MODE DE KECUEILLIR LES DONNÉES ÉLÉMENTAIRES
La première épreuve à laquelle on doit soumettre toute statistique, c est la recherche de la source. Peut-ôn se procurer le renseignement? Les données méritent*elies confiance? Puis n'y a-t-il, dans Fespèce, aucune raison pour suspecter « des tendances, » des passions ou des intérêts? Nous n'avons pas à parler ici de l'appréciation morale d*un travail statistique, nous dirons seulement qu'il nous semble psychologiquement impossible qu'un statisticien de profession altère sciemment et surtout matériellement des chiffres, c'est seulement dans l'interprétation que ses tendances, s'il en a, peuvent exercer une influence, qui sera généralement (presque) inconsciente. L'altération volontaire, le faux en écriture publique, ne se suppose pas; c'est à celui qui accuse qu'incombe la preuve, et, encore une fois, nous ne la croyons pas possible, nous n'en connaissons d'ailleurs aucun exemple.
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Hais, de la meilleure foi du monde, on peut être dans la nécessité de se contenter de renseignements imparfaits. Si Ton en avertit le lecteur, tout est pour le mieux; mais on peut oublier de l'avertir, ou, — ce qui est bien plus fréquent — on peut se faire illusion sur la valeur des chiffres qu'on offre , et voilà pourquoi il est toujours bon de s'informer d'où viennent les données premières et par quels procédés on les a recueillies. Passons donc en revue les principales statistiques, pour nous rendre compte de ce qu'on a fait et de ce qu*on peut faire.
Population. — La statistique de la population, cette base fondamentale de toutes les autres, est heureusement aussi celle dont les élément^ peuvent être, et généralement sont les plus exacts. On distingue deux sortes d'opérations: le mouvement et le dénombrement (ou recensement). Le mouvement comprend les naissances, les mariages, les décès, et dans presque tous les pays civilisés, ces faits sont inscrits avec soin sur des registres authentiques, et ce sont ces registres qui fournissent les données élémentaires. Autrefois ces registres étaient tenus par le clergé, ce qui avait bien des inconvénients dans les pays où divers cultes se partagent les populations; mais les registres laïcs de l'état civil tendent à remplacer partout les registresde l'Église, du temple et de la synagogue. Pour les registres de Tétat civil les omissions sont maintenant très rares et deviennent tout à fait insignifiantes par leur nombre infime. Ces registres renferment aussi à peu près tous les renseignements utiles. On peut considérer la plupart des données comme absolument bonnes, seuls les âges des décédés, l'indication des causes des maladies, peut-être la profession laissent à désirer; il en est de même de la statistique des mort-nés, qu'on
fait bien de tie compter ni avec les naissances, ni avec les décès. Il serait fort désirable qu*une loi prescrivit de tenir un registre séparé pour les mort-nés et ne les confondent pas avec les enfants décèdes avant la déclaration delanaissance^ et qu'on les inscrivit là, et dans aucun autre registre. Le chiffre des mort-nés est toujours au-dessous de la vérité, car nous ne croyons pas qu*on tienne note des fausses couches proprement dîtes. Or le nombre des fausses couches semble le complément logique du nombre des mort-nés. Le nombre des enfants naturels peut également être considéré comme un peu trop faible, car il est possible de dissimuler parfois le caractère de Tunion des parents; du reste, nous avons eu l'occasion de nous assurer que des personnes ayant vécu maritalement et passant réellement pour mariées, ont cependant déclaré la vérité à l'état civil. L'erreur ne peut donc être qu'extrêmement faible.
Il est des personnes qui comprennent j'émigration et l'immigration parmi le mouvement de la population; nous hésitons à approuver cet usage : on doit réserver l'expression de a mouvement de la population v aux chiffres qu'on relève dans les registres de l'état civil (laïcs ou non). Ëii tout cas, on ne connaît jamais toute Témigration ni l'immigration ; on peut tout au plus tenir note des départs et des arrivées par mer.
