CHAPITRE IX. — MALADIFS DF. LA CHOROÏDE ET DE LA RÉTINE
même par l'elfct «l'une intoxication saturnine. On l'a observée dans la pellagre, dans le scorbut; il résulte des assertions du docteur E. Vallin que cette dernière maladie sévit cruellement sur nos troupes pendant la campagne de Crimée, et que l'héméralopie était le symptôme qui fatiguait le plus les soldats1. Le docteur Demeulemeester m'a relaie l'exemple d'une femme qui fut frappée d'héméralopie dans deux grossesses consécutives. Elle voyait parfaitement durant le jour; le soir, la Vue était à-peu près abolie, et la malade était inhabile à se conduire. A la première grossesse, la cécité se dissipa immédiatement après ['accouchement. A la seconde, dans laquelle elle fut délivrée par le docteur Demeulemeester, à la Maternité de Louvain, l'héméralopie ne s'évanoivit que graduellement. Moins forte vingt-quatre heures après l'accouchement, elle s'affaiblit peu à peu et disparut complètement au bout de cinq jours.
L'amaurose syphilitique est susceptible aussi de s'associer à un degré tel d'engourdissement de la membrane sensitive, que les malades ne voient, bien qu'imparfaitement, que dans la journée, tandis qu'ils ne voient que peu ou ne voient presque pas lors de l'arrivée du crépuscule. Cette condition donne lieu à une forme héméralopique d'autant plus digne d'être mentionnée que je ne la trouve signalée nulle part.
Observation LXXII. — J'ai éLé consulté, le 5 décembre t 850, par un homme d'une trentaine d'années, représentant, à Paris, d'un des établissements industriels les plus importants de la province. La vue était anéantie au centre de la rétine droite; quelques objets étaient vaguement constatés par les côtés seulement de cette dernière. L'œil gauche permettait au malade de se conduire durant le jour, bien qu'avec difficulté; comme il avait de la peine à reconnaître les traits des personnes, il commettait sans cesse des erreurs qui lui étaient préjudiciables, et des impolitesses; la lecture n'était presque plus possible, à moins qu'elle n'eût lieu sur de gros caractères. Le soir, les fonctions visuelles offraient des conditions déplorables; ce jeune homme ne pouvait se livrer à aucune occupation ; il ne distinguait pas, disait-il, un chien d'un chat; il n'osait sortir. Dans le jour même, la vue était tout aussi mauvaise dans des endroits sombres. Le malade avait été contraint d'abandonner sa position pour se confiner dans une petite ville.
Or, il avait été atteint, il y avait trois années, d'une syphilis, pour laquelle il avait kçu les soins éclairés d'un de nos plus célèbres spécialistes. La guérison parut certaine au bout d'un traitement mercuriel. Des maux de gorge et quelques autres accidents, auxquels on n'opposa aucune médication spécifique, apparurent une année après; ils furent suivis, au bout de six mois, d'un trouble de la vision à droite, avec perception d'étincelles et de mouches; puis, mais bien plus tard, d'une détérioration de celte fonction à gauche. Le 20 novembre 1850, le médecin, qui avait dirigé le premier traitement, fut d'avis que l'amaurose n'avait rien de syphilitique ; j'ai sous les
1 M. de Hubbenet, médecin en chef de l'armée russe en Crimée, a vu l'héméralopie se développer plus spécialement sous l'influence de mauvaises conditions hygiéniques. Elle a plus particulièrement surgi durant le carême; dès qu'il finissait et que les malades se nourrissaient, de viandes, l'héméralopie cessait. M. de Hubbenet attribue la réputation que s'est acquise le foie de bœuf contre cette affection, dans les basses classes à ce qu'il substitue à un régime débilitant un aliment riche en principes nutritifs' {Annales (Toculistique, t. XLIV, p. 293.)
yeux l'ordonnance qu'il rédigea, et qui indique l'application d'un vésicatoire à la nuque la tisane de houblon avec le sirop de gentiane, et trois cuillerées à bouche par jour d'huile de foie de morue. Il faut" noter que le sujet est lymphatique et affecté d'un certain degré d'ozène. Fondé surtout sur la marche qu'avaient offerte les accidents j'opinai pour l'existence probable d'une influence syphilitique; le malade en avait la conscience; il me fut aisé de le décider à se soumettre à un nouveau traitement.
