CH APITRE II. — TRAITEMENT. \ G
du lit, à Tune ou l'autre de ses extrémités, un entonnoir de la capacité de deux litres et terminé par un bec assez fin ( un millimètre et demi environ de diamètre) muni d'un robinet. Le lit est garni, à l'extrémité correspondante, d'une toile cirée qui, repliée en forme de gouttière, conduit l'eau qui s'écoule vers un récipient placé sur le parquet de la chambre. Le malade s'étend sur le lit, la tête exactement placée au-dessous du bec de l'entonnoir; le robinet est ouvert, soit par un aide, soit par le patient lui-même, et ce dernier reçoit la douche, qui ne doit point être une lotion palpébrale, mais un véritable bain oculaire. «Exigez, dit M. Chassaignac1, que les yeux soient légèrement ouverts sous le courant d'eau qui les traverse. Dans les premiers temps , le malade sera forcé d'avoir recours à l'assistance d'un aide , qui lui entr'ouvrira les paupières avec précaution ; mais après quelques jours d'habitude, et surtout dès que les premiers symptômes auront disparu , sa propre volonté, aidée d'un peu de courage , lui suffira pour ouvrir lui-même ses paupières.»
A l'hôpital , et pour des inflammations bénignes , M. Chassaignac prescrit deux ou trois douches par jour. Leur nombre est beaucoup plus considérable, sept, huit et quelquefois plus, s'il s'agit de phlegmasies violentes. La durée de chaque douche est de huit ou douze minutes, dix en moyenne. En hiver, M. Chassaignac se sert dej'eau à la température ordinaire des fontaines d'intérieur; en été, il emploie l'eau de puits ou l'eau refroidie par quelques morceaux déglace.
Rien n'est facile comme l'administration d'une douche oculaire dans la pratique civile. Un lit, un canapé ou une table sur laquelle on fait coucher le malade, de telle sorte que la tête en dépasse le bord, une toile cirée posée sous le cou du patient, puis inclinée et repliée vers un vase inférieur , et un arrosoir d'appartement, à tuyau étroit, suffiront pour atteindre le but désiré. A défaut de cet ustensile , on peut prendre un entonnoir dont l'orifice sera fermé d'un linge ou d'un bouchon qui donnera à la veine liquide le degré convenable*. Un siphon en gutta-percha , muni d'un robinet, et qu'on adapte à une bouteille qu'on place dans un endroit élevé, paraît d'un usage assez répandu en Allemagne. Un autre appareil à douches, confectionné par M. Charrière, a été présenté à l'Académie de médecine, en 1854, par M. Margulies, de Londres. Cet instrument, d'un petit volume, se compose d'un réservoir en caoutchouc, auquel s'adapte à volonté un tuyau bifurqué, qui se termine à ses deux extrémités par deux coquilles ou œillères destinées à couvrir les yeux. On pratique les douches soit sur l'un de ces organes, en fermant l'un des robinets, soit sur les deux globes. Quand on comprime le réservoir avec la main, le liquide s'échappe des coqmllcs par un tuyau évacuateur ayant la même disposition que celui qui pré-
II y a, en ce qui concerne les douches, deux points principaux auxquels il faut avoir égard : le facti0n du jet • 2o la tempérât™ du liquide qui le ZtmT
^Chassaignac, Traité praline de la suppuration et du drainage clnrurgicat, t. 11, •Raoux, Du traitement des ophihalmies. Thèse inaug., Paris, 1887.
,,)4, LIVRE I. — CONSIDÉRATIONS GRNF.UAI.BS.
Nul doute qu'une forte colonne d'eau qui aborde l'œil avec violence ne soit susceptible d'y causer une contusion et un ébranlement nuisibles; mais ce reproche ne saurait être adresse à un courant bien ménagé, surtout s'il est porté obliquement sur le globe oculaire. Ainsi constituées, les douches me semblent plus particulièrement utiles dans les ophthahno-blennorrhécs, et notamment dans Pophthalmie gonorrhéique. Elles éliminent ces flots de matières si fatales à la cornée, qui s'accumulent sans cesse sur l'organe; elles délayent ces mucosités corrosives et en tempèrent l'acrimonie ; le froid, en outre, tend à affaiblir la circulation locale et à seconder le dégorgement des tissus. Les cautérisations de tout genre dont l'organe visuel vient d'être le siège ne peuvent qu'être rendues moins irritantes par l'action des douches froides, qui ne leur enlèvent en rien l'efficacité dont elles sont pourvues. Théoriquement, les douches semblent eontre-indiquées dans les cas d'ulcérations de la cornée. On peut se demander si, en entraînant le produit plastique que la force médicatrice de la nature établit pour la cicatrisation, l'intervention des lavages ne tend pas plutôt à contrarier qu'à seconder le travail. Toutefois, des succès incontestables, obtenus dans un bon nombre de kératites ulcéreuses par M. Chassaignac , doivent nous rendre très-réservés quant à la solution de cette question de thérapeutique. M. Anatole G. de Grandmont, ancien aide de M. Chassaignac, et qui a longtemps dirigé à son dispensaire l'administration des douches, nous a communiqué des observations qui tendent à démontrer que les ulcérations de la cornée sont , en général, si heureusement influencées par l'emploi de ces irrigations, qu'elles guérissent sans opacité, ou avec des opacités à peine appréciables; que leur réparation, en un mot, s'accomplit d'une manière beaucoup plus favorable que quand on les soumet à l'action d'autres expédients thérapeutiques.
