CORPS CONSTITUÉS. «- SOCIÉTÉS LIBRBS. — STATISTICIENS LIBRES
Nous ne donnerions pas une idée complète de Torganisation de la statistique, si nous ne mentionnions encore divers autres « producteurs » de statistique, pour nous servir d*une expression inventée, si nous nous trompons, par H. Engel. Le même auteur parle aussi de « consommateurs 9 de statistique, mais nous ne savons pas au juste à qui il s*applique ce terme. Pour nous, sont consommateurs de statistique^ non seulement ceux qui cherchent un chiffre, mais tous ceux qui trouvent en passant un « terme numérique » dans un journal, qui le lisent avec intérêt, et, s*il y a lieu, en font leur profit. Il n*est que trop de lecteurs qui sautent par-dessus, et reprennent plus loin. S*inst];uire, c'est peut-être consommer du savoir, mais c*est à coup sûr se former un capital intellectuel. Quoi qu'il en soit, nous allons dire un mot de trois sortes de producteurs de statistique différents de ceux dont il a été question plus haut.
Il est des corps constitués qui font parfois des relevés. Ainsi un consistoire, une chambre de commerce, une société d'agriculture, peuvent faire de la statistique. Nous en avons vu des exemples ; le plus connu de tous est sans doute celui de la statistique industrielle de la ville de Paris, exécutée, ^ à trois époques différentes, — par la chambre de commerce de Paris. Hais un grand nombre d'autres chambres de commerce publient des travaux analogues: nous ne citerons, en France , que ceux des chambres de Lyon pour
la soie, et ceux de Besançon pourThorlogerie; la Belgique, rAllemagne, Tltalie et d'autres pays ne restent pas en arrière. En Prusse, une société d*agriculteurs a exécuté un beau travail sur les salaires des ouvriers de l'agriculture, et a chargé de cette enquête un professeur de mérite, H. von der Goitz. La publication a paru chez Wiegandt, Hempel et Parey, libraires à Berlin. Nous pourrions multiplier ces exemples.
Nous avons ensuite à mentionner les sociétés libres de statistique. Nous ne parlons ici, ni des commissions centrales, ni des commissions provinciales ou cantonales de statistique, car ce sont des organes gouvernementaux travaillant sans doute gratuitement, mais qui sont créés par Tautorité, et en reçoivent Timpulsion, tandis que les sociétés que nous avons en vue sont des corps savants, qui se réunissent dans l'intérêt de la science, sans se préoccuper des intérêts de l'administration. Il y a des sociétés de statisticjue dans un grand nombre de pays; Paris en compte, deux, mais dont l'une seulement a marqué % et parmi celles des départements, la société de Marseille est la plus connue. Nous ne ferons pas l'énumération de celles qui travaillent dans les pays étrangers, car notre liste serait nécessairement incomplète; mais nous devons au moins nommer la Staiistical Society ofLondon^ qui compte tant d'hommes éminents et qui existe depuis 1835, et la société de statistique de Suisse, dont les secrétaires généraux ont été successivement MH. Stœssel, Gisi, Chatelanat. Ces sociétés sont des c producteurs » de statistique dans le sens le plus étroitdu
* Elle a célébré en 1885, la 25* année de son existence, en invitant des statisticiens étrangers. Le compte rendu de cette fête statistique sera publié. La Société de Ix)ndres a fêté peu après son demi-centenaire.
mot, car certains de leurs membres font des relevés originaux, et produisent ainsi des statistiques qui sans eux n'auraient jamais été faites. Quelques-unes de ces statistiques sont même d'une nature si délicate, qu*un amateur zélé pouvait seul réussir à en collectionner les éléments.
Pour prouver que ces sociétés produisent des statistiques originales, on n*a qu'à parcourir les recueils qu'elles publient. Nous avons sous les yeux les trois volumes du Ge^ neral Index de la société de Londres, et nous avons le plus grand embarras du choix. Nous trouvons là des recherches sur la situation (recettes et dépenses] des ouvriers agricoles, sur les bibliothèques ambulantes, sur la mortalité parmi les pairs, sur les ressources financières de l'Église d'Ecosse, sur la circulation des lettres de change, sur la variation des prix, etc., et, dans cette énumération, nous n'avons pas complètement épuisé les trois premières lettres de l'alphabet (V Index est par ordre alphabétique) . Il en serait de môme du Journal de statistique de Suisse. Nous devons encore considérer comme t production • certains travaux qui, quoique fondés sur des éléments connus, établissent des combinaisons nouvelles faisant ressortir quelque vérité plus ou moins imprévue. Nous ne dédaignons pas non plus des tentatives comme celles de M. Hyde Clarke (Jour, of tke stat. Society, t. XXXIV), sur la distribution géographique des qualités intellectuelles en Angleterre, bien que nous n'approuvions pas le critérium employé; ni même de simples évaluations basées, faute de mieux, sur des données incomplètes, comme celles qui cherchent à établir la production des céréales en Angleterre. Ajoutons que ce n'est pas sans hésitation que nous approuvons une évaluation, mais mieux vaut peu que rien.
Ce qui précède montre indirectement ce que peut faire un statisticien isolé (ou statisticien libre); car, dans la plupart des exemples cités, c'est toujours un individu qui observe, qui travaille, la société n'agissant que comme stimulant : mais voici quelques exemples d'individus auxquels ce stimulant a manqué. M. Laverrière, en France, à l'aide d'un grand nombre de correspondants dans les départements, est parvenu à établir d'une manière assez approximative, et bien avant le gouvernement, le montant de la récolte du blé. En Allemagne, H. le professeur Laspeyres a publié des travaux originaux sur le mouvement des prix (d'après les mercuriales de Hambourg] . Dans différents pays, surtout en Angleterre, certains commerçants répandent des circulaires qui font autorité en statistique, puisqu'elles sont citées par des statisticiens officiels. The Economist mérite également d'être nommé ici et l'on pourraitaisément allonger la liste.
Quant aux auteurs de traités ou de monographies de statistique, bien qu'ils empruntent leurs éléments aux statistiques officielles, vis-à-vis de la masse du public, ils sont de vrais producteurs. Est-ce Tagriculteur qui récolte le.blé ou le boulanger qui fait le pain qu*on doit regarder comme le vrai producteur? Le boulanger n'est-il pas au moins l'un des agents indispensables de la production? Combien de personnes pourraient digérer le blé crû?
On voit que nous ne nous gênons pas de combattre pro avis et focis.