LA CRIMINALITÉ
En matière de criminalité, les comparaisons internationales sont souvent scientifiquement impossibles, à cause de la différence des législations. Ce sont surtout les lignes de démarcation séparant les crimes des délits et les délits des contraventions qui ne sont pas tirées aux mêmes endroits dans les divers pays, différence qui provient moins de vues divergentes sur la criminalité des actes que de l'organisation des tribunaux et du mode de relevé des renseignements. Par exemple, il y a des crimes, des délits, des contraventions, or leur classement diffère assez sensiblement d*un pays à l'autre. Puis un méfait passe dans une autre catégorie (un délit devient crime), selon la gravité des circonstances accessoires. Ainsi, il y a le larcin, le vol simple, le vol à main armée ou de nuit dans une maison habitée, etc. Ces classifications sont d'une grande importance. Malgré cette difficulté fondamentale, certains rapprochements restent possibles, notamment en ce qui concerne les crimes proprement dits et quelques délits de nature tranchée. On peut étudier ces actes à deux points de vue principaux. On peut vouloir s'arrêter surtout : i"* aux causes intérieures ou supposées telles, consistant dans les qualités ou défauts de la race (si tant est qu'elle exerce une infiuence sur le moral) qui ne peuvent se manifester qu'en se reproduisant dans les individus avec une fréquence prononcée, caractéristique ; 2° aux
causes extérieures, influences du milieu moral, influence du milieu économique et social, influence du milieu physique. II est d*aillleurs un élément très important, et qui reste souvent inconnu : ce sont les changements subis par la législation, laquelle transforme parfois des crimes en délits et des délits en crimes. Les comparaisons internationales présentant des difficultés aussi grandes, on se borne le plus généralement à étudier la statistique judiciaire d'un même pays, quitte à en corroborer les résultats par quelques don* nées empruntées aux autres. Parlons donc de la France.
En étudiant nos annales judiciaires, on est frappé de ce fait : qu'à la môme époque, certains crimes semblent avoir une tendance à diminuer et d'autres à s'accroître. Voici, par exemple d'une part, les coups et blessures, et de l'autre, les attentats à la pudeur. Dans les six périodes 1826-30, 1831-40, 1841-50, 1851-60, 1861-69, les coups et blessures graves suivent la marche décroissante suivante : 253 ~ 229 — 192 — 83 — 33 — 17, tandis que les attentats à la pudeur sur des enfants afiectent un accroisement constant : 136 ^ 196 — 283 — 738 — 751 — 781. On pourrait en conclure que les instincts de violence se sont adoucis, mais que la corruption a remplacé la barbarie. La conclusion aura peutêtre été hâtive, car on vient de voir seulement les crimes, et l'on doit consulter aussi les tableaux des délits. Prenons donc les séries correspondantes : coups et blessures (non graves) : 9,618 — 12,261 — 12,201 — 15,520 — 17,908 affaires; délits contre les mœurs : 603 — 1,139 — 2,523 — 3,557 — 3,606. Les coups et blessures ne semblent donc pas avoir diminué d'une manière bien sérieuse; s'il en passe moins devant les cours d^assises, c'est que le parquet correctionalise l'afi'aire (passe sur les circonstances trop
aggravantes) : si nous ne nous trompons, le classement des infractions a même été modifié par la loi; les crimes et les délits contre les mœurs ont décidément augmenté. On trouvera, dans notre Statistiqus de la France (Paris, GoiU laumin, â"" édit., 1875), des détails sur tous les crimes, délits et contraventions commis en France depuis 1826; nous nous bornons à y renvoyer, en ajoutant une remarque générale. Quelques auteurs ne veulent tenir compte dans ces statistiques que des individus condamnés; c'est trop restreindre le champ des observations. La condamnation peut ne pas avoir lieu faute de preuves suffisantes , mais le crime a été commis : on ne peut pas en charger tel individu déterminé, mais il faut le porter au compte de la nation. Le nombre des affaires est lui-même au-dessous du nombre de crimes commis , car il est des crimes constatés qu'on ne poursuit pas, faute d'avoir des indices sur les auteurs; il est même des crimes qui restent inconnus , — du moins pendant un certain temps (peut-être toujours], — et qui ne figurent pas à Tannée où ils ont été commis. Dans la plupart des cas, l'examen peut porter sur les accusés, de préférence aux condamnés; les chances d'erreur sont moindres que l'on ne croit , et sont compensées par quelques avantages. Nous emploierons, par exemple, le nombre des accusés pour comparer les attentats commis contre les personnes et ceux contre les propriétés. Sur 1,000 accusés, dans la période 1826-30, 256 étaient poursuivis pour attaques contre les personnes et 744 pour attaques contre les propriétés ; dans les périodes suivantes nous trouvons : en 1831-40, 295 (personnes) et 705 (propriétés); en 184-150, 315et685; enl851-60, 355 et 645; en 1861-65, 429 et 571; en 1866-69, 427 et 573. Le nombre des crimes contre les
STATISTIQUE MORALB. 491
personnes 8*est accru depuis lors ; il a été, dans la période 1871-75, de 386 contre les personnes et 614 contre les pro* priétés, et dans la période 1876-80 de 423 contre les personnes et de 577 contre les propriétés. C'est raccroissement des attentats à la pudeur qui grossit la proportion des attaques contre les personnes.
