‹ Traité théorique et pratique de statistiqueChapitre 9 sur 84 · RÉSULTATS ET DESIDERATA · texte numérisé non relu

RÉSULTATS ET DESIDERATA

Les congrès de statistique ont incontestablement rendu de grands, d*inappréciables services à la statistique : ils ont fait comprendre à tous l'importance des comparaisons; ils ont provoqué de nombreuses études , dont quelquesunes sont d'une très grande valeur; ils ont accumulé d*excellents matériaux, dans lesquels on a souvent l'embarras du choix : salutaire embarras qui nous force à penser, et nous donne Tindépendance intellectuelle. Les délibérations ont fait jaillir la lumière sur plus d*un point, elles ont à la fois précisé et éclairé les notions et les idées. Enfin, last not leasl, les congrès, en établissant des rapports confraternels entre les statisticiens, ont considérablement facilité les travaux de tous et de chacun , en mettant à la disposition du travailleur d'utiles documents et parfois des conseils plus précieux encore.

Mais, demandera-t-on, le but a-t-il été atteint? Car c'est là naturellement le point essentiel. — Nous sommes obligé de répondre: Pas encore, ou, si Ton veut: Pas complètement. La statistique n*est pas un poteau placé au point précis, appelé 6u^, mais un vaste domaine; on peut toucher à plusieurs de ses limites, sans l'avoir parcouru en entier. Il est certain que les congrès ont amélioré les recensements et les ont rendus plus comparables; nous avons souvent pu constater que les conseils des congrès ont été suivis en totalité ou en partie, et nous savons aussi qu'en ces matières, où presque tout dépend de la volonté du chef

du bureau de la statistique, beaucoup de progrès seront introduits avec le temps, selon les préférences scientifiques des titulaires des services, ou aussi selon Timpulsion donnée par les circonstances. Tels statisticien qui aura étudié Tagriculture et se sera pénétré de son importance, placé à la tète du bureau, développera la statistique agricole en s'inspirant des travaux du congrès, et son exemple servira ensuite de stimulant à d'autres. Il en sera de même pour les autres statistiques spéciales. D*un autre côté, lors d'un traité de commerce ou d'une crise, le ministre compétent pourrait bien trouver bon de commander une statistique de l'industrie ; le chef de bureau , obligé de fournir cette statistique, où cherchera-t-il des inspirations, si ce n'est dans les comptes rendus des congrès ? Nous paraissons attribuer ici les « grands effets » à de « petites causes; » dites plutôt qu'au lieu de déclamer, nous présentons les faits en la plus simple prose. Peut-être le progrès aurait-il pu aller un peu plus vite ; il y a eu du retard, parce qu'on s'était trop pressé. Involontairement, nous venons de donner à notre pensée une forme paradoxale, et pourtant nous disions une banalité : on ne s'est pas hâté lentement. La faute a été commise à Bruxelles, elle a été continuée, parfois aggravée dans tous les congrès suivants. Parcourez le nombre des questions posées dans chaque congrès (voy. p. 70 et 71) et nous avons abrégé autant que possible, omettant tous les accessoires : quel grand nombre de problèmes à la fois, et combien difficiles souvent ! Lorsque Quetelet nous a convoqués, il croyait que les choses iraient pour ainsi dire toutes seules, l'entente était si nécessaire, l'uniformité désirée de tous. Aussi, aborda-t-on à Bruxelles ce qu'on crut être la totalité du domaine statistique, mais

on dut le traverser au galop. On comprit bientôt que les véritables difficultés n'avaient pas été prévues. Ces difficultés provenaient de la diversité des lois, mœurs, intérêts, souvent des climats et d'autres circonstances. Celte diversité n'empêche pas d'une manière absolue la réalisation de l'uniformité statistique; elle est même indiiïérente dans certains cas, parce que, sous la variété des formes, les hommes conservent un fond commun ; mais les milieux créent des habitudes d'esprit, des idiosyncrasies qu'on n'arrive à vaincre — en soi et chez les autres — qu'à force d'insister et d'approfondir; souvent il faut beaucoup de temps et beaucoup de patience. Une observation imprévue ne peut que vous étonner, provoquer de votre part la contradiction, mais jamais vous convaincre. Si l'on discutait longuement, si Ton pouvait répliquer et dupliquer, ce serait différent, la lumière pourrait se faire. Il resterait, sans doute, pour un certain nombre de statistiques, des points où l'uniformité est impossible; mais en cherchant bien, on trouverait le moyen de se rapprocher, ou de tourner la difficulté d'une façon quelconque. L'une des manières de la tourner, c'est de restreindre les comparaisons aux points importants, en négligeant les détails.

