CHAPITRE III
Les congrès de statistique.
§ 1". — l'idée et la réalisation.
On l'a dit bien souvent, la statistique vit de comparaisons. Aussi dès qu'on a eu un chiffre, dès qu'on a connu Vêlai, la siluation d'un pays à une époque donnée, on a voulu connaître le chiffre ou l'état correspondant antérieur. De même, lorsqu'on supputait la force et la richesse d'un pays, on éprouvait le besoin de savoir quels pays étaient plus forts ou plus faibles, plus riches ou plus pauvres. Ces comparaisons étaient d'abord toutes instinctives. AchenvidM y songe déjà, Bûsching les tente sur une grande échelle; mais on distinguait encore formellement la statistique simple de la statistique comparée, ou, comme on disait au commencement de ce siècle, et quelque temps après, la statistique générale et la statistique particulière*.
I Plus tard, la statistique générale a été souvent prise comme réquWalent de statistique théoriquef et la statistique particulière ou spéciale comme synonyme de statistique appliquée.
Les comparaisons devinrent une méthode usitée qui se perfectionna avec le temps. On commença par recueillir des renseignemenls, par observer, par trier les matériaux, dit Schubert vers 1830, mais on ne tarda pas à vouloir pénétrer plus profondément dans le cœur de la science, c On s'efforça de comprendre la mission et les lois fondamentales de chaque science dans leurs rapports mutuels, en rapprochant les choses analogues, en les combinant avec soin, pour dégager le caractère commun et pour mettre ainsi en lumière des résultats parfois surprenants, et dont on ne pouvait avoir aucune idée tant que les éléments étaient restés isolés.... Cest au moyen de ces comparaisons qu'on a pu faire ressortir ce qu'avaient d'analogue des Etats dont on n'apercevait à première vue que les différences, et c'est en les éclairant ainsi qu'on put apprécier, avec profondeur et impartialité, les faits politiques et économiques les plus importants. i> En 1856, H. le professeur Jonak, dans son excellente Théorie de la slalistique, p. 194, proclame que la méthode comparée devait désormais être la seule méthode appliquée.
D'autres s'exprimèrent d'une manière analogue.On trouve môme d'assez bonne heure l'idée d'un congrès de statistique. Heuschling, rendant compte, dans le Journal deséconomistes, du congrès de Bruxelles en 1853 (t. XXXVII, p. 70), cite Ferry, Diclionnaire de la coîiversation (K®. Statistique), qui émet l'avis que voici : « Puisqu'il est aussi difficile de rédiger une statistique de la France (les statistiques des départements n'étant pas faites sur le même patron), on perdra tout espoir de voir paraître celle de l'Europe, travail qui aurait à surmonter tous les obstacles diplomatiques et dont on ne viendrait peut-être jamais à bout sans U
secours d'un congrès, » Nous ne garantirions pas que Ferry ait une idée bien nette de ce que pourrait faire ce congrès, et nous ne saurions l'accepter comme un précurseur, pas plus que la réunion des historiens allemands à Lubeck, en 1847, parce qu'ils annexèrent une section de statistique à leur assemblée.
Le vrai fondateur, sinon de la statistique comparée, du moins des congrès, c'est Quetelet. Il en éprouvait à coup sûr le besoin d'une manière bien plus intense que Porter, Fletcher, Senior et autres, avec lesquels il s'entendit lors de l'Exposition universelle de Londres (1851), et convint d'organiser un congrès de statistique. La plupart des autres statisticiens , et surtout les économistes , avaient et ont à cœur de comparer les choses analogues, chiffres ou non, des divers pays, car la comparaison est instructive pour tout le monde; mais Quetelet, en mathématicien qui cultive le calcul des probabilités, en théoricien de « l'homme moyen, » voyait surtout le nombre. Plus le nombre des cas est considérable, plus les résultats se rapprochent de la vérité; c'est « la loi des grands nombres ; » et pour qu'on puisse produire de grands nombres, il faut que les nombres relativement petits dont on les compose soient de même nature; on n'additionne pas ce qui est différent. Si vous voulez additionner, par exemple, les enfants de plusieurs pays, il faut s'arrêter partout au même âge et ne pas prendre, en France, les enfants de cinq à douze ans, en Allemagne, ceux de six à quatorze, en Angleterre, ceux de sept à treize; or, avant le perfectionnement du mécanisme des relevés statistiques, un pays avait adopté tel groupement des âges, l'autre un second, un troisième, quatrième, cinquième pays, chacun le sien. Ces différences de classifica-
î)4 LIVRE I. — PARTIE HISTORIQUE.
lion gênaient à la fois les matbémaliciens, les économistes, les administrateurs, tout le monde; de sorte qu'au premier mot, on tomba aisément d'accord sur le principe. Â peu d*exception près, tous les chefs de bureau de statistique et tous les savants qu'on consulta donnèrent leur adhésion ; la plupart des gouvernements approuvèrent Tidée.