Que l'eau soit portée vers l'œil, sous forme de douche ou de toute autre manière, la question de température me paraît avoir une grande importance pratique. L'eau froide me semble plus particulièrement utile à la suite des vulnérations de l'appareil visuel et dans les amauroses franchement congestives. Si les ophthalmo-blennorrhées se trouvent bien de son application chez les adultes, en est-il de même chez les très-jeunes sujets? J'ai récemment été consulté pour un enfant atteint d'une ophthalmie des nouveau-nés et qui avait été soumis aux douches froides. Je trouvai les yeux dans un déplorable état ; je les crus à peu près perdus; la sage-femme me fit un. triste tableau de la stupeur dans laquelle était plongé le jeune malade, quand il était exposé au courant d'eau. J'eus recours au nitrate d'argent et aux fomentations alumineuses, traitement qui sera développé dans la suite de ce travail, et fut ici suivi d'effets merveilleux, car peu de jours suffirent pour la guérison. M. Chassaignac nous apprend hii-mèine qu'à l'hospice des Enfants-Trouvés de Vienne, la douche chaude a fourni, eu 1848, des résultats infiniment plus avantageux que la douche froide, employée durant les années 1840 et 1847. On m'a cité quelques cas. d'ophthalmics subaiguës ou chroniques, qui s'étaient amendés par les douches froides; mais je dirai, par contre, que j'en ai vu beaucoup qui s'étaient bonifiés d'une manière i très-remarquable par des lotions à l'eau chaude. Les sujets lymphatiques, cn-i j clins aux injections conjonctivales et aux bléphnvites, éviteront, en sortant fin ht,
r.llAl'ITIlK 11. THAlTliMliNT. 165
de se laveries yeux avec de l'eau froide; l'eau chaude ou tiède leur sera, au contraire, très-salutaire. Je donne en ce moment des soins à une dame dont les bords palpébraux étaient, depuis longtemps, collés le matin, et qui ne le sont plus depuis qu*elle a substitué l'eau chaude à l'eau froide. Dans les iritis , dans les inflammations profondes de l'œil, les topiques chauds sont communément bien mieux tolérés que les topiques froids. Les rhumatisants surtout ont horreur de l'intervention de ces derniers, quelle que soit la maladie oculaire dont ils peuvent être atteints. -Ce qui vient d'être dit s'applique, en général, aux collyres qu'on pourra néanmoins employer froids, quand il s'agira de les instiller par gouttes.
Dans le traitement des inflammations du globe et de ses annexes, M. Chassaignac insiste sur la recommandation d'effectuer le décapage des cils , pendant l'administration des douches l. Tandis que le courant d'eau, en humectant les bords palpébraux, tend aies débarrasser de l'enduit glutineux qui les couvre , un doit, d'après ce chirurgien, coucher doucement les cils de dedans en dehors, par un mouvement transversal, exécuté sur les marges palpébrales avec le doigt ou avec un linge fin. Les sujets, en effet, qui sont atteints d'ophthalmie, lui ont paru avoir une tendance marquée à s'essuyer les paupières de dehors en dedans, pour calmer le prurit qu'ils éprouvent; le grand angle de l'œil est l'aboutissant de ces tentatives. Or, la direction des cils, de la tempe vers le nez, est celle qui, lorsqu'ils sont roidis, rend leur action plus irritante ; celle, au contraire, dans laquelle ils fatiguent le moins l'œil consiste , d'après l'observation de M. Chaissaignac, dans l'inclinaison oblique des appendices ciliaires, de l'angle interne vers l'angle externe.
Article 3. — Pommades.