Nous touchons à un problème délicat : c'est le nombre et le choix des détails dans lesquels on doit entrer; ni trop, ni pas assez, ce sont les deux écueils qu'il faut savoir également éviter. On est très souvent d'accord sur les généralités; mais voter une généralité sur laquelle tout le monde est d'accord, c'est parler sans rien dire. Tout le monde dira : Certainement, il faut faire la statistique agricole, la statistique industrielle; mais comment? Les détails sont donc indispensables; seulement on les fournit souvent avec

LES CONGRÈS DE STATISTIQUE. 7o

surabondance, c'est à s*y perdre. Quelquefois, les auteurs des cadres tenaient plutôt à briller qu'à être utiles ; ils présentaient des cadres qu'eux-mêmes n'auraient pas pu remplir: ils ne songeaient pas assez aux nécessités de la pratique. 11 a été souvent matériellement impossible de faire, parmi les détails, présentés le tri«ige qu'on nous demandait; il fallait plus de journées de travail que nous n'avions d'heures; il fallait surtout de bons présidents, sachant sui* vre un ordre de discussion logique, sachant diriger les délibérations et les faire aboutir.

Nous avons souvent écrit contre la manie de présenter lin programme chargé, mais en vain; la faute était d'autant plus grande, que la plupart des délégués officiels se réservaient la faculté de ne pas se soumettre aux décisions de l'assemblée. Mieux aurait valu parfois ne composer les réunions que de chefs de service de même nature, par exemple, de chefs de bureau de statistique agricole; ces messieurs auraient négocié entre eux un cadre commun : l'un aurait cédé sur A, l'autre sur B, et à force de concessions mutuelles, on serait arrivé à l'unité. De même pour les autres statistiques. Ces négociations (et ce n'est pas sans intentions que nous employons ce mot) auraient d'ailleurs pu avoir lieu à l'issue du congrès, entre les intéressés seuls. Malheureusement, toutes les statistiques n'existent pas dans tous les pays, comment se feraient-elles représenter au congrès. Si le délégué n'a pas, dans son pays, une inlluence prépondérante sur l'élaboration de la statistique en discussion, comment veut-on qu'il prenne le moindre engagement? Ajoutons que plus d'un pays a envoyé des hommes instruits, considérables, mais étrangers à la statistique. Dans ces cas, la délégation était une simple poli-

tesse , faite de pays à pays. 1^ politesse a joué un rôle encore plus étendu dans les invitations adressées, dans chaque pays, aux nationaux. Par TefFet de cette politesse, il pouvait arriver — et nous en avons eu des exemples — que les membres étrangers à la statistique auraient la majorité et en feraient un usage imprudent. On s'en est plaint dans plus d'un congrès, ce qui a fait établir, dès Londres, un avant ou aprèf-congrès, composé uniquement des délégués. Nous devons ajouter que ces « avant-congrès » n'ont pas rendu de service, toujours parce qu'aulieu de négocier, on a discuté.

Ainsi donc, on donnait trop de travail, on demandait souvent des solutions instantanées, et Ton avait affaire à des personnes qui reculaient devant tout engagement formel. Voilà les trois causes principales du mal — en tant que mal il y a : — a-t-on pris les remèdes propres à le guérir, en fondant la Commission permanente? Nous ne le croyons pas. La première idée d*une pareille commission date de Berlin. Le promoteur de l'idée avait d'abord eu la singulière pensée de transformer — pour l'améliorer — le congrès officiel en une réunion libre, comme si une pareille réunion pouvait produire un effet plus grand. C'était désarmer le soldat avant de l'envoyer au combat. Cette idée trouva trop de contradicteurs pour être admise. On reconnut qu*il y avait quelque chose à faire, que les votes de la réunion plénière des congrès devaient être revus: on admettait volontiers que ce travail devait être fait par une commission spéciale ou par des hommes spéciaux; mais le maintien du caractère officiel du congrès fut considéré comme indispensable par les hommes les plus compétents. Quant aux attributions de la députation permanente, elles

devaient lui donner le pouvoir (p. 401 du C. R. de Berlin) « d'assurer Texécution des résolutions du congrès. » On s*est i>orné à répondre : « Hais ces résolutions sont portées à la connaissance des gouvernements par les délégués de chacun d'eux, et Timpression des comptes rendus ne permet à aucun de ceux qui peuvent sMntéresser à ces résolutions de les ignorer'. » La députation, a-t-on dit encore, facilitera la convocation du congrès futur. On a trouvé que la convocation s'est faite jusqu*à présent sans députation, et qu'on pouvait continuer à s'en passer. Les autres points sont encore plus faibles, et ne méritent pas qu*on s'y arrête.