Il restait seulement à examiner si l'on se bornerait à convoquer les statisticiens officiels, ou si Ton inviterait en même temps des savants libres de tout lien administratif. On se décida en faveur de la solution la plus large, afin de profiter des conseils de ces savants. C'était là sans doute un excellent argument, la suite montra clairement qu'on avait bien fait. La science a certainement profité de la présence de ces savants, puisqu*on avait en vue une discussion scientifique, laissant à chacun sa liberté d'appliquer ce qu'il jugerait à propos, plutôt qu*une négociation liant les parties contractantes. Ajoutons que les savants qui eurent connaissance du projet ne s'attendaient pas à être convoqués, ils ne le désiraient même pas. Nous avons devant nous deux témoignages de répoque, l'un de Fallati, alors professeur à Tubingue, dans son travail sur la statistique de la Norvège, et l'autre, plus explicite, de M. Sœtbeer, l'éminent professeur de Gœttingue, dans sa traduction du Traité d'économie politique de J. Stuart-Mili (t. II, p. 517) ^ Après avoir insisté sur l'utilité des comparaisons et sur la difficulté de trouver des renseignements comparables (c'est-à-dire de même nature), H. Sœtbeer continue : a II n'eu résulterait pour les services administratifs, ni plus de travail, ni plus d'embarras si Ton faisait partout des relevés d'après le même plan et
< Cette traduction a paru en 1852, à Hambourg, chez Perthes- Besser et Mauke.
d'après les mêmes cadres, et les statistiques des divers pays qui se correspondraient ainsi très exactement pourraient servir de contrôle et de complément mutuels. Pour atteindre ce but, la commission centrale de Belgique a proposé de réunir un congrès, projet dont la réalisation est fort désirable. Mais il vaudrait peut-être mieux qu*un gouvernement, par exemple celui de la Belgique, ftt rédiger le plan développé et motivé d'une organisation uniforme des documents statistiques, qu*il le communiquât aux autres gouvernements, en les invitant à envoyer des délégués oflBciels compétents à une. conférence où Ton examinerait et arrêterait le plan. » On rédigea ces plan ; mais, au lieu de prendre une voie tendant à imposer les améliorations aux différents pays, par une sorte de convention comme elle s*établit plus tard entre les statisticiens allemands, par suite de nécessités administratives et sous les auspices du conseil fédéral, on soumit les propositions à une simple discussion scientifique, laissant chaque pays libre d'adopter ce que bon lui semblerait, et naturellement chacun usa de cette liberté. Il convient de dire que, si Ton avait préféré les négociations aux discussions — en supposant que les divers pays eussent consenti à s'entendre, — il n'y aurait pas. eu de congrès, mais seulement des conférences en petit comité. On n'aurait pas cherché à embrasser d*un seul coup l'ensemble des cadres de la statistique, on aurait plutôt abordé chaque statistique séparément: aujourd'hui la population, demain l'agriculture, un autre jour la justice, et chaque fois on n'aurait réuni que les hommes de la partie, s'engageant mutuellement et exécutant fidèlement la convention tout comme on exécute une convention relative aux monnaies, aux sucres, aux postes, aux télégraphes. Nous ne voyons
pas pourquoi la statistique n*aurait pas eu sa convention ; mais, en 1853, elle eut été prématurée. Malgré les défauts que nous aurons à relever (voy. § 3), nous croyons qu*on a bien fait de commencer par des réunions scientifiques ; il fallait d'abord développer la science, laisser s'accumuler des matériaux, faire des essais, mûrir les plans : le moment viendra où Ton pourra se lier dans une certaine, et même dans une assez forte mesure; — pour plus d'une statistique, malgré les différences de pays à pays, on pourra peut- être arriver à Tidentique.