J'eus recours, pendant plusieurs mois consécutifs, à la liqueur de Van Swielen, à l'iodure de potassium, aux pilules de chlorure d'or et de sodium, à la tisane de Fellz aux onctions hydrargyriques sur le front et les tempes, etc. Le 7 janvier 1851, le naalade annonça qu'il pouvait se conduire le soir. « Auparavant, dit-il, dès que la bruue arrivait, j'étais perdu: je me heurtais contre les chaises et les tables; une voilure m'eût écrasé si j'avais eu l'imprudence de sortir seul; je n'apercevais les gens sur les trottoirs que quand ils étaient sur moi ; aujourd'hui, n'eussé-je que l'œil droit, je me conduirais. » Le 18 du même mois, je constatai des progrès énormes. Les objets, regardés de l'œil droit, semblaient couverts d'un brouillard ; mais cet organe put lire de très- pelîts caractères, bien qu'avec quelque peine. L'œil gauche offrait presque ses conditions primitives. Rentré dans sa maison de commerce, ce jeune homme se livrait aisément à ses occupations. L'amélioration continua en février et les mois suivants, à un point tel que le malade se maria, jouissant du libre exercice des fonctions visuelles.
Observation LXXIII. — Mon respectable ami le docteur Delarroque me racontait qu'un de ses clients, contraint, par le mauvais état de ses yeux , de quitter le service militaire, distinguait pendant le jour les corps de grande dimension, mais était aveugle le soir et ressemblait à un idiot. Cet homme avait été plusieurs fois infecté de maladies • syphilitiques; la dernière vérole datait de cinq années. Delarroque prescrivit l'iodure de potassium, la tisane de Feltz et des frictions aux extrémités inférieures avec I on- • guent mercuriel uni au sulfure de chaux (4 grammes de ce dernier et 32 grammes d'onguent napolitain, pour huit frictions), addition qui tendrait à prévenir la salivation, d'après son expérience. La vue se rétablit au bout de vingt-cinq jours; le traitement fut, par prudence, continué jusqu'au cinquantième jour.
Une dernière forme de l'héméralopie, avons-nons dit, est une névrose intermittente à accès revenant au déclin du jour. Remarquez que, dans l'héméralopie proprement dite, la cécité, bien qu'apparaissant le soir, n'a pas lieu dans un local vivement éclairé par une lumière artificielle; elle se manifeste pendant le jour, si les sujets se placent dans un lieu sombre. Dans l'amaurose intermittente, au contraire, qui peut être héméralopique, si les accès se montrent à la tombée delà nuit, la privation de la lumière ne règne que durant l'accès, les malades jouissant, pendant l'apyrexic, de l'exercice des fonctions visuelles, qu'ils soient dans un lieu clair ou dans un endroit sombre. Les cas de ce genre, d'ailleurs, sont des plus rares. Le docteur Stœber, qui admet la distinction qui vient d'être émise, a relaté l'exemple d'une femme qui commença par devenir aveugle au moment du coucher du soleil. Plus tard, les accès changèrent d'heure, revinrent au milieu du jour (nyctalopic), et, de quotidiens qu'ils étaient , se convertirent en tierces; ils affectèrent, en un mot, l'allure des lièvres périodiques. Le sulfate de quinine ne tarda pas à en triompher. J'ai rapporté, dans mon Trode de l'Amaurose, l'observation d'une juive qui devenait depuis quelque temps aveugle vers l'heure de midi; elle se coucbail le soir, ne pouvant guère distm-