CHAPITRE IX. — MALADIES DE LA CHOROÏDE ET DE LA RETINE
gie survint; personne n'était là pour l'arrêter, et M perdit connaissance. Le lendemain, il était aveugle.
Le 3 août 1846, jour où il fut amené à mon dispensaire, il ne distinguait que le jour de la nuit; son regard était fixe comme celui des aveugles atteints depuis longtemps de goutte-sereine. Il avait les pupilles dilatées, les yeux cernés et plombés, le visage pâle. En proie à une faiblesse extrême, il fut pris d'une lipothymie à la consultation. J'ordonnai, sans grand espoir de succès, l'arnica et le fer à l'intérieur, et des excitants pour l'usage externe dans la région oculaire. Je ne l'ai plus revu depuis lors.
Ce n'est pas la lésion des branches frontales de rophthalmique de Willis qui me parait avoir engendré la cécité dans le fait que je viens de relater. L'hémorrhagie en fut la cause déterminante, l'amblyopie la cause prédisposante. Rien n'est plus nuisible que les déplétions sanguines exagérées dans les troubles visuels de ce genre; une saignée abondante peut tout perdre. De mes observations je déduirai ces corollaires :
Saignez largement, et adoptez de préférence la phlébotomie du bras ou celle du pied, lorsqu'une amaurose est liée à un état congestionnel violent qui menace de produire , dans la texture des parties où se passe l'acte de la vision , des désordres qu'il vous serait impossible de maîtriser plus tard, dans les gouttessereines à invasion brusque, par exemple. L'amblyopie procède-t-elle sourdement, insidieusement, ce qui arrive presque toujours, évitez les saignées spoliatives; n'usez des émissions sanguines qu'avec réserve.
Le docteur Bélivier, ancien chirurgien de l'hôpital des Quinze-Vingts, a recueilli plusieurs observations faites sur des aveugles de cette maison, qui le devinrent par suite de saignées intempestives. «C'est donc, dit M. Guillié, une erreur bien funeste aux malades que celle des praticiens qui croient les évacuations sanguines indiquées au début de toutes les amauroses. »
Maintes fois encore, j'ai été à même de me convaincre que rien n'était fatal à la facidté visuelle comme les saignées exagérées dans là chlorose, cet expédient pouvant accroître une. amaurose, quand elle existe, ou la faire naître quand elle n'est point encore établie. J'ai cité, dans le Bulletin de thérapeutique* , le fait d'une femme de Pantin, qui, jouissant d'une fort bonne vue, mais tourmentée par des palpitations, par de l'essoufflement, par des hémicrânies, par des maux d'estomac, et insuffisamment réglée, se fit saigner par une sage-femme. La malade, qui prétendit qu'on lui tira une quantité énorme de sang, eul une lipothymie. « Le lendemain et les jours suivants, ajouta- t-elle, j'avais les yeux tellement brouillés, qu'il m'aurait été impossible de reconnaître une personne placée près de moi. » L'anesthésie rétinienne persistait, à l'époque où cette femme se présenta à ma consultation. Elle se conduisait, il est vrai, mais pouvait à peine se livrer à la couture, et avait besoin de dix minutes, disait- elle, pour enfiler une aiguille.
Dans les cas opportuns, au contraire, il pourra arriver qu'une ou plusieurs saignées ramènent les perceptions visuelles abolies.
Se décide-t-on pour l'application des sangsues au fondement, l'on y procé-
1 Bulletin de thérapeutique, t. XXXI, p. 184.
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dcra avec ménagement. 11 vaudra toujours mieux, dans les amblyopies à allure lente, en conseiller un petit nombre, cl souvent, plutôt qu'un très-grand nombre à la fois. J'ai étd fréquemment à môme de vérifier la justesse de cette proposition de Dcmours : « Les évacuations de sang, surtout lorsqu'elles sont trop abondantes, sont souvent nuisibles. Les sangsues, appliquées à la marge de l'anus, indiquées dans un grand nombre de cas, sont quelquefois suivies d'un affaiblissement réel de la vision. Il est bon de ne pas employer ce moyen indifféremment. »
Autres moyens. Evacuants. Applications réfrigérantes. — D'autres anlicongestifs externes ou internes, pédiluves irritants, manuluves, cataplasmes sinapisés aux jambes (page 116), ventouses sèches sur la région de l'épine, purgatifs (page 117), seront invoqués avec fruit contre les amblyopies sthéniques; et môme, dans bien des cas, ils suffiront sans qu'on ait besoin de recourir à l'intervention des saignées.
Les conditions d'irritabilité du tube digestif seront susceptibles de modifier le plan thérapeutique, eu égard aux purgatifs. Il faudra combattre les digestions mauvaises et pénibles, car rien n'est plus nuisible aux yeux. L'eau de Vichy, la solution de bicarbonate de soude, une prise de magnésie et de rhubarbe au début des repas, les infusions aromatiques après ces derniers, pourront être indiquées.
L'enduit limoneux de la langue, l'amertume de la bouche, la soif, le désir des boissons acides, l'anorexie, le malaise, le brisement des membres, la céphalalgie, dénotent un embarras gastrique, auquel les évacuants remédient avec efficacité, et pour lequel on peut employer le tartre stibié à doses vomitives. L'amaurose, toutefois, m'a apparu rarement comme symptôme d'un état saburraî des premières voies. Le tartre émétique, à doses fractionnées et parfois associé à la crème de tartre, s'est montré utile chez un bon nombre de malades (page 122).
Il est peu d'amblyopies ou d'amauroses sthéniques dans lesquelles je oa recommande pas les affusions fréquentes, avec de l'eau froide, sur la région oculaire et les parties limitrophes1. La plupart des sujets se sont loués de leur effet salutaire ; rien n'est plus efficace encore, dans les congestions simples des yeux, occasionnées, entre autres causes, par les efforts excessifs de la vue. Si quelque idiosyncrasie ne permet pas la tolérance des applications humides (page 105), d faut s'en abstenir.
i J'expérimente depuis quelques mois, à mes consultations cliniques, le néphogènel destiné à produire un brouillard d'eau simple ou chargée de matières médicamenteuses. Cet appareil, imaginé par M. Henry Tirman et fabriqué par M. Mathieu, u été l'objet d'une communication à l'Académie de médecine (séance du 10 mai 1839). On peut en voir la description et la représentation dans la Gazette médicale, année 1859, p. 3U. Mes essais, tant avec l'eau simple qu'avec des liquides médicamenumx, ont été général lemenl satisfaisants dans les conjonctivites subaiguos et chroniques, dans les opluhalmies granuleuses, cl surtout dans les kératites ulcéreuses (voy. p. 161) et panmformes. Des pholopbobies opiniâtres, associées à des phlegniasics eniuccnnes, cèdent parlois avec rapidité à ce genre de douches.