Le premier congrès de statistique s'est réuui à Bruxelles, et a siégé les 19, 20 et âl septembre 1853. Avant de se réunir, on semblait croire qu'un seul congrès suffirait; mais on vit bientôt qu'on avait entrepris une œuvre de longue haleine, et Ton décida de rendre les congrès périodiques. Ceux qui ont eu lieu jusqu'à ce jour se sont réunis à Paris en 1855, à Vienne en 1857, à Londres en 1860, à Berlin en 1863, à Florence eu 1867, à La Haye en 1869, à Saint-Pétersbourg en 1872, à Budapest en 1876. Il y en eut en tout neuf jusqu'au moment où nous écrivons, car nous ne comptons pas les séances de la commission permanie ite, dont nous ne parlons que § 3 de ce chapitre. Ces divers r^ongrès ont tous eu la même physionomie : c'étaient des réu ' ons de statisticiens et de savants de tous les pays, entretCà^ant des rapports cordiaux, discutant amicalement, reçus avec ino hospitalité souvent splendide ; et de ces congrès les membres gardent le meilleur souvenir, bien qu'on ne manquât pas de les accabler de besogne. On nous demandera peut-être le nombre des personnes qui ont assisté à ces congrès : donnons- le, mais nous avertissons le lecteur que nous mirons nos réserves à faire.
LES CONGRÈS DE STATISTIQUE. Wl
Nombre des membres pr^^ents
nationani. étrangers.
Bruxelles 88 65
Paris 203 108
Vienne 404 78
Londres 505 81
Berlin 350 127
Florence 666 65
LaHaye 371 116
Saint-Pétersbourg,' 360 128
Budapest 267 175
Ces chiffres, que nous reproduisons à titre de renseignement, n'ont pas la moindre signification : lorsque les commissions organisatrices ont invité beaucoup de personnes, il y a eu foule, c'est tout simple ; on n'est pas venu sans être invité, et relativement au nombre des convocations, on a généralement un peu dépassé la mesure, sans profit pour le travail. Cette observation s'applique surtout aux nationaux invités: les considérations de personnes ont sans doute exercé leur influence habituelle. Quant aux c membres adhérents » — dont quelques comptes rendus donnent le chiffre, — nous ne voyons aucune utilité à en indiquer le nombre.
§ â. — TRAVAUX DES CONGRÈS.
Quand on parcourt les comptes rendus des congrès de Statistique, on constate qu'une masse considérable d'idées a été remuée , que presque toutes les questions ont été abordées, et qu'on a peu à peu accumulé des trésors de matériaux qui ne seront certainement pas perdus. On en a même fait trop, car tout n'a pas été bien mûri; mais il n'importe, la mine est riche, car même les improvisations de rbomme compétent sont instructives pour le débutant.
58 LIVRE I. — PAETIE HlSTOllQUE.
et chacun commence par être débutant. Noos allons passer rapidement en rcToe les matières traitées dans les diflérents congrès, en les classant par cat^orie K
I. Théorie et organisation. On ne s'est pas occupé de théorie spéculatives et Ton doit savoir gré aux statisticiens de n*avoir pas cherché à définir la statistique. On a déjà assez abusé des définitions. La méthode seule a donné lieu à quelques décisions (La Haye), recommandant de faire connaître les chiffres absolus ou réels sur lesquels on prend des moyennes ou les nombres proportionnels, et d'indiquer la valeur intrinsèque de ces chiffres ; on doit aussi faire connaître les écarts (maximum et minimum) et le nombre des oscillations, c afin de connaître la déviation moyenne des nombres d'une série de la moyenne de cette série même. » La cartographie a été plusieurs fois (Vienne, La Haye, Saint- Pétersbourg, Budapest) mise sur le tapis ; à Florence, on a recommandé l'unité de la terminologie, et deux fois renseignement de la statistique a été discuté par l'Assemblée : à La Haye, la statistique a été recommandée sans restric-
* Nous donnons ici une vue d'ensemble, mais on trouvera un certain nombre de détails dans le courant de Touvrage.
3 M. Maestri, en préparant le congrès de Florence, écrivait le 4 avril 1866, dans son Compte vendu général des travaux des congrès antérieurs : u .... On a laissé une place malheureusement trop restreinte pour la théorie de la statistique. Chose étrange! les statisticiens ont toujours évité, dans les sessions précédentes, de se placer sur ce terrain. Nous constatons le fait, non sans le regretter» parce que nous sommes convaincu qu*il y aurait une certaine utilité à porter devant le congrès et à agiter parmi nous de pareilles spéculations scientifiques... » Nous sommes d'une opinion diamétralement opposée. On ne discute pas avec fruit, en nombreuse réunion, des idées spéculatives ; en tout cas, le congrès avait un but tout à fait pratique» et la spéculation n'aurait fait qu'absorber stérilement les meilleures forces.
LES CONGRÈS DE STATISTIQl'R. îiO
tion pour lous les degrés de renseignemenl; à Budapest, on réserva la science statistique pour l'université ou les écoles spéciales , tandis qu'on n*accorda aux écoles inférieures que des notions plus ou moins développées, selon le degré de ces écoles.