Les femmes commettent bien moins de crimes que les hommes. Sur 1,000 accusés, il y avait 170 femmes dans la période 1826-1850; de 1851 à 1860, 180; de 1861 à 1865, 165; de 1868 à 1869, 160; de 1871 à 1875, 165; de 1876 à 1880, 159 seulement. Cette diminution du nombre proportionnel des femmes, corrobore le fait de Taugmentation du nombre des attentats à la pudeur , qui doivent tous être mis sur le compte des hommes. La proportion des femmes est pi us forte en Angleterre, dans la même période, 253 sur 1 ,000 et plus faible en Prusse^ 150 sur 1 ,000. Le document anglais entre dans quelques détails : 1"* attaques contre les personne, 151 femmes (sur 1,000 accusés; par conséquent, il y a 849 hommes); 2* attaques contre la propriété, avec violence, 90 femmes (sur 1,000), sans violence 288; 3^ faux et fausse monnaie, 291 femmes; 4'» destruction malveillante de propriétés, 83 femmes; 5^ autres crimes, 301 femmes sur 1,000 accusés. En Russie (1860-63), 885 hommes contre 115 femmes.
Selon rétat civil, depuis 1826, un peu plus de la moitié des crimes sont commis par des célibataires, ce qui n*est pas étonnant, la plus grande partie des crimes se perpétrant dans la jeunesse. D'ailleurs, pour quelques-uns, les causes qui les ont privés du mariage, par exemple la mauvaise conduite, peut les avoir poussés au crime. Dans la période 1876-80 pour n*en citer qu'une à titre d'exemple, les accusés
492 LIVRE IV. — PARTIE APPLIQUftS OU DÉIIOGRAPBIB.
se classent ainsi : 2,430 célibataires, ou 55.5 p. 100, mariés ayant des enfants 1,S59, ou 28.8 p. 100; mariés sans enfants 374, ou 8.5 p. 100; veufs avec enfants 239, ou 5.5 p. 100; veufs sans enfants 72, ou 1.7 p. 100'. En Prusse (1862-65), sur 1,000 accusés, on comptait 446 célibataires hommes, 85 célibataires femmes, 404 mariés et veufs et 65 mariées ou veuves.
L*âge est une des données les plus importantes. Voici, sur 1,000, le nombre des accusés aux âges et périodes ciaprès :
ine-M.
l«St-«e.
iftei-«s.
lMS-t9.
Wl-7».
^gés de moins de SI ans.
- deSiàiOans
- deiOkSOans
SSI
— de plus de 60 ans...
On voit que la criminalité devient de plus en plus précoce.
Les différentes contrées n*ayant pas adopté la même classification par âge, les comparaisons ne sont pas possibles; les chiffres que nous avons examinés permettent néanmoins de reconnaître que, sous le rapport de Tâge des criminels, les différentes ne sont pas bien grandes d'un pays à Tautre : la jeunesse est partout Tâge des passions. Ajoutons qu'un certain nombre de criminels étant des récidivistes, le même individu peut figurer plusieurs fois sur les tableaux; ilen résulte qu'en réalité, lenombredes malfaiteurs est un peu moins grand que les chiffres absolus ne l'indiquent, il y aurait lieu d'insister sur ce point.
