CHAPITRE XVI
Statisti^e morale.
§ l•^ — OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
11 ne faudrait pas trop prendre à la lettre ce titre de Stàtistique maralCy que nous sommes bien obligé d'employer, puisque cest l'expression reçue, quoique tout le monde sache qu'il est impossible de faire la statistique de la moralité d'une nation. La moralité se manifeste, sans doute, aussi par des actes, mais bien plus encore par des sentiments, des pensées, et surtout par des abstentions d'agir, par des victoires sur soi-même. Qui enregistrera les convoitises auxquelles on n'a pas cédé, les passions qu'on a refrénées^ les tentations auxquelles on n'a pas succombé ! Aussi, la statistique morale est-elle une antiphrase, car c'est la statistique de l'immoralité qu'elle entreprend, et encore seulement de quelques catégories d'actes immoraux, de celles qui se manifestent par un résultat visible ou, plus exactement, celles qui arrivent à la connaissance de l'autorité. Ces actes sont, relativement, si peu nombreux qu'il
seraittémérairede juger un peuple d'après les faits auxquels nous faisons allusion, et que nous examinons plus loin; et si quelques statisticiens peu expérimentés les emploient pour ce but, la plupart n'étudient les faits en question qu*à un point de vue purement psychologique, pour surprendre l'action du libre arbitre, pour savoir dans quelle mesure la volonté humaine peut résister aux influences extérieures.
Nous avons traité dans un autre endroit la question du libre arbitre (voy. p. 137), et nous ne reviendrons pas ici sur les considérations que nous avons présentées en examinant la théorie; notre tâche actuelle consiste uniquement à présenter quelques chiffres caractéristiques, et surtout à indiquer au lecteur dans quelle direction il doit porter ses études et quels écueils il doit éviter. C'est à lui à creuser cette matière délicate, et surtout à se mettre en garde contre les illusions, les opinions préconçues, les faits mal constatés, les déductions hasardées.
Les statistiques les plus généralement employées sont celle de la criminalité, celle des suicides et celle des enfants naturels. Nous pourrions ajouter les séparations de corps, la mendicité, Tivresse, ou seulement, le tableau de la quantité d'eau-de-vie consommée; Valiénation mentale, et quelques autres faits sont également considérés comme caractéristiques par certains auteurs. M. le professeur A. d'Œttingen est allé bien loin, dans ce sens, en employant des chiffres et parfois même des raisonnements d'une valeur douteuse. Quetelet a pu obtenir des résultats inattendus par l'étude des mariages par âge, et d'autres publicistes ou statisticiens ont cherché leur critérium ailleurs. Nous n'avons d'autre but que de donner des indications générales ,
devant servir de guide aux premiers essais du lecteur, en le laissant ensuite bien préparé pour continuer son chemin tout seul.