Les matières d'organisation devaient naturellement beaucoup préoccuper les représentants de la statistique officielle. On a vivement, et à plusieurs reprises (Bruxelles, Paris, Berlin, Florence, La Haye), recommandé la création de commissions supérieures à Tinstar de celle de Belgique (voyez p. 31) pour guider ou conseiller le bureau ou les bureaux de statistique, et pour mettre en harmonie les relevés de diverse nature. La commission, on le comprend, ne va pas sans bureau central. On aurait aussi voulu s'assurer des agents intelligents dans les provinces ou départements. Les publications ont également donné lieu à des desiderata (Bruxelles, Paris, Londres, Florence, La Haye); on demandait surtout des extraits portatifs, comprenant une série d'années, comme les Statùtical abstracts anglais (Florence; Tadoptionau moins partielle du système métrique (Paris)'; on voulait qu'on traduisit les tètes de colonnes (Londres), qu'on fit connaître la législation (La Haye). On a fait des vœux aussi en faveur de la communication et de l'échange des publications (Bruxelles, Berlin, Florence).
Nous devons mentionner ici aussi la commission permanente et le projet de statistique internationale, mais nous nous réservons de traiter cette question au § 3 ci-après.
II. Territoire. La connaissance du territoire est indispensable au statisticien ; mais, étant donnée l'organisation de la
* Ce système a*eat généralisé depuis , c'est un des fruits des coDgrès.
plupart des services de slatistique, nous croyons que les congrès se sont occupés de choses un peu en dehors de leurs attributions, en mettant à l'étude la levée des cartes (Bruxelles, Londres),rhydrographie(Florence),rapplication des sciences naturelles à la statistique (Bruxelles, Vienne), la météorologie (Londres, Florence). Nous n'ignorons pas que le bureau de statistique de Prusse a une section de météorologie et que le bureau de Rome s'occupe également déclasser des observations; mais ce sont des exceptions. On a été par-ci par-là bien exigeant envers les statisticiens: on les croit donc aptes à tout?
III. Population. C'est la matière fondamentale, la base de toute statistique; aussi cette grande question a-t-elle été examinée sous au moins une de ses faces à chacun des neuf congrès. Nous devons avant tout distinguer le dénombrement (ou recensement) du mouvement de la population. Les recensements ont été à Tordre du jour des congrès de Bruxelles, Paris, Londres, Berlin, Florence, Saint-Pétersbourg; aucune matière n'a été autant approfondie , nous croyons qu'elle est à peu près épuisée. La plupart des recommandations du congrès ont été adoptées : on les trouvera dans le chapitre que nous consacrons aux dénombrements. La statistique des professions laisse seule à désirer, au moins pour quelques pays, et nous constatons avec satisfaction que les registres de population proposés à Bruxelles, et auxquels on est revenu à Saint-Pétersbourg, ne sont pas près à se voir introduire. Ce serait un moyen de rendre la statistique odieuse sans profit pour la science, car les registres ne sont possibles que dans les villages, où Ton en a pas besoin, et impossibles dans les villes, où ils
auraient peut-être quelque utilité ^ Le mouvement de la population et les tables de mortalité ont été discutés à Bruxelles, Paris, Vienne, La Haye, Saint-Péterbourg, Budapest (voyez le chapitre Table de mortalité) ; l'émigration (Bruxelles) et la statistique ethnographique (Vienne) n*ont pas été oubliées.
IV. Instruction publique. Le premier congrès, celui de Bruxelles, aborda déjà Tinstruction publique et indiqua très bien les points essentiels. On va même ce nous semble, un peu au delà du possible — nous devrions peut-être dire seulement au delà du facile — en admettant qu'on fasse « ressortir la combinaison de l'éducation avec l'instruction à ses divers degrés. « Il sera difficile aux chiffres d'en dire tant que cela; si l'on a pensé au texte qui doit les accompagner, c'est différent, mais cela ne dépasse-t-il pas la compétence du statisticien?
Quoi qu'il en soit, Vienne trouva qu'on n'avait pas assez développé les cadres, et en offrit toute une collection. Quand nous disons cadres, nous répétons un terme impropre, car on demande bien des choses qu'on ne peut pas chiffrer, choses qu'il est utile de connaître, mais dont le classement laisse à désirer. On aurait dû séparer la statistique proprement dite de la législation et des matières descriptives. Telles qu'elles sont, les propositions embrassent le totalité des questions qui concernent l'enseignement à tous les degrés, et celui qui se proposerait de rédiger un livre sur la matière devrait étudier la vaste nomenclature que nous
< Il ne 8*agit pas de registres de l'état civil, mais de registres de la population, où Ton inscrirait tout ce ce qui concerne les personnes habitant la commune. .^^ccHa^"^
ÎJHIVERSITÏ^
62 LIVRE ï. — PARTIE HISTORIQUE.
avons sous les yeux. On n*oub1ie ni la direction, ni les maîtres, ni les écoles, ni les élèves, ni la dépense, ni les matières enseignées, ni aucun des accessoires utiles ou agréables, tant pour les écoles primaires que secondaires, spéciales ou techniques et supérieures de toutes sortes.