Les procédés de dénombrement tendent à se perfectionner, et en même temps à se rapprocher les uns des autres. Bien qu'on ait fait de bons recensements antérieurement à 1846, celui qui a été ordonné en Belgique par l'arrêté royal du 30 juin de cette année, est toujours considéré comme un modèle; il est certainement le point de départ de sérieuses améliorations. D'autres progrès ont été réalisés par suite
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des congrès et surtout des efforts de M. Farr, à Londres, M. Engel, à Berlin, de M. Bodio, à Rome, et de quelques autres. Comme la manière de relever les éléments tient par plusieurs côtés au mode de dépouillement, nous renvoyons, pour éviter les répétitions, au paragraphe suivant, qui traite du dépouillement, ainsi qu'au chapitre spécial consacré aux Recensements.
Agriculture. — Le procédé naturel à employer semble celui-ci : Prendre le cadastre pour base de la statistique (le cadastre est censé indiquer l'étendue des surfaces), et en compléter les données en s'informant auprès des cultivateurs sur la nature des cultures et l'importance des produits, soit en notant les réponses en leur présence, soit en leur laissant un cadre à remplir. Ce procédé a été essayé sans succès en Angleterre, en France et ailleurs. En Belgique aussi , on a déposé dans chaque ferme un bulletin à remplir (voy. Tinstruction ministérielle du 30 juin 1846, approuvée par le roi), et les résultats des tentatives anglaises ressortent d'un Muebook de 1854, intitulé : Reports ofPoorlaioInspeclors on agriculture siatisticsK En Allemagne, Texpérience que M. Engcl a faite en Saxe sur cette matière, semble l'avoir découragé de la renouveler en Prusse. Il ne l'entreprit en effet, avec les autres états allemands, que par suite d'une décision votée par le Bundesrath (conseil fédéral), le 8 novembre 1877. On trouvera les pièces, actes et cadres dans la Zeitschrifl de 1878
* Nous renvoyons aussi aU Heport from the teleet eommittee of îKe House of Lords appointed to inquire into te besl mode of ohtaining accurate Agriculture statisiicsy etc. Londres, 1855. Ce volume renferme bien des choses intéressantes, mais nous n*en admettons les conelusions que sous bénéfice d'inventaire. Il aurait fallu un certain nombre de pages pour les reproduire ici et les discuter; mais nous ne croyons pas que le lecteur en aurait tiré un profit équivalent.
p. 181. Les cadres nous semblent très peu instructifs, et dans les instructions on lit entre les lignes, qu'on a conscience des diflScultés qu'il faudra vaincre. Le procédé direct, Tinformation sur place, semble le plus naturel ; mais où trouver le personnel si on ne le paie pas, et si on le paie, la rétribution s'élèverait à un chiffre important, à cause du grand nombre d'agents qu'il faudrait pour l'opération . Et quelle sera la valeur des renseignements en présence de la mauvaise volonté des cultivateurs, ou de leur ignorance, qui les portent souvent à donner des réponses inexactes, — des chiffres atténués — par crainte de Timpôt *. La statistique du bétail, et certains relevés d'objets très distincts et très apparents, peuvent seuls réussir par le procédé direct. Les prix moyens peuvent être calculés d'après les mercuriales des marchés; mais la superficie annuelle des cultures, le rendement par hectare, et le montant total de la production , ne pourront êlreétablisqu'approximativement. C'est précisémentàcause de ces difficultés qu'on a proposé dans les congrès de faire une statistique approfondie tous les dix ans, et de se contenter dans Tintervalle d'un minimum de renseignements annuels.
On ne saurait soutenir que, faute de pouvoir se procurer des chiffres d'une exactitude absolue, on devra s'abstenir complètement : c'est vouloir jeûner jusqu'à ce qu'on aura obtenu l'aliment préféré, L'État aussi bien que les particuliers sont assez souvent forcés de se contenter de renseignements approximatifs. Mais comment se procurer un minimum de renseignements sur les produits du sol. Tant qu'an ne pourra faire mieux (et on pourra faire mieux lorsque
* En Belgique, on fait recueillir les renseignements par les institnteora. Recensement de 1880, publié en 1885.