Le document français distingue aussi le domicile fyhabi'
* Si DOUB raisonnions comme on l'a fait relativement aux céliluitaires, nous concluerions de ces chiffres que plus on a d^enfants, plus on commet de crimes. Que vaudrait une pareille logique?
SÎATtSTtQUB MOHALK. /f93
tat) des accusés. Dans la période 1876-80, sur 1,000 accusés 449 habitaient les villes (communesde plus de2,000 habitants sédentaires, agglomérés), 466 les campagnes, 85 n'avaient pas de domicile fixe. Les villes n'ont que les 3/10 de la population totale et près de la moitié des accusés, ce qui n'est pas surprenant , les gens déclassés , les esprits inquiets et aventureux se portent de préférence vers les villes, où d'ailleurs certains crimes peuvent seuls trouver uu champ propice. Voici le même renseignement pour quelques périodes antérieures.
im-M.
IMl-CI.
-> — DrbaioM...
UO
— tans domicile Aie
Si maintenant nous nous informons de la profession des accusés, les comptes rendus français nous donnent la réponse suivante :
ISMM. lUl-M. 1M1-«S. IMMt.
CDlUTataon, jooraalien, etc., etc 368 369 363 340
Oorrién 333 303 341 310
Domestiques attachés à la penoone. . . 72 73 63 60
Négociants, marchands, aobergistes... 122 130 107 140
Appaitenantsanx professions libérales. 58 66 70 70
Vagabonds, gens sans aren 47 59 56 50
Dans les documents postérieurs le classement des professions est un peu différent la comparaison est donc plus difficile.
Il serait utile de comparer, pour chaque profession, le nombre des criminels au nombre de Tensembledes indi vidus delamèmeprofession,maisjusqu'ànouvelordreladifférence des classifications rend ce rapprochement impraticable.
494 LIVRE IV. -^ PARTIB APFLIQUÉB OU DÉMOGRAPHIE.
Ainsi nous ne sommes nullement sûr que, mime pour les « cultivateurs, » le ministère chargé du dénombrement et le ministère chargé de la justice aient en vue exactement les mêmes populations. Le grand propriétaire rural, par exemple, est-il compris parmi les cultivateurs ou les professions libérales? Nous pourrions poser d*autres questions
encore, mais il suffit d'avoir montré qu'il y a ici quelque
chose à faire.
Il nous reste à donner quelques indications sur le degré d'instruction des accusés. En 1876-80, l,319ou 301 p.1,000, d'entre eux étaient illettrés; 2,876 ou 658 p. 1,000, savaient lire et écrire, et 179 ou 41 p. 1,000, avaient reçu une instruction supérieure. Le nombre des illettrés (analfabeii) va en diminuant, comme le montre le tableau qui suit :
Aflcotéi.
Complètement illettrés
Sachant lire et écrire imparfaitement. .
Sachant hien lire et écrire
Ayant reço une instroction inpérieare.
Les personnes peu favorables à l'instruction populaire croient pouvoir montrer en triomphant que le nombre des crimes ne diminue pas proportionnellement à celui des individus illettrés ; c'est faire semblant d'accorder un pouvoir surnaturel aux signes de l'alphabet : savoir prononcer bUf be^ b%, fro, fru, cela n'exerce aucune influence sur l'intelligence, et encore moins sur le sentiment. C'est l'éducatioD qui élève l'homme moralement et intellectuellement; Tinstruction élémentaire n'est qu'un moyen; si l'éducation fait défaut, l'instrument reste inerte ou peut recevoir un mauvais emploi, mais c'est aux parents qu'il incombe de donner l'éducation. Or, la statistique de l'éducation, dans
ISM-IO.
1811 -eo.
iMi-es.