Florence s*est réservé à juste titre la statistique des beauxarts, les écoles de dessin, de musique, les musées, les bibliothèques, et la capitale momentanée de l'Italie (1867) s'y arrête avec complaisance. Ses questions non plus ne sont pas purement statistiques, car on demande, entre autres choses, quelles sont les connaissances qu'on exige des directeurs des galeries et de tous les employés. Quels calculs Quetelet aurait-il pu établir sur ce renseignement?
La bibliographie trouve sa place ici. Vienne avait seulement demandé qu'on fit un projet de statistique littéraire ; Londres donne suite à cette demande, et fait un cadre des plus complet, et tellement complet, que personne n'a encore pu se résoudre h essayer de le remplir.
V. La justice et k système pénitentiaire. Voilà aussi une matière inépuisable : on s'en est occupé dans huit sessions sur neuf. II y a les questions d'organisations, puis la justice civile, la justice criminelle, les casiers judiciaires, les récidives, les registres fonciers, enfin la statistique pénitentiaire. Bien des pages ont été consacrées à cette matière; mais elle est, selon nous, à peine ébauchée. Elle montre bien clairement que le proverbe : Dîfjîculté reconnue est à moitié résoluej est loin d'être une vérité. En tout cas, la moitié d'une solution n'est pas une solution entière. La difficulté git dans la diversité des législations; on Ta compris dès la première réunion : on Ta surtout exprimé à
VieDDe où Ton a émis le vœu qu*une commission interna • tionale fût formée pour établir une nomenclature comparative des actes punissables, avec les explications nécessaires ; mais ce vœu n'a pas été réalisé. Nous croyons cepen dant à la possibilité d'arriver à un arrangement ou à une classification des infractions qui permît la comparaison. Le moyen consisterait à faire abstraction du classement des infractions en contraventions, délits et crimes — classement dans une certaine mesure arbitraire, ou du moins variable de pays à pays; — de diviser les actes selon leur nature, en suivant chaque acte depuis sa forme la plus légère jusqu'aux dernières aggravations. Prenons un exemple : Coups. i. coups simples; 2. coups -causant des blessures légères; 3. coups causant des blessures graves; 4. coups causant la mort : a, sans intention de la donner; 6, avec cette intention. Encore une fois, il faut, pour les grandes divisions, faire abstraction des codes et s'en tenir aux faits mêmes. Cela n*empèche pas de subdiviser les actes selon le code, par exemple, en mettant devant le n^ 1 ci-dessus : contraventians; devant le n« 2 : délit-, devant le n« 3 : crimes; à titre de subdivision de l'infraction : coup. Les grandes divisions, et les divisions par nature de crime, resteraient les mêmes pour tous les pays : blessures légères, blessures graves, etc.; seulement les qualifications délits, contraventions, etc., etc., suivraient les lois des États. Nous espérons voir faire un essai; il nous a été promis par un chef de bureau auquel nous avons pu exposer notre système avec quelque développement. Cette classification (avec les chiffres correspondants) serait donnée en appendice à la statistique faite en conformité avec la législation du pays ' .
* Cette promeste donnée il y a huit ans attend encore sa réalisation;
YI. Bienfaisance et prévoyance. Un bon cadre sur la bienfaisance on l'assistance publique a été fait à Bruxelles; Londres et Florence y sont revenus» mais nous ne savons avec quel fruit.
Paris a consacré une série de travaux très intéressants aux caisses d'épargnes, aux sociétés de secours mutuels, aux caisses de retraite pour la vieillesse; Berlin s'est occupé des banques populaires, des société de consommation et d*achat de matières premières, des sociétés coopératives de production, des « associations pour l'augmentation et l'acquisition du capital intellectuel de leurs membres. V Ces cadres semblent théoriquement excellents ; au point de vue pratique, il serait peut-être possible de risquer quelques critiques. Mais passons.