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les populations seront habituées à la statistique), des commissions cantonales pourront constater tous les ans les changements opérés dans l'emploi du sol, en indiquantdaos quelle proportion telle ou telle culture s*est étendue, ou a été restreinte; ces commissions devront établir aussi le rendement, en constatant ce qui est de notoriété publique et en opérant un contrôle au moyen d*un certain nombre d*expériences directes (pesage et mesurage). Sur la matière d*indiquer les proportions, voy. le chap. x, où il est traité de l'art de poser les questions, et l'on devra, dans les publications, faire connaître comment on a opéré. A défaut de commissions de slatististtque, les sociétés ou comices agricoles, des comités ad hoc, des correspondants isolés, peuvent rendre le même service.
Industrie, — La statistique industrielle lutte contre les mêmes difficultés que la statistique agricole : on doit s'adresser aux producteurs, et les producteurs, — en général,— refusentde donner des renseignements ou en donnent d'inexacts. Et pourtant, il est indispensable de connaître le montant des productions, tant dans l'intérêt des finances que dans celui du commerce, et pour résoudre nombre de questions économiques ou sociales. On devra donc se contenter, — comme pis-aller, — de données approximatives. Toutefois, si ces données s'appuyent sur de nombreux faits positifs, les erreurs ne seront pas bien considérables. On aura très exactement, surtout lors des recensements, le nombre des établissements, des patrons, des ouvriers, des machines à vapeur et autres moteurs, des fours et des fourneaux, des métiers, des broches et autres instruments. On aura même le montant de la production, cette pierre philosophale de la statistique, pour les industries soumises
à un impôt spécial : minéraux, sucre, sel, alcool et autres. Pour les autres industries, il ne restera que Tinduction. On sait ce qui peut être produit à Taide d'un haut fourneau, ou d'un métier, ou d'une broche; on peut faire des expériences, consulter des fabricants à esprit libéral,' ou les comptes rendus des compagnies anonymes, etc. Il y a, pour certaines industries, des moyens de contrôle. Dans les pays qui ne produisent pas de coton, par exemple, on peut établir assez rigoureusement, par la comparaison de Timportation et de l'exportation, la quantité de cette matière première qui reste dans la contrée; on connaît la proportion du déchet de fabrication, et on obtient ainsi approximativement la quantité employée dans les manufactures. L'habileté du statisticien consistera à se rapprocher le plus possible de la vérité. Ces procédés ne permettront pas de savoir combien produit tel ou tel fabricant, mais il permettra d'évaluer assez bien l'ensemble de la production. Nous ne nous dissimulons pas ce que cette méthode a de défectueux, et, à une certaine époque, nous avons pensé qu'on pourrait obtenir des renseignements meilleurs en faisant remplir parles fabricants des bulletins qu'on prenait l'engagement formel de ne pas publier individuellement : on aurait seulement fait connaître le total. L'expérience a été tentée, à Paris, mais l'essai n'a pas réussi. Les fabricants n'ont pas eu confiance, ou n'étaient eux-mêmes pas bien renseignés; en tout cas, leurs déclarations se sont souvent trouvés, invraisemblables. Une évaluation raisonnée, faite par des statisticiens technologistes ou par des hommes spéciaux, aurait donné des résultats meilleurs. Le congrès de Vienne s'est prononcé dans le même sens (celui de Bruxelles en étaitencore aux bulletinsindividuels),
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mais les formules proposées en 1857 manquent de clarté. On s'arrête toujours longtemps à la partie relativement facile de la tâche, et Ton passe rapidement et en quelques phrases vagues sur les vraies difficultés, sur les moyens de se procurer des données élémentaires rigoureusement exactes. Le congrès de Saint-Pétersbourg en est revenu aux bulletins à faire remplir par les chefs d'industrie, car le statisticien est très peu favorable aux évaluations ^ Hais ici aussi on peut s'écrier : E pur si muove ! Mieux vaut une bonne évaluation qu'un mauvais relevé. Lie technologiste se trompera de 5 à 10 p. 100, le fabricant nous trompera parfois de 40 à 50.
