CHAPITRE 1. — VIClis DE CONFORMATION
La partie orbitaire de la face est l'une des premières qui se dessinent dans l'embryon; on constate d'abord l'existence de sa portion interne, plus tard celle de l'externe. Le développement régulier des groupes orbitaircs est soumis à celui de la région médiane qui les sépare. L'ethmoïde, les fosses nasales, en général, ont-ils subi un arrêt dans leur formation, il en résulte cette conséquence inévitable que les deux cavités orbitaircs se rapprochent et se confondent sur la ligne médiane, les deux yeux se fusionnant d'ordinaire plus ou moins de manière à simuler un seul œil. 11 est néanmoins des cas fort rares où il existe un globe unique normalement conformé; cette disposition doit être considérée comme la monopsie la plus complète. L'un des derniers exemples connus de cyclopie est celui dont a fait part, en janvier 1858, le docteur de La Mardière, à la Société de médecine de Poitiers1. Chez ce fœtus, qui vint au monde vers le sixième mois de la grossesse d'une femme primipare, le nez manque absolument; sur la ligne médiane, à la hauteur ordinaire des yeux, on aperçoit une ouverture unique, surmontée de deux sourcils. Le repli palpébral supérieur est légèrement échancré vers sa partie moyenne; mais au milieu de l'inférieur surtout, on voit parfaitement les vestiges des deux paupières inférieures, qui ne sont séparées que par un intervalle d'un à deux millimètres. Le rudiment informe du globe est évidemment constitué par la fusion des deux yeux.
Les conditions nombreuses qui se rattachent à cette curieuse déviation organique ont motivé la division de la cyclopie en cinq séries :
l*e série. Deux orbites et deux yeux, les deux organes de la vision étant très-voisins l'un de l'autre, ce qui donne à la physionomie des sujéts ainsi conformés quelque analogie avec celle de certains singes.
2° série. Une seule orbite, avec deux yeux très-rapprochés, sans être confondus l'un avec l'autre.
3e série. Commencement de fusion des deux globes. Elle s'effectue d'arrière en avant, de telle s,orte qu'il n'existe en arrière qu'un seul nerf optique, une seule rétine, une seule choroïde, une seule sclérotique, tandis qu'on rencontre antérieurement deux cornées, deux iris, et habituellement deux cristallins.
4e série. Existence d'un globe unique dont le diamètre transversal esl plus allongé que le diamètre antéro-postérieur.
oc série. Elle est caractérisée par la présence d'un seul œil, doué de ses attributs physiologiques et existant à l'exclusion des éléments de son congénère. Un fait de cyclopie de ce genre a été communiqué, en avril 1859, à la Société .le. biologie, par le docteur Sappey. Ce praticien fait observer que dans aucun des différents degrés précédemment énoncés de la cyclopie, même dans la monopsie la plus complète, on ne paraîl pas avoir rencontré jusqu'à présent la fusion des paupières.
D'après le docteur Vrolik (d'Amsterdam), les lésions encéphaliques qu'on observe dans la cyclocéphalie occupent presque exclusivement les hémisphères cérébraux2. Les deux plus générales sont la diminution de volume des hdmi-
1 Bulletin n° 27 de la Société de médecine de Poitiers (avec une planche).
» Rapport de M. Davaine à la Société de biologie, sur un ouvrage de M. Vrolik, publié
sphères et leur réunion en un seul, condition qu'on a considérée comme l'origine probable de la difformité oculaire. Des amas liquides ont été constatés dans quelques crânes de fœtus monopses. Il résulte de ces dispositions que ces êtres ne peuvent guère vivre. Le eyelopede M. de La Mardière ne vécut que quelques minutes; celui de Weber (de Leipzig), représenté dans le grand ouvrage de M. d'Ammon (deux cornées, deux iris, deux cristallins, une sclérotique, un nerf optique, etc.), mourut également au bout de quelques heures. Schon n'a pu citer qu'un seul cas de cyclopie dont le sujet était âgé de dix ans (Cornaz). M. Vrolik admet encore les conséquences suivantes, qui découlent de ses recherches.
1" L'œil, dans la monopsie, peut être dépourvu d'un nerf optique.
2° Les nerfs olfactifs peuvent exister, contrairement à l'opinion généralement reçue, soit distincts l'un de l'autre, soit confondus en un seul cordon.
3o La trompe est un élément de l'appareil nasal. Elle est presque constamment j formée par les os propres du nez modifiés, par. des cartilages et la peau; on I y trouve assez souvent une petite cavité et quelques vestiges des cornets et de la cloison.
4° Les parties inférieures de la face, la langue exceptée, participent toujours 1 plus ou moins à l'atrophie des régions supérieures.
Bien que les cas d'augmentation du nombre des yeux soient rares, on en I trouve cependant des exemples dans les annales de la science. Un fœtus, dont parle Sœmmering, était pourvu de deux faces confondues ensemble; il avait, deux nez, deux bouches et trois yeux, dont l'un, situé entre les deux nez, sem- 1 blait formé, comme dans la cyclopie, par la réunion des deux yeux internes. Dans d'autres cas, deux têtes, soudées ensemble (diçéphalie), offrent chacune deux yeux. Un monstre remarquable de ce genre, né à terme, a été présenté, en 1850, par le docteur Malapert, à la Société de médecine de Poitiers L'enfant, qui vécut trente-sept heures, montrait deux têtes réunies par le côté droit de l'une et par le côté gauche de l'autre. Les deux fœtus peuvent être encore accolés en sens inverse, par le sommet de la tête2.
On a très-judicieusement expliqué la présence des yeux surnuméraires, en les considérant comme les traces d'une duplicité monstrueuse. Un grand nombre de théories ont été émises pour l'interprétation du dernier phénomène; le système d'ovules originairement monstrueux, celui des soudures et des greffes,etc. Billard fait remarquer que, de même qu'on a rencontré des débris de fœtus accolés à diverses parties du corps ou même cachés dans l'intérieur des organes, de même aussi, un fœtus, pourvu de plusieurs yeux, doit être regardé comme portant les vestiges d'un second fœtus qui aurait pu s'accoler à lui et dont un organe seul s'est plus ou moins développé. On pourrait dire que la naissance de deux jumeaux bien conformés serait le plus haut degré de la duplicité fœtale,
en 4 849, et ayant pour litre : Tabulai ad illuslrandum embrijogenesia hominis et animalium.
1 Bulletin h" 1 8 de la Société de médecine de Poitiers (année 1 851 ). * Villeneuve, Description d'une monstruosité, etc. Paris, 1831.