CHAPITRE I. — OPIITIIALMIES
ble confiance dans ta cautérisation des ulcères de la cornée avec le nitrate d'argent; il a presque constamment vu ce moyen accélérer les progrès du mal au lieu de les arrêter. J'invoquerai encore le témoignage de mon ami M. Leealvé, «Sanson, dit-il S cautérisait avec le nitrate d'argent tous les malades qui venaient à ses consultations de l'Hôtel-Dieu ; comme ils ne se représentaient plus après une ou deux cautérisations, il les proclamait guéris. Il en était bien autrement cependant. Ces malheureux, en proie à des douleurs insupportables, allaient à d'autres consultations demander un soulagement à leurs cruelles souffrances. » Le docteur Lecalvé employait la cautérisation des ulcérations kératiques et n'obtenait que des insuccès complets. Les attribuant à sa maladresse «u à quelque manque de précaution, il pria un jour un chirurgien distingué, grand partisan de cette pratique, de vouloir bien cautériser cinq ou six malades. L'un le fut avec la pierre infernale, les autres furent Boumis à l'action d'une solution concentrée de nitrate d'argent. Tous, ajoute l'auteur, passèrent une nuit affreuse et se refusèrent à des cautérisations nouvelles. Force fut, pour calmer l'inflammation, de recourir aux antiphlogisliques.
L'irritation que le caustique apporte aux tissus doht la sensibilité a été exaltée par la phlogose n'est pas la seule source des accidents que nous venons de mentionner. Il faut y joindre, surtout si l'on a affaire à de jeunes sujets, l'agitation, les pleurs des patients et les mouvements inconsidérés auxquels ils se livrent. Ètes-vous bien sûr, dans de telles conditions, de faire parvenir le caustique au lieu précis que vous vous proposez d'atteindre? N'a-t-on pas vu dans quelques cas les paupières être prises de contractions convulsives au moment où le bulbe était touché , et venir s'appliquer contre le crayon , de telle sorte qu'on obtenait des cautérisations supplémentaires? La perforation de la cornée par l'extrémité aiguë de la pierre infernale est possible encore, surtout si l'ulcère a rongé une grande partie du parenchyme cornéal. C'est même pour obvier à cet inconvénient que le docteur Bretonneau (de Tours) a préféré se servir, dans quelques circonstances, d'une sonde de femme ou d'un fort stylet mousse, dont on garnit l'extrémité, préalablement chauffée à la flamme, d'une couche mince de nitrate d'argent fondu. L'instrument n'est appliqué, bien entendu, qu'après son refroidissement. Il y aura également lieu de redouter une fistule de la cornée quand, dans des cas d'ulcérations très-creuses, l'escarre vient à dévorer les tissus qui constituent le fond de la plaie.
Ces inconvénients, au reste, dont quelques-uns peuvent être évités en agissant avec circonspection, auraient une bien moindre valeur si un rétablissement heureux venait, comme règle générale, couronner les efforts du chirurgien. L'expérience a démontré, au contraire, les conséquences souvent déplorables auxquelles conduit l'expédient qui fait l'objet de cette critique. On guérit, mais on guérit mal. C'est la guérison du membre brûlé qui reste rétracté dans le sens de la flexion; de l'œil dévié en dedans, qui, par les ressources malheureusement appliquées de la ténotomic, se tourne en dehors.
Dans l'espèce, le résultat fâcheux consiste dans des leucomes qui portent à
1 Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier, année 1842.
l'exercice de la vision une atteinte grave. Si aucun agent ne les dissipe, s'ils constituent une infirmité permanente, c'est que, dans la partie brûlée, le tissu a subi une désorganisation radicale. «La cautérisation de l'ulcère de la cornée avec le nitrate d'argent, dit le docteur Rivaud-Landrau, a été suivie, dans trois cas où je l'ai employée, d'un phénomène singulier. L'ulcère s'est fermé; mais à sa place est restée une tache brillante d'un blanc étincelant, qui a été inattaquable par toute sorte de collyres. » On a vu encore, dans quelques circonstances assez rares, où le nitrate d'argent n'avait pas été intégralement rejeté avec l'escarre, cette substance donner lieu à des taches brunes ou noires indélébiles.
Ne cautérise-t-on pas, se borne-t-on à mettre en œuvre le traitement qui réussit le mieux dans la kératite interslicielle et dans les résultats morbides qu'elle engendre, l'on a de grandes chances de reconstituer la normalité du miroir ou de n'avoir, à la suite d'une large dénudation, qu'un néphélion Léger, L'observation démontre que l'enveloppe épithéliale de la cornée se reproduit et récupère ses dispositions physiologiques ; Jaeger même pense que la trame des couches les plus superficielles de la cornée se régénère, c'est-à-dire qu'un fragment kératique, doué de,, transparence, peut venir combler une perte de substance ulcéreuse ou traumatique de la membrane. Mais le phénomène n'a lieu, d'après ce professeur, que si vous placez la cornée dans des conditions telles qu'il s'effectue graduellement , lentement , sans secousses. Venez-vous à y jeter le trouble , à y porter une perturbation profonde avec vos caustiques , tout est perdu ; la reproduction n'est plus possible ; vous n'obtenez qu'une cicatrice opaque qui nuit à la vue, quand elle empiète sur le champ pupillaire. Une chaleur humide seconde le travail de la réparation, d'après cet éminent oculiste. C'est dans ce but que je l'ai vu fréquemment prescrire, notamment dans des ulcérations varioleuses du miroir, des cataplasmes légers et tièdes, qu'on applique deux ou trois fois par jour, et pendant une demi-heure ou une heure , sur les voiles palpébraux. Ils sont remplacés ensuite par des compresses légèrement chauffées. Cette pratique lui a valu de beaux succès.
11 est toutefois une catégorie d'ulcérations kératiques que le caustique modifie très-avantageusement: ce sont certains ulcères atoniques, non accompagnés de symptômes inflammatoires actifs, et dont la cicatrisation traîne en longueur, quels que soient les moyens mis en usage. L'expérience m'a démontré que les ulcérations plates,, transparentes, désignées sous le nom de facettes, suivaient fréquemment cette marche rebelle. Les émissions sanguines, les anti plastiques, sont inutiles alors, nuisibles même; il faut des excitants locaux qui réveillent l'énergie des tissus frappés d'indolence. La cautérisation avec un pinceau chargé d une°solution concentrée de nitrate d'argent ou de sulfate de cuivre concourt efficacement à l'obtention du but désiré.
Les éminences qui constituent la kératite pustuleuse, et contre lesquelles on a encore recommandé la cautérisation avec la pierre infernale, ne me semblent pas exiger d'autre médication que celle qui a été développée dans ce travail. C est surtout dans les cas de pustules varioliques de la cornée que la méthode ectrotique, si préconisée par Serres, paraît avoir contribué à préserver cette membrane d'une destruction suppurative.