PROTHÈSE OCULAIRE
généralités.— Nous rencontrons tous les jours dans la pratique et dans le monde des personnes privées d'un œil et qui ignorent qu'il existe un moyen très-simple de dissimuler cette difformité choquante. Quelques-unes ont entendu parler de la prothèse oculaire, mais ne songent pas à s'y soumettre, dans la crainte chimérique de s'exposer à des souffrances. Il n'est donc pas sans utilité de consacrer quelques lignes à un art ingénieux, à peu près inconnu dans bien des localités en France, et qui mérite d'être popularisé à tant de titres *.
Il y a indication de prothèse quand un bulbe, nuisant à l'harmonie des traits, est irrévocablement perdu pour la vision, pendant que son congénère jouit de la faculté visuelle. Extirper le globe, comme quelques-uns l'ont fait, pour disposer les parties à l'accomplissement de la prothèse, est une de ces fautes qu'il est à peine utile de signaler. Ce serait une erreur que de croire qu'une tentative chirurgicale doit constamment précéder l'application des yeux postiches. Un tubercule très-convenable résulte fréquemment d'une lésion traumatique accidentelle, d'une opération malheureuse de cataracte, etc.; et si, dans les staphylômes, dans la cirsophthalmie, etc., il y a urgence, pour obtenir un moignon, d'attaquer la cornée et d'évacuer partiellement les humeurs de l'œil, l'opération entreprise a fort souvent moins pour but de corriger une difformité que de faire cesser les douleurs qui assiègent le malade. Quelle que soit d'ailleurs l'origine du moignon, il importe qu'on n'ait recours à la pièce prothésique qu'après que le travail s'est tout à fait évanoui. Le contact d'un corps étranger avec des tissus encore en souffrance pourrait amener une recrudescence phlegmasique susceptible d'occasionner des douleurs et d'influer sur les dispositions du moignon. On a aussi recommandé d'y accoutumer peu à peu les parties à l'aide d'une pièce moins volumineuse que celle qui sera conservée en dernier ressort, précaution offrant, dans certains cas, des avantages, mais qui n'est pas toujours indispensable. Nous avons été maintes fois consulté par des personnes de la province qui, venues expiés à Paris pour y prendre un œil artificiel sans y être aucunement préparées, quittaient peu de jours après la capitale, empor-
1 Ch. Deval, Indications et application des yeux artificiels. Gazette médicale de Pa ris, année 1848, p. 190 et 245.
tant un ou plusieurs émaux de dimensions qu'elles -levaient garder définitivement.
Un bulbe affligé d'une simple atrophie, c'est-à-dire décru de volume, mais encore doué de son organisation primitive, n'est point apte à la pose d'un œil postiche, qui y déterminerait des accidents inflammatoires et nerveux, par le froissement surtout qu'aurait à subir la cornée. Il convient, dans un moignon, qu'il y ait absence complète de cette membrane, ou, quand elle subsiste, qu'elle soit rapetissée, aplatie, opaque, partiellement au moins, conditions qui en abolissent la sensibilité. Nous avons observé des cas où elle jouissait de transparence dans quelques-unes de ses régions, et où la pièce était supportée de prime abord .
Bien que considérés eu égard à leur volume, tous les moignons dont les dimensions n'excèdent pas celles de l'œil sain se prêtent à l'accomplissement de la prothèse, la réduction du globe aux deux tiers environ de ses dimensions habituelles est généralement la plus convenable. Fournissant à l'émail toute facilité de pénétrer sans efforts dans l'orbite, de glisser mollement sous les paupières, de se maintenir au niveau de l'œil opposé, elle contribue le plus efficacement à l'illusion. C'est cette réduction que l'on obtient approximativement, lorsque après larésection d'un staphylôme irido-cornéen on a laissé échapper le cristallin (p. 378). Nous avions autrefois pour habitude, nous conformant au conseil de quelques auteurs, de provoquer dans cette circonstance la sortie d'une petite quantité d'humeur vitrée; nous nous en abstenons aujourd'hui, de peur d'une effusion trop considérable de ce fluide, dont l'écoulement ne peut jamais être maîtrisé au gré du chirurgien, à cause de la contraction spasmodique des muscles de l'œil. 11 vaut toujours mieux, en thèse générale, avoir un moignon un peu gros qu'un moignon trop petit. Remédier aux dispositions de volume de celui-ci est chose impossible, tandis que celui-là s'affaisse toujours à la longue par la légère pression à laquelle il est soumis. Le premier réclame un émail peu bombé; le second commande les dispositions inverses, la pièce étant alors un peu plus resserrée sur elle-même.
On place le plus ordinairement l'œil artificiel sans faire subir aucune préparation chirurgicale au tubercule. 11 arrive quelquefois qu'il est uni, dans un ou plusieurs points, aux paupières par des adhérences plus ou moins serrées, cas dans lequel il est utile de les diviser, appliquant immédiatementun émail entre le moignon et les voiles palpébraux, afin de prévenir la reproduction des brides. Des végétations sarcomateuses, susceptibles de gêner l'établissement de la pièce, devraient de même être enlevées. Quand elles existent, ce qui arrive souvent, dans la région du grand pli conjonctival , gardez-vous, après leur ablation, de donner lieu à des brides entre le moignon et les paupières par des cautérisations mal ménagées, qui rétréciraient l'enceinte oculo-palpébrale. 11 en est de même à la suite de la résection des replis fongueux de la conjonctive, tentative qui doit être accomplie avec précaution, de peur, comme le fait observer M. Mackenzie, que les sinus ne deviennent trop contractés pour loger commodément l'œil prothésique. Les obstacles paraissent-ils de nature à contre-indiquer l'intervention d'expédients chirurgicaux, ou, ce qui a lieu fréquemment, le client ne consent-