CHAPITRE III. — PROTHÈSE OCULAIRE
il pas à s'y soumettre, il faut les respecter; c'est à l'artiste alors à modifier son travail en conséquence (p. 931).
On s'imagine communément dans le monde que l'œil artificiel est toujours privé de mobilité; la plupart des médecins savent que c'est là une erreur grossière. Pour qu'il se livre à des mouvements réguliers et en harmonie avec ceux du bulbe congénère, il faut que la maladie ait respecté les muscles qui s'insèrent au "•lobe dégénéré , lequel chemine alors dans la cavité orbitaire, entraînant avec lui la coque qui le recouvre, circonstance qui contribue le plus à l'illusion. C'est ce qui a lieu presque constamment. La mobilité peut être bornée dans un ou plusieurs sens, ou rendue plus ou moins obscure, si un ou plusieurs muscles sont adhérents, rétractés, partiellement détruits, par suite de lésions traumatiques ou de désordres inflammatoires qui ont envahi les parties molles de l'orbite. Le jeu des voiles palpébraux est une autre source très-importante de mouvements pour l'émail, dont la périphérie repose sur le grand pli de la conjonctive. Ne savons-nous pas d'ailleurs que la distribution de la toile fibro-celluleuse, qui engaine l'œil et ses cordes motrices, établit une solidarité d'action entre celles-ci et les paupières, ces liens communs venant jeter de nouvelles lumières sur la mobilité des yeux prolhésiques?
La condition la plus désavantageuse est l'absence du globe après l'extirpation de cet organe, les paupières n'étant pas détruites; l'émail alors aura une configuration analogue à celle qu'on lui donne quand subsiste un tubercule oculaire, et ne sera pas, comme le disent Guérin (de Lyon) et Pellier, muni d'une éminence en arrière. Or, dans cette circonstance, la pièce peut encore être douée d'une certaine mobilité. J'ai vu récemment un homme d'une constitution robuste , chez qui l'œil gauche avait été extirpé il y avait une année. Cet organe seul était malade; les parties circonvoisines de l'intérieur de l'orbite, le coussinet graisseux du fond de cette cavité avaient été ménagés aussi complètement que possible, comme dans le procédé de Bonnet (p. 805), qui me paraît avoir été employé dans cette circonstance. La guérison fut prompte, et le sujet se soumit un mois après à l'application d'un œil artificiel. L'illusion est telle aujourd'hui qu'on ne s'aperçoit pas de la mutilation. Le muscle élévateur de la paupière supérieure étant intact, la pièce peut être couverte et démasquée, comme le bulbe opposé, par le jeu du voile supérieur. L'émail jouit d'une mobilité très-marquée de haut en bas et de bas en haut; le malade l'a souvent gardé pendant la nuit. L'appareil repose ici sur une surface inodulaire d'une teinte rosée et d'un bel aspect, sur laquelle il ne produit aucune gêne. Le point de départ de sa mobilité gît dans les paupières seules. Les lames palpébrales de la capsule fibreuse qui sont en connexion avec les vestiges cicatrisés de cette même capsule, dans l'intérieur de l'orbite, doivent contribuer aussi à imprimer une légère impulsion postérieure à la pièce dans les battements des voiles palpébraux, d'où une certaine augmentation dans le ballottement de cette dernière.
Le rétablissement de la régularité des traits de la face n'est pas le seul bénéfice attaché à la prothèse oculaire. Dans le cas où les mucosités et les larmes s'accumulent à l'intérieur de l'orbite et tombent de là sur la joue, l'utilité de l'œil artificiel ne saurait être contestée pour reconstituer la route naturelle de
ces fluides, tant par le plan qu'il leur offre que pur le support qu'il fournil aux voiles palpébraux. Quand un moignon, s'il est notamment de petit volume, a été longtemps livre à lui-même, la fente interpalpébrale se rapetisse; l'orbiculaire, et l'élévateur surtout de la paupière supérieure, tombent dans une sorte de collapsus , de semi -paralysie , par l'effet de l'inaction où les jette le défaut d'appui où ils se trouvent; le voile supérieur ne se relève qu'incomplètement, frappé d'un certain degré de ptosis. Or, tout revient aux conditions physiologiques par l'usage suffisamment continué de l'émail , qui refoule en avant les paupières déprimées contre la fosse orbitaire. De là encore la disparition des entropions, qui viennent si fréquemment fatiguer les moignons par l'introversion des cils; nous avons même vu des ectropions inférieurs heureusement modifiés par la pose de l'émail, qui, faisant basculer de haut en bas et d'arrière en avant le bord orbitaire du tarse, tend à ramener le bord libre de la paupière de bas en haut et d'avant en arrière. M. Boissonneau père a remarqué que les granulations palpébrales, que l'on sait si tenaces, cédaient parfois à la douce compression déterminée sur elles par le corps étranger; d'où il est permis de tirer cet enseignement que, quand un moignon a été produit par une ophthalmie purulente, qui a laissé des granulations à sa suite, ce qui arrive si fréquemment, l'émail doit intervenir, aussitôt que possible, comme expédient curatifde ces dernières. L'observation démontre qu'après l'ablation des organes contenus dans l'orbite, les parois de cette fosse s'affaissent progressivement les unes contre les autres, la capacité de l'enceinte osseuse diminuant, à la longue, du tiers, de la moitié, finissant même quelquefois par être presque complètement abolie ; souvent alors le nez se dévie et se tord de ce côté, le sourcil se déprime et le haut de la face s'aplatit ou s'excave vers l'orbite affaissée, phénomènes qu'on rencontre notamment chez les malades dépourvus de leur œil depuis leur enfance. Un sujet, dont le docteur Pétrequin fit l'autopsie trente ans après l'ablation du globe, et qui depuis lors n'avait jamais cessé d'user d'un émail, ne présentait pas ce rétrécissement orbitaire d'une manière sensible, disposition explicable sans doute paf un certain appui qu'avait fourni l'appareil, aux parois osseuses ; elle donnerait à penser, comme le fait remarquer Florent Cunier, que l'œil artificiel est un expédient efficace contre l'inconvénient signalé. Cet affaissement et les désordres périphériques qui l'accompagnent surgissent parfois encore, bien qu'à un plus faible degré, lorsqu'une orbite ne renferme qu'un moignon exigu, la prothèse venant, à cet égard, nous prêter un concours utile.
Fig. 44. g Fi8"
description de l'instrument.—— L'œil artificiel (fig. -43) se présente sous forme d'une légère capsule elliptique, munie de deux faces, deux bords et deux extrémités. La paroi antérieure ou externe est convexe; c'est elle qui porte l'image