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CHAPITRE V. — STRABISME

Le malade, d'après Saint-Yves, s'établira, soir et matin, devant une glace, et pendant un quart d'heure, chaque œil devra s'efforcer de regarder directement la prunelle qui lui correspond dans le miroir. Le globe dévié ne peut atteindre ce résultat qu'en se rapprochant momentanément du parallélisme; à la fin, dit cet oculiste, la vue se redresse.

Qui ne connaît les appareils désignés sous le nom de lonchettes (p. 796) ?

Dans la seconde édition de son traité d'ophthalmologie (Berlin, 1836), Jûngken semble accorder quelque confiance, surtout chez les enfants, à une mouche de taffetas d'Angleterre qu'on applique sur le côté de l'extrémité du nez, s'il s'agit d'un strabisme divergent, et à la partie externe et supérieure de la joue, quand on a affaire à un strabisme convergent : sollicité par la couleur de cette mouche, l'œil se détourne, dit-on, de sa situation anormale. D'après Jûngken, il est nécessaire qu'elle soit collée tous les jours sur un autre point de la peau, afin que la gêne nouvelle et le prurit qu'elle cause, en se desséchant et se plissant, porte le malade à y diriger le regard. Il ajoute que ce moyen doit être continué plusieurs mois avec persévérance.

Un autre mode de gymnastique oculaire consistait à pendre à un mur un tableau noir, sur lequel on traçait une marque avec de la craie. Placé de profil auprès du tableau, le patient devait se livrer à des efforts continuels pour regarder le point blanc établi dans une direction opposée à celle de la déviation. Quelquesuns remplaçaient le tableau par un miroir. Dieffenbach avance que plusieurs des malades guéris par lui avaient assez gagné par l'application de ce procédé, pour pouvoir faire rouler le globe jusqu'à l'angle oculaire opposé à celui de leur strabisme, mais que l'organe rentrait dans sa situation première, sitôt après la cessation de l'exercice.

Buffon avait émis le principe que cette difformité était le résultat presque constant d'une trop grande inégalité de force entre les deux yeux; que la vision par ces deux organes à la fois étant alors confuse, l'œil le plus faible se détournait instinctivement, pour laisser son congénère se charger seul de la perception des objets. 11 concluait de là que le seul moyen de triompher du strabisme était de dérober à l'influence de la lumière, à l'aide d'un bandeau, l'œil le plus fort, pour fortifier en même temps par l'exercice l'organe le plus faible. Tel était le mode orthophthalmique qui inspirait, jusqu'à ces derniers temps, le plus de confiance. Dieffenbach dit avoir redressé plusieurs strabiques qui avaient eu la patience de porter, pendant des années, un tel bandage, sans la moindre amélioration.

Les choses en étaient là, quand Stromeyer proposa d'appliquer à cette infirmité la section des muscles de l'œil. Doit-il être considéré comme le premier qui ait conçu l'idée que la guérison du strabisme pouvait être obtenue par une opération chirurgicale? On l'a nié. Voici quelques-uns des éléments de la contestation.

Le docteur Bibail a exhumé du recueil des travaux de l'Académie de Rouen (année 1743) une note de Lecat qui parle d'un charlatan, d'un faiseur de miracles, lequel était devenu, en peu de jours, dans celte ville, l'objet de l'admiration générale. « Il possédait, dit Lccat, un arsenal superbe d'instruments,

902 LIVRE III. MALADIES 11ES ANNEXES DE l'(EIL.

s'en servait avec dexlérilé, et faisait voir des portefeuilles garnis des certificats les plus avantageux et les plus aulhen tiques. La porte de son hôtel était gardée par des soldats; il fallait des recommandations pour entrer chez lui, cl I rations se faisaient devant un cercle brillant de personnes choisies. La grande opération, la plus merveilleuse de toutes, était celle par laquelle il prétendait redresser les yeux louches. Avec une aiguillée de soie, il prenait une portion de la conjonctive de l'œil louche, vers la partie inférieure du globe, et, ayant fait une anse de cette soie, il s'en servait pour tirer à soi la portion de conjonctive qu'elle comprenait, et la coupait avec des ciseaux; ensuite, il mettait un emplâtre sur l'œil sain; l'œil louche se redressait, et chacun criait miracle. J'usai de la liberté qu'il m'avait accordée, en lui demandant le motif d'une opération qui me paraissait parfaitement inutile. Il me répondit qu'un œil n'était louche que parce quel-équilibre entre ses muscles était détruit; que pour rétablir cet équilibre, il ne s'agissait que d'affaiblir le muscle qui l'emportait sur les autres, et que c'était ce qu'il faisait en coupant un des filets nerveux qui se portaient à ce muscle trop puissant. » On a pensé que l'artiste dont il est ici question est l'oculiste anglais Taylor. Il exploitait alors le continent, où il voyageait précédé de nombreux piqueurs et traîné par une voiture à quatre chevaux richement harnachés; ses armoiries, dessinées sur les panneaux de son carrosse, portaient cette inscription : Qui visum dat, vitam dat. L'annonce suivante, extraite du Mercure de France (juin 4737), confirme cette opinion. « M. le docteur Taylor, oculiste du roi de la Grande-Bretagne, est arrivé, depuis peu, à l'hôtel de Londres, rue Dauphine, à Paris, où il se propose de rester jusqu'au commencement de juillet, après quoi il partira pour se rendre en Espagne. Il nous prie de publier les découvertes qu'il a faites de redresser les yeux des louches par une opération prompte, presque sans douleur et sans crainte d'aucun accident. » Ajoutons que le docteur Mouremans a fait part à la Société des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, en mars 1841, d'un passage de la chirurgie de Heuermann, publiée en 1756, dans lequel nous remarquons cette phrase1 : Taylor hat auch vorgegeben das Schielen durch die Zerschneidung der Flachse von dem obem schragen Augenmuscul zu heilen; ce qui veut dire : Taylor a aussi prétendu qu'il guérissait le strabisme par la section du tendon du muscle oblique supérieur de l'œil.

De la proposition qui- précède il n'y avait qu'un pas à faire pour arriver à la généralisation des sections musculaires nécessitées par le strabisme. Taylor en avait-il l'idée et la cachait-il ? coupait-il les muscles qui occasionnaient la déviation, ou ne faisait-il qu'un simple simulacre d'opération, appliquant ensuite un emplâtre sur l'œil sain, pour redresser momentanément l'organe strabique, et être ainsi autorisé "réclamer Sun salaire? C'est ce que nous ignorons.

Bien que fort vague et n'indiquant aucun procédé opératoire, la phrase suivante, puisée par Florent Cunier dans une dissertation latine de Pierre Ycrheyden », mérite d'être citée : strabones permultos ferro sanalos apud Auglicos vuh.

i Voyez. Annales d'oculislique, Ier volume supplémentaire, p. "237. * Dissertatio do prœciputh morbis ocn/t. Louvaln, 1767.

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