La statistique des salaires se rattache à la fois à Tinoustrie et à Tagricullure. Il n*est pas toujours facile d'obtenir de bons renseignements sur ce point, et nous n'aurions pas grande confiance dans les résultats d'un relevé par bulletin individuel. Nous préférons de beaucoup le procédé employé par M. Boehmert (Dresde), lorsqu'il a fait son enquête : c'est de s'adresser, d'une part, à un certain nombre de maisons sérieuses, à des fabricants connus, et de l'autre à des ouvriers intelligents, et de comparer les résultats. On obtient ainsi des renseignements dignes de foi. Si Ton peut espérer recueillir la vérité sur les recettes des ouvriers, il est extrêmement difficile de se procurer des budgets de dépense irréprochables. Ceux que divers auteurs, d'ailleurâ très respectables, nous ont présentés sont peut-être vrais, mais ils ne sont pas vraisemblables. On croit avoir fait
f Pour se rendre compte des difficultés que rencontre une statistique de l'industrie, on n'a qu'à parcourir la Zeitschrift de M. En^el et ses annexes de 1870 à 1875, et encore la statistique proposée passe-telle les productions sous silence.
MODE De HECUEILLIR ET DE DÉPOUILLER LES DOCtUENTS. !2U 1
beaucoup lorsqu^on a dressé le cadre des questions : combien dépense-t-on pour le loyer, pour le vêtement, le pain, le lait, etc. , etc. Cette partie de la besogne est facile , la diflBculté consiste à obtenir de bonnes réponses . On ne doit cependant pas en désespérer, et ne pouvant obtenir des renseignements sérieux de tous, il faut au moins s*adresser à quelques-uns, — au plus grand nombre possible sans doute, — en contrôlant les indications des uns par celles des autres, et, selon le cas, en prenant des moyennes. Généralement on exagère un peu les dépenses et on omet les petits revenus accessoires*.
Il est question plus loin de la statistique des profes* sioDs.
Autres statistiques. — La plupart des autres relevés se font sur documents : les banques, les caisses d'épargnes, les sociétés de secours mutuels, les hôpitaux , les bureaux de bienfaisance, les chemins de fer, etc., envoient des comptes rendus fondés sur les comptabilités des sociétés ou établissements; les inspecteurs de l'instruction publique font des rapports basés soit sur leurs propres relevés, soit sur ceux des instituteurs; la statistique judiciaire prend sa source dans les registres des greffes, où chaque détail de la procédure laisse sa trace ; la statistique des douanes se fait par des agents spéciaux salariés, les douaniers^; les statistiques financières résultent de la comptabilité, à laquelle la
* A la campagne, on a souvent un lopin de terre, ou des poules, où les eufants vont cueillir des fraises pour les vendre au marché. Il y a une grande variété de « petits bénéfices. »
< Il y a encore ici des desiderata, malgré les travaux faits à Londres, à Berlin et ailleurs. On trouvera beaucoup de matériaux sur la matière dans les comptes rendus des congrès, dans les Monaishefic Ù6 la statistique impériale de Berlin, dans HiriKs Annakn^ dans le ioum, oftKe Statùtical Society,
perception des impôts et les dépenses sont soumises. Seulement, ce qui domine dans la plupart de ces statistiques, c'est l'intérêt administratif, qui est heureusement souvent, mais pas toujours , identique à l'intérêt scientifique. Les modifications à introduire dans les cadres et les registres dépendent de l'administration compétente, et le service de la statistique, s'il n'appartient pas au même ministère, aura de la peine à faire accepter des modifications: les hommes n'aiment pas les innovations venant «c du dehors >, et surtout des « théoriciens », mais la persévérance parvient à vaincre bien des obstacles. Une commission centrale sérieuse facilitera l'entente, assurera des concessions; en faisant compléter les cadres qui servent à recueillir les données élémentaires, elle agit sur les opérations primaires d'une statistique, et c'est à ce titre que nous la mentionnons ici.