous affirmons, au contraire, nous qui avons dépouillé plus 80,000 documents statistiques , dressés par des maires ou par des fabricants, qu'en prenant des dispositions convenables {le9quelles?)t on peut obtenir des uns et des autres des chiffres dignes de foi, et dont il est possible de se servir avec beaucoup d^avantage pour tous les grands travaux de statistique et d'économie sociale, i (Éliments), p. 115). Les choses ne sont pas aussi simples que l'auteur précité se plaft à le représenter. Nous avons vu et, qui plus est, réellement dépouillé les 80,000 (plus ou moins, nous ne les avons pas comptés) documents en question, que les maires se sont bornés à demander aux fabricants pour les transmettre aux préfets, et si un certain nombre de ces documents étaient assurément « dignes de foi, « nous'avons aussi eu sous les yeux plus d'un cadre non rempli et qui portait même la mention: < Le fabricant refuse de répondre. » Et quand il ne refusait pas brutalement, s'est-il toujours efforcé d'être véridique, sans craindre de voir ces impôts augmenter? Il est difficile do le croire.
La double oécessité de décharger radministration et de contrôler les éléments à fournir a fait créer, en Belgique, par l'arrêté royal du 20 octobre 1841, des commissions provinciales de statistique, et en France, par le décret du 1^' juillet 1852, des commissions cantonales de statistique. Ces deux institutions ne sont pas de même nature. Les commissions belges ne sont chargées que du contrôle ; le travail est fait par des fonctionnaires, souvent par le bourgmestre (maire); il est résumé dans les bureaux du gouverneur. C*est le gouverneur (préfet ou son délégué) qui préside la corn* mission. Les commissions françaises, généralement présidées par le juge de paix, font elles-mêmes les relevés, non plus par commune, mais par canton ; elles les résument et les envoient au sous-préfet ou au préfet. Il est des commissions qui travaillent bien, le produit des autres est médiocre; tout dépend du choix des membres, et le préfet, qui les nomme, a la main plus ou moins heureuse. Ce qu'il faudrait, c'est un système d'encouragement : il y a là un problème qui n*est peut-être pas encore résolu d'une manière satisfaisante *.
La Russie aussi a des commissions provinciales de statistique; elles sont chargées de résumer les données recueillies dans les provinces. Une circulaire, insérée dans le journal de Saint-Pétersbourg du ~ janvier 1861, les institue et indique leur organisation. Chaque comité ou commission doit avoir un secrétaire salarié, et ce secrétaire semble devoir être un agent précieux pour le bureau central.
Aux Ëtats-Unis, selon le rapport de M. Young, présenté au congrès de statistique de Saint-Pétersbourg, la statisti-
* On distribue des médaUles, et les noms des personnes récompensées sont inscrits au Journal officiel.
que agricole est recueillie de la façon suivante. La division de statistique, au département fédéral d'agriculture, a dans chaque comté un correspondant statistique recommandé par des sociétés locales ou par toute autre autorité compétente ; cela fait environ 2,000 correspondants. Chacun d'eux s'entoure de trois assistants pour former un statistical board. Le bureau de Washington envoie à ses correspondants des cadres (formes) que ses correspondants remplissent et renvoient. Les renseignements sont de pures évaluations. Le ministère de l'agriculture de Prusse reçoit également des données analogues par les sociétés d'agriculture. Nous aurons à y revenir.
Comme on Taura pressenti, le concours gratuit n'est pas sans inconvénients; l'administration esta la merci d'hommes de bonne volonté, sur lesquels elle a peu de moyens d'action et aucun pouvoir coercitif. Aussi a-t-on proposé de divers côtés la nomination d'agents rétribués spéciaux dans les départements. Cette mesure, nous l'avons déjà dit, serait excellente, mais elle se heurtera presque toujours à la difficulté financière. L'argent est aussi le nerf de la statistique. Toutefois, à défaut d'agents spéciaux, il suffirait de distribuer des gratifications à certains fonctionnaires pour leur donner le zèle nécessaire.
Il est d'ailleurs une statistique pour laquelle quelques pays ont voté des fonds très importants : c'est le recensement, mais nous traitons cette matière dans un chapitre spécial.