Les assurances font également partie des institutions de prévoyance; aussi ont-elles été traitées à la fois à Paris et à Berlin. Nous en recommandons l'étude simultanée aux hommes spéciaux, car les cadres de Paris ont été faits plutôt au point de vue de l'autorité, et ceux de Berlin plus particulièrement au point de vue des compagnies d'assurance. Nous avons assisté aux deux congrès et suivi de près l'élaboration des travaux.
Budapest s'est également occupé de la prévoyance, mais à des points de vue spéciaux : nous y revenons plus loin.
VII. Hygiène publiqtie. Épidémies. Les matières qui concernent la santé publique, les épidémies, les causes des décès ont été traitées à Paris, Vienne, Londres, Berlin et Florence. Vienne, Londres et Berlin se sont occupés des hôpitaux à différents points de vue. Budapest a fait un cadre pour la statistique balnéaire et celle des eaux thermales et minérales.
Vin. Agriculture et propriété foncière. La statistique agricole présente de grandes difficultés, parce qu*elle doit être relevée sur les lieux, en allant, dans les villages, de maison en maison , demander des renseignements à des gens qui ne veulent pas en donner, ou qui croient de leur intérêt d'altérer la vérité. Les congrès ne se sont pas assez occupés de résoudre cette difficulté; les méthodes recommandées présentent néanmoins de Tintérêt. Elles ont été examinées à Bruxelles, Paris, Londres, Berlin (propriétés agricoles), Florence, La Haye, Budapest. Il est juste de dire que la statistique agricole n'a été discutée nulle part avec autant de fruit qu*au Congrès de Paris, où se trouvaient réunis alors, dans la section d'agriculture, un grand nombre d'hommes compétents, ayant essayé de faire de la statistique agricole, et de plus, quelques agronomes de repu* tation, comme le comte de Gasparin, qui connaissait à la fois l'administration (il a été ministre de l'intérieur) et l'agriculture (comme le prouvent ses livres). Dans ce congrès seul, la difficulté à laquelle nous avons fait allusion plus haut, a été examinée avec soin et à fond, Londres se borne à dire que « Ton devra éviter avec soin d'éveiller les susceptibilité et les appréhensions des cultivateurs par d'inutiles questions ; » mais ledit congrès de Londres oubliait qu'on s'est précisément réuni pour apprendre à distinguer les questions utiles des questions inutiles. Les généralités, on les sait avant de se rendre au congrès ; on est même, le plus souvent, d'accord sur le but et les principes: c'est sur le mode d'application qu'on a besoin de s'entendre. Florence a mieux fait, mais Budapest s'est encore tenu dans les généralités. Somme toute, on semble d'accord sur ce point, admis à différentes reprises : il faut
une statistique décennale complète, et une statistique annuelle donnant le strict nécessaire.
La propriété foncière a été considérée à plusieurs points de vue : sous le rapport de la distribution , à Bruxelles, Vienne, Berlin ; sous le rapport de la dette, etc., à Londres, Berlin, Budapest ; sous le rapport du cadastre, à Bru3ielles, Florence, La Haye (travail très étendu, et on peut dire tout à fait complet). La statistique des bâtiments a été abordée à Berlin, la statistique forestière à Budapest.
IX. Industrie. Mine, Pêche. La statistique'des mines, abordée à Bruxelles, Londres, Saint-Pétersbourg, est relativement facile; celle des pèches n*a été effleurée qu'à La Haye, où Ton a distingué, comme de raison, la pêche maritime de la pèche fluviale. Une partie de cette dernière échappera toujours à la statistique.
La statistique de Tindustrie a occupé les congrès de Bruxelles, Vienne, Saint-Pétersbourg, Budapest. A Bruxelles et à Saint-Pétersbourg, on a posé des principes; à Vienne, on a dressé des tableaux selon une classiGcation satisfaisante, quoiqu'elle ne fût pas Tunique bonne ; à Budapest, on a insisté sur l'importance de Tindustrie domestique. La statistique industrielle est au moins aussi difficile que la statistique agricole; on jugera de la difficulté, si nous disons que M. Engel, qui s'est chargé à La Haye (1869) de faire la statistique industrielle internationale, n'a jamais pu se décider à l'entreprendre. C'est que M. Engel voulait produire un travail parfait. Or, le mieux est l'ennemi du bien; H. Engel voulant faire le mieux, n'a pas réalisé le bien, le bien relatif^ du moins en cette matière. M. Engel, soit dit en passant, nous semble attacher une importance démesu-
rée à la classification des industries, qui est pour nous chose secondaire, en tout cas ^ chose facile, tandis que nous nous préoccupons avant tout dos moyens d'obtenir de bons renseignements sur la production.