IMMl
STATISTIQUE MOnALE. 49')
le sens pédagogique du mot, est impossible à faire. Vous ne pouvez pas savoir combien de parents donnent de bons exemples et de bons préceptes à leurs enfants. La statistique est souvent dans la nécessité de compter les instruments, faute de pouvoir compter les produits. Elle peut constater le nombre de ceux qui savent lire, mais non le chiffre de de ceux qui ont appris à en faire un bon emploi. En somme la lecture pouvant mettre Thomme en état de refaire , — ou de faire, — sa propre éducation, la société ou l'État doivent offrir à tous l'instrument du progrès. D'un autre côté, lors même que la connaissance de Talphabet ne serait pas une raison suiBsante pour s*abstenir de commettre un crime, cette connaissance rend assez de services dans la vie pour qu*on continue de la propager, ne serait-ce que pour son utilité matérielle.
La statistique criminelle , et nous n'en avons cité qu'un très petit nombre de faits, montre qu'il y a un mouvement régulier dans le renouvellement du crime, comme si M. Wagner (voy. suprà^ p. 144, etc.] avaitraison. En résultet-il, comme le pensent certains auteurs , que chaque individu ait en lui le germe du crime, et que ce germe se développera s'il est placé dans un milieu favorable , ou si l'individu n'est pas en même temps doué d'une force d'âme capable de vaincre les mauvaises influences; ou faut-il donner raison à ceux qui font naître les uns bons, les autres méchants, ou particulièrement disposés à le devenir? C'est une question que la statistique n'a pas à résoudre à priori. C'est l'expérience, l'a posteriori^ qui est le domaine propre de la statistique; si on lui pose des questions de for intérieur, ou des questions « antérieures et supérieures, » elle se récuse, faute de posséder, jusqu'à présent, des appareils assez
49G LTVnE IV. — PARTIE APPLIQUÉE OU DÉMOGRAPHIE.
sensibles pour rien tirer des faits bruts (et non brutaux) qu'elle recueille sur certaines matières délicates '.
M. G. Hayr nous arrêtera peut-être ici. Il nous meUra sous les yeux son livre: Die Gesetzmàssigkeit im GeselkhafU' leben (Munich, librairie Oldenbourg, 1877); il nous montrera, p. 345, un diagramme mettant eu présence le nombre des crimes et délits, celui des émigrations et le prix du blé (seigle) en usage dans la consommation journalière. El chose remarquable ! la courbe des attentats contre la propriété — et celle de l'émigration — s'élèvent et s'abaissent régulièrement en même temps que le prix du blé, sans doute le nombre des tentations s'est accru. Il faut dire cependant que la courbe des attentats contre les personnes (crimes et délits) n'a aucun rapport avec celui du prix du blé, ni avec celle des attaques contre la propriété. Un aperçu rapide nous a montré que, dans d'autres pays, l'expérience serait encore encore moins concluante, et d'autant moins qu'avec l'élévation des salaires, la dépense causée par le pain joue un
* M. Drobisch (Moralische Statistik, p. 36), et d*autres avec lai, sont choqués de FcxpresBion : penchant au crime^ employée par Quetdet; ils en aimeraient mieux une autre indiquant le degré de facilité à te laisser séduire ou entraîner. Ils admettent le germe du mal, mais non le penchant. Le mal, selon M. Drobisch, on le fait sciemment, en s'en vantant même parfois. Gela est vrai au point de vue du moraliste, mais non à celui du législateur et du juge. Celui-ci ne connaît que la transgression de la loi ; et s'il fait attention aux sentiments, aux penchants, aux motifs de Taccusé, c'est seulement pour chercher les circonstances aggravantes ou atténuantes, c'est pour doser la peine : la condamnation a lieu en tout cas. Et avec raison. Supposons qu*il n'y ait pas de libre arbitre, que A et B font le mal parce que c'est leur nature. Dans ce cas, la société aurait le droit de se défendre contre A et B et de les détniire pour se protéger, comme elle détruit le tigre ou la punaise. On ne peut ménager Taiiéné (le déclarer irresponsable du crime qu'il a commis; que si l'on admet le libre arbitre dans les hommes sains d'esprit. C'est le malade que Ton ménage et non tout le monde.
rôle de plus en plus secondaire dans le ménage des classes ayant un faible revenu.