CHAPITRE V. — STRABISME
plaie une masse fongueuse qui atteint une grosseur variable. Rouge d abord, la végétation devient ensuite plus pâle et finalement d'un blanc rosé ; molle au début, elle acquiert de la dureté en se développant, et se rétrécit à sa base. Elle Irrite' et incommode, en agissant comme corps étranger, et en supposant, dans certains cas, à l'occlusion de l'angle palpébral auquel elle correspond.
Dans quelques circonstances, d'après Dieffenbach, trois tissus peuvent simultanément concourir à la formation de la production morbide : 1° les lèvres de laplaieconjonctiva!e;2° la couche fibro-celluleuse sous-jacente ; 3' l'extrémité antérieure du muscle divisé, lorsqu'on en a laissé subsister un petit tronçon à la surface du globe, et que le bout postérieur s'étant rétracté, les deux parties de la corde musculaire sont assez distantes Tune de l'autre pour ne plus pouvoir se réunir par un tissu intermédiaire. Dieffenbach ajoute que, quand le muscle a été nettement coupé, au niveau de la sclérotique, il se retire en arrière et ne prend aucune part à la constitution de l'excroissance, dans laquelle on ne rencontre point de noyau résistant. La conjonctive et le muscle divisé sont étrangers au développement de la production polypeuse, d'après d'autres observateurs, qui la regardent comme le résultat de la vascularisation d'une portion du tissu cellulaire qui tapisse la sclérotique. Sa structure, dans la plupart des cas, nous a paru celle des bourgeons charnus des plaies ; le tissu fibreux y dominera d'autant plus que la végétation sera plus ancienne.
Les malades ne manquent pas de s'adresser au chirurgien qui les a opérés, pour être délivrés de ce tubercule. Il convient d'accéder à leurs désirs, sans trop se hâter néanmoins ; l'expérience prouve que, quand on attend que l'excroissance se soit resserrée à sa racine, on l'excise plus aisément et l'on a moins à redouter une récidive. Lorsque, après la section du droit interne, le muscle antagoniste entraîne un peu le bulbe en dehors, si l'on enlève de trop bonne heure, et trop profondément, avec l'instrument tranchant, une végétation développée vers l'angle interne, on rompt les connexions établies dans ce point et qui contribuent à y retenir le globe, d'où il résulte qu'on augmente encore la prépondérance d'action du muscle abducteur. L'alun, le sulfate de cuivre, avec lesquels on touche le produit morbide, et, s'il est plus consistant, une solution concentrée de nitrate d'argent, et, mieux encore, la pierre infernale sont les meilleurs moyens dont on puisse invoquer ici le secours. La compression, effectuée plusieurs fois par jour, avec le doigt, aura d'autant plus de chances de réussir, qu'elle sera commencée à une période plus rapprochée du début de l'excroissance.
Son extirpation est chose facile. Le malade étant assis, on lui prescrit de faire rouler le globe vers le point opposé à celui que le bourgeon occupe; on accroche celui-ci avec une pince ; on insinue sous lui les ciseaux de Cooper, dont on tourne la convexité contre le bulbe ; un ou deux coups de ciseaux suffisent pour détacher la masse fongueuse. S'il survenait un nouveau bourgeon, il y aurait lieu de réitérer l'application des moyens qui viennent d'être signalés. Dans quelques circonstances, l'excroissance tombe d'elle-même.
Redressement imparfait. — L'une des circonstances, qui fournit en faveur de la réussite de l'opération les plus heureux présages, est le redressement de l'œil,
1002 tivnK III. — MALADIES DES ANNEXES HE l'(EIL.
avec impossibilité presque complète de sa part de se porter vers l'angle du côté duquel il louchait auparavant, Ce principe n'est point absolu; on avudesmyotomies stériles en apparence, au début, être couronnées d'un plein succès par l'exercice de l'œil, et par sa rotation fréquente vers le point opposé à celui où la section avait eu lieu. Dieffenbach annonce qu'il était autrefois très-inquiet, quand le globe ne quittait pas immédiatement sa position vicieuse; le détacbant alors dans une plus grande étendue, il obtenait, en général, une direction plus conforme à ses désirs, mais ce succès, conlinue-t-il, arracbé, pour ainsi dire, de vive force, était souvent suivi d'une déviation inverse. Chez beaucoup de malades, au contraire, la situation d'organes, qui avaient paru infructueusement opérés, se bonifia par degrés et devint normale, même plusieurs mois après l'opération. L'expérience lui a appris que, presque toujours, cette issue salutaire était le partage des strabismes internes; quand, au contraire, un œil qui louche en dehors n'a été qu'imparfaitement redressé, on ne peut se flatter autant qu'il récupérera sa rectitude naturelle (p. 750). La pratique de M. Velpeau confirme les idées qui viennent d'être émises. « Chez quelques sujets, dit-il, l'œil a continué de se tourner légèrement en dedans, quoique le muscle droit interne et ses aponévroses, quoique le bord correspondant des muscles droit supérieur et droit inférieur eux-mêmes eussent été positivement et nettement divisés. Je me hâle d'engager les praticiens qui rencontreront cet inconvénient à ne pas trop élargir la dénudation de l'œil de prime abord; ils s'exposeraient à faire naître soit un strabisme divergent, soit une éraillure des paupières, soit une exophthalmie, pour remédier à un inconvénient qui disparaît quelquefois de lui-même, et que l'on peut d'ailleurs attaquer autrement. J'ai vu l'œil qui était obstinément resté à un certain degré de convergence, pendant l'opération, reprendre soit dès le lendemain, soit au bout de quatre ou cinq jours, une position complètement droite. » Nous ajouterons que, quand un muscle est resté longtemps et fortement rétracté, l'extension qu'a eue à subir son antagoniste a dû créer dans celui-ci un état de demi-paralysie qui l'empêche de tirer librement à lui le globe de l'œil. L'opération ayant fait cesser cette distension, l'organe qui en était le siège reçoit la faculté de regagner graduellement sa puissance primitive.
Observation CH. — Le 8 janvier 1850, j'opérai d'un strabisme convergent gauche F. Bonneau (de Bérulle), âgé de quinze ans. Le globe ne se redressa pas, bien que le droit interne eût été complètement coupé. Je constatai, dès le lendemain, que la cornée était placée au centre de l'écartemenl interpalpébral; elle conservait toutefois encore quelque tendance à se porter vers le grand angle. Je prescrivis l'occlusion, souvent répétée, de l'œil sain. Le malade quitta Paris le 10 du même mois. J'ai sous les yeux une lettre qu'il m'adressa le 19 février suivant : «Vous me demandez, dit-il, si l'œil est redressé. Oui, monsieur, il est on ne peut pas plus droit, et toutes les personnes qui me voient disent bien qu'il est aussi droit que les leurs; l'opération a très-bien réussi. »
Un globe, louchant en dedans, n'a-t-ilété qu'incomplètement redressé par la section radicale de la corde musculaire, il faut appliquer un bandeau sur l'œil sain, et placer devant son congénère un verre opaque dans sa moitié ou dans ses