X. Classes ouvrières. Production et consommation. Prix. Bruxelles, Londres, Berlin, Budapest ont abordé ces matières. La question des salaires est d'un très grand intérêt; mais le congrès de Londres, en voulant faire de Thistoire, a quelque peu perdu de vue l'objet de la réunion. On s'est réuni pour savoir comment les divers pays arriveraient à relever avec exactitude et d'après des règles et des procédés identiques les salaires des ouvriers actuels : c'est à l'accomplissement de cette tâche qu'on aurait dû se borner; mais on ne s'en contenta pas, et on proposa de faire des re-, cherches sui^ diverses périodes, à partir de l'an 1400 jusqu'à nos jours. Le congrès, chargé de dresser des cadres, était complètement sorti du sien.
XI. Commerce. Banques. Chemins de fer. Poste, Télégraphie, Navigation. Quand il s'agit de matières aussi compréhensives, pouvons-nous faire autre chose qu'une simple énumération? Le commerce extérieur a été à l'ordre du jour à Bruxelles, Paris, La Haye, Saint-Pétersbourg, Budapest, où l'on a touché aussi au commerce intérieur; les institutions de crédit figuraient sur le programme de Vienne, Londres, Florence, La Haye; les routes ont été disculées à Paris ; les chemins de fer à Paris, Londres, Berlin, Budapest; la navigation à Bruxelles et à Paris; les postes à Paris et à Saint-Pétersbourg; la télégraphie à Paris.
Nous ne pouvons pas quitter ce sujet, sans mentionner les
68 LIVIE I. — PAITIB HISTOIIQCK.
eflbrts faits par plusieurs congrès pour établir une nomenclature commune des marchandises qui font l'objet du commerce international. Ces eflTorts ont abouti au rapport de M. Nessmann, de Hambourg, rapport suivi d'un tableau qui mérite à certains égards de servir de modèle. C'est un travail analogue qu'on aurait dû faire pour l'ensemble de la statistique : mettez d'abord en regard les méthodes et les cadres des différents pays, et des divers procédés en usage, nous prendrons en quelque sorte la moyenne : ce . sera un tableau modèle, réunissant le plus de qualités possibles.
XIL Àrmêê et Marine. Nous nous bornons à renvoyer au compte rendu du congrès de Londres. La santé et la mortalité dans l'armée ont cependant été traitées à part à Berlin et à Florence.
XIII. Finances. Nous sommes très loin d'exclure les finances de la statistique, nous attribuons même à la statistique financière une importance de premier ordre; mais... les bureaux de statistique n'en sont pas chargés, ils n'ont donc pas à unifier leurs procédés. Les services publics qui rédigent les budgets et les comptes^ ne s'intéressent malheureusement pas assez à la statistique; mais en tout cas, celle-ci ne saurait être pour eux qu'un accessoire dont on ne saurait contester l'importance. Chaque service financier devrait consacrer un ou plusieurs employés aux travaux de statistique proprement dite, aux rapprochements par année et par matière; ces travaux, qu'on pourrait publier, auraient certainement une grande utilité pour l'administration. A leur défaut, ce serait à Téconomiste à s'occuper des finances comparées, et il trouvera pour son travail des indi-
cations utiles dans le compte rendu du congrès de Vienne. En revanche, nous aurions voulu voir approfondir davantage la question du revenu annuel de la nation» examiné à La Haye, et sur lequel le chef de la statistique norvégienne, M. Kiaer, a fait distribuer un bon travail au congrès de Budapest.
XIV. Statistiqtu des villes (et des communes en général). La statistique des grandes villes a été traitée à Bru)celles et à Paris ; mais c*est à Budapest que la matière a reçu sa véritable importance, par la coopération d'un grand nombre de chefs de statistiques municipales ; ce qui était une simple théorie est devenu une pratique très sérieuse et pleine de promesses. On s'est occupé cette fois de population et de finances, même d*hygiène : ce sont les questions urbaines prédominantes. Nous ne pouvons qu'encourager les efforts méritoires des municipalités et de leurs savants statisticiens.
C'est à Florence qu'on a distingué la statistique communale dans son ensemble, c'était une discussion très instructive, elle n'aura pas été stérile.
Nous devons nous borner à cette revue très sommaire, qui n'est qu'une table des matières très incomplète des milliers de pages in-4'* qu'embrassent les publications des neufs congrès: mais il ne s'agissait que de donner une idée du nombre et de la variété des travaux accomplis dans ces réunions. Pour étudier les décisions, on doit nécessairement se reporter aux comptes rendus; ces publications sont très répandues, on les trouve à coup sûr dans chaque bureau de statistique et dans les grandes bibliothèques. Il nous reste à présenter, pour terminer ce paragraphe, une
indication très sommaire des matières à Tordre du jour de chaque congrès.