Mais, comme il y avait « quelque chose à faire, » on a nommé une commission internationale, chargée de faire des propositions au prochain congrès.

Nous ne savons si la commission internationale, qui a été effectivement nommée à Berlin, a profondément médité la question ; mais au congrès suivant, à Florence, on a été d'avis que « le temps n'est pas encore venu de codifier les statuts du congrès, et la question de réorganisation du congrès est ajournée à l'époque où une autre assemblée trouverait nécessaire ou utile de s'en occuper de nouveau. » (Compte rendu, p. 469.)

Le congrès a en même temps émis le vœu : t Qu'à Tavenir, les résolutions des congrès de statistique soient notifiées aux gouvernements intéressés par les commissions organisatrices de ces congrès. » Comment a-t-on pu émettre un vœu aussi peu pratique ! Ne savait-on pas que, dans tous les pays, le chef de bureau compétent est bien autre-

* Les mots : asiurer V exécution, qui se trouvent dana la proposition, semblent viser nne coercition. Mais quel moyen de coercition une commission centrale aurait-elle bien pu posséder?

18 LIVRE I. — PAUTIE HISTORIQUE.

ment influent qu'une commission organîsatricequelconque?

La question ne fut pas abordée à La Haye ; mais il y surgit une autre proposition que nous devons exposer avant tout, parce qu'elle parut devoir influer sur la constitution de la commission permanente : nous voulons parler de la a statistique internationale. » Cette idée appartient à Quetelet, il la proposera d'abord à Londres. Il demandait qu'on fit un a plan général qui, en plaçant les objets dans le morne ordre, rendrait les rapprochements plus faciles et permettrait en dernier lieu de faire un tableau généraly qui résumerait les documents recueillis dans les différents pays';, mais il faudrait toujours s'en tenir aux grands nombres, et laisser à chaque pays ses chiffres individuels. » Et plus loin : « Je pense donc qu'un des travaux les plus utiles qu'on puisse attendre d'une réunion telle que la nôtre, c'est que les délégués de quelques pays s'accordent pour recueillir, par forme d'essai les chiffres les plus essentiels, qu'ils s'entendent de manière à rendre les documents comparables, et qu'ils les publient, dans les différents pays, sous la même forme. On pourra aviser ensuite aux moyens de former un travail comparatif, où ces divers documents seraient recueillis sous leur forme générale, comparés entre eux d'une manière générale. » (Voy. le C. R de Londres et le Bulletin de la commission belge, t. X., p. 4.) Quetelet obtint le concours des chefs de statistique, et avec l'aide de M. Heuschling, il publia la Statistique internationale de la population (Bull,; t. X., 1866).

Quetelet ne perdit pas de vue cette idée; mais, trouvant l'exécution d'un pareil travail trop lourde pour lui, et peutêtre trop coûteuse pour la Belgique seule, lors du congres de La Haye, il vint nous voir dans notre hôlel et nous de-

manda de nous en charger. 11 s'engagea naturellement à obtenir le concours des directeurs des bureaux de statistique. Nous avions des raisons pour ne pas accepter celte proposition, si flatteuse d^ailleurs, et Quetelet nous quitta pouralleren causer avec M. Ëngel. L'éminent statisticien de Berlin trouva un moyen de satisfaire Quelelet, nous ne disons pas : de réaliser son idée. II proposa aux statisticiens officiels réunis à La Haye de répartir entre eux le travail ; il fut éloquent, et obtint gain de cause. Répondant à plusieurs questions, il dit : « Je vais préciser. Ma pensée est que.... nous prenions devant nous les divers chapitres de la statistique, et que chacun de nous se charge de traiter un de ces chapitres. On aura toute liberté pour la rédaction du chapitre qu'on aura à traiter; mais il sera entendu que le travail sera un travail comparatif. Si Ton ne trouve pas assez d^hommes pour traiter tous les chapitres, on attendra que l'on trouve des statisticiens qui veuillent bien se charger des parties ou des chapitres vacants, n Voici comment la répartition fut faite à La Haye :

r. Territoire : Russie et Finlande.

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