Bruxelles (1853). Le congrès a été divisé en trois sections, ciiargées chacune de plusieurs questions : I'« section, 1. Organisation; 2. Recensement et mouvement de la population; 3. Territoire, cadastre; 4. Émigration. — II» section, 5. Recensement agricole; 6. Statistique industrielle; 7. Satistique commerciale. — 1I1« section, 8. Budget des classes laborieuses; 9. Recensement des indigents; 10. Instruction; 11. Criminalité et répression.
Paris (1855). 6 sections. — Matières traitées : I. Organisation; population; épidémie; aliénation mentale; causes des décès; accidents. — II. Agriculture. — III. Voies de communication; postes; télégraphes ; commerce extérieur.— IV. Justice; prisons.— V. Institutions de prévoyance ; assurances.— VI. Statistique des grandes villes.
Vienne (1857). 6 sections. — I. a] mortalité; b) hôpitaux et hospices. — IL a) justice criminelle; b) justice civile; c) division de la propriété et ses charges. — III. Finances. — IV. Industrie. — V. Instruction publique. — VI. a) la statistique et l'histoire naturelle; b) la cartographie et \a, graphique en général; c) ethnographie.
Londres (1860). 0 sections. — I. Justice civile et criminelle; mutations et charges des propriétés. — IL Hygiène publique; hôpitaux, etc.; — III. Agriculture; mines; industrie textile; chemins de fer. — IV. Prix et salaires; banques. — V. Recensement de la population; armée et marine; statistique sanitaire et mortalité de l'armée. — VI. Méthodologie statistique; publications; unité des poids et mesures; bibliographie.
Berlin (1863). 5 sections. — L Questions d'organisation; recensements. — IL Distribution et mouvement de la propriété; hypothèques; partage de communaux et réunion des parcelles: propriété bâtie; mutations. — III. Prix et salaires; mouvement des marchandises sur les chemins do ter. — IV. Vitalité et mortalité de la population civile; état sanitaire des armées; recrutement; hôpitaux. — V. Caisses d'épargne; sociétés de secours mutuels, vsociétés littéraires (associations pour l'acquisition et l'augmentation du capital intellectuel de leurs membres); as-
surances snr la vle^ contre les incendies^ contre la grôle^ assurances hypothécaires, etc. ; assurances des transports.
Florence (1867). 8 sections. — I. Questions d'organisation; population de droit; tables de mortalité; terminologie statistique. — II. Météorologie ; hydrographie. — III. Revenu net des cultureset valeur des produits; crédit foncier; bétail.— IV. Statistique communale. — V. Circulation monétaire et fiduciaire. — VI. Classes misérables (mendiants^ etc.); faillites; contraintes par corps; causes des délits; délits militaires et leurs pénalités. — VII. Santé' et mortalité de la population civile et militaire; habillement, logement, etc., de l'armée et de la marine; gymnastique; invalidité dans Tarmée; tableau spécial dos maladies en rapport avec la durée du service. — VIII. Beaux-arts; musées; bibliothèques.
La Haye (1809). 5 section^. — I. Théorie et application; mort-nés; tables de mortalité. — II. Assistance judiciaire; mainmorte; faillites et banqueroutes; sociétJI par actions. — m. Cadastre; revenu annuel de la nation; budgets communaux; banques". — IV. Commerce extérieur; poche. — V. Statistique coloniale.
Saint-Pétersbourg (1872). 4 sections. — I. Recensement (questions complémentaires); méthode graphique et géographique. — II. Industrie en général; mines. — III. Commerce extérieur; nomenclature uniforme des marchandises transportées sur les chemins de fer; postes. — IV. Nomenclature commune des crimes, délits et contraventions; classification des peines; casiers judiciaires; méthode de relevés pour la procédure judiciaire.
Budapest (187G). 6 sections. — 1. a) enseignement de la statistique; tables de mortalité. — I. b) grandes villes : 1* finances; 2* population ; 3<> état sanitaire. — II. Récidives; registres fonciers et hypothécaires ; statistique des personnes morales (personnes civiles). — m. Épidémies; stations balnéaires et eaux minérales. — IV. Agriculture; ^sylviculture; météorologie agricole. — V. Industrie domestique; institutions fondées par la grande industrie en faveur des clauses laborieuses; assurance contre les accidents. — VI. Le bilan général des tableaux du commerce extérieur; le commerce intérieur const«ité par le mouvement des marchandises sur les' chemins de fer.