Plusieurs substances admises dans les collyres, à titre de base ou d'adjuvants, entrent également dans les compositions des pommades ophthalmiques Le nitrate d'argent cristallisé , le sulfate de cuivre, le borax, l'iodure de potassium, etc., sont fréquemment employés par nous sous ce dernier mode. Il est applicable encore à d'autres agents, comme les oxydes métalliques , qui ne sauraient être administrés sous forme liquide.
L'axonge est le plus avantageux de tous les excipients adoptés pour la préparation des pommades ophthalmiques. Elle doit être préférée au beurre plus sujet a devenir rance et à donner lieu à des produits qui irritent l'œil et provoquent des mflammations érythémateuses , surtout chez les personnes dont la peau est fine et délicate. Dans les pays chauds, on a coutume, avec juste raison d associer a l'axonge une petite quantité de cire , pour obtenir une masse Z compacte et plus ferme. L'axonge, sans cette précaution, pourrait se fond* e es corps, comme les oxydes métalliques ou autres, qui doivent itt, o'ré dune manière égale, seraient susceptibles de perdre leur améontiJ - et de se précipiter en partie. Liguent rosat, h ^E^fc
1 Archives d'ophlhalmologie, l. II, p. 88.
16t> LIVRE I. — CONSIDÉRATIONS OENKHAI.ES.
tic cacao, le cérat, la pommade au blanc de baleine figurent, comme excipient dans beaucoup de préparations de ce genre. Nous mentionnerons encore la glycérine, épaissie avec la gomme ad ragant, que quelques oculistes prescrivent aujourd'hui pour la préparation de pommades ophthalmiques.
C'est sur-tout dans les conjonctivites granuleuses que nous conseillons les pommades d'azotate d'argent cristallisé, à des degrés variables. Nous formulons généralement de 15 à 30 centigrammes de ce sel , pour A grammes d'axonge, avec quantité suffisante d'eau distillée pour dissoudre la. substance saline. Cette addition est fort utile, ^afin d'obtenir une préparation homogène. Si elle contenait des fragments de nitrate non dissous , ils enflammeraient par trop, et cautériseraient même les tissus mis en rapport avec eux; la réaction, dès lors, serait plus énergique que celle qu'on a en vue d'atteindre. Telle pommade qui , bien préparée, peut rendre les. plus grands services contre une lésion quelconque, est susceptible d'en amener l'aggravation, si le remède a été mal fait.
W. Adams et Guthrie paraissent être les premiers qui préconisèrent, contre la période aiguë de certaines ophthalmies , les pommades au nitrate d'argent , déjà employées avant eux, et contre les taies de la cornée, par le docteur Ryan. La pommade, dont W. Adams a tant vanté l'efficacité contre les ophthalmies purulentes, se compose d'azotate d'argent et de bleu de Prusse , de chaque 1 gramme, sur A grammes d'axonge , avec addition d'une vingtaine de gouttes d'un liquide opiacé, connu, dans les pharmacopées anglaises, sous le nom de black drops ou gouttes noires. C'est une espèce de laudanum , dans la préparation duquel entrent l'opium , la muscade, le safran, le suc de citron, celui de verjus et l'alcool. La pommade de Guthrie (pommade noire), dont ce praticien m'a lui-même communiqué la formule , lors de mon voyage à Londres , a eu bien plus de vogue que celle d'Adams , tant en Angleterre que sur le confinent. Moins forte que la précédente, cette préparation contient, pour la même masse d'excipient , 50 centigrammes de nitrate d'argent fondu et 15 gouttes d'extrait de Saturne. On a reproché à cette formule de donner lieu , par une double décomposition, à un acétate d'argent insoluble..
Les pommades au sulfate de cuivre, que nous prescrivons dans les mêmes cas que celles de nitrate d'argent, comprennent, en général, de 15 à 30 centigrammes de sulfate et A grammes de corps gras. Dans les taies de jla cornée , nous leur associons souvent quelques gouttes de laudanum de Sydenham. Celles de borax, applicables aux mêmes conditions morbides et aux kératites à leur déclin ou affectant une marche torpide, admettent dans leur composition de 30 à 40 centigrammes de borax , pour A grammes d'axonge. Nous y ajoutons parfois aussi du laudanum ou de l'extrait gommeux d'opium. Les pommades iodées trouvent dans notre pratique une large part ; nous en conseillons surtout remploi, avec des adjuvants variables , contre les opacités chroniques du miroir de l'œil. Nous ne prescrivons que rarement les pommades tanniques. Cunier annonto qu'elles n'ont pu être tolérées, dans sa pratique, qu'à la condition que la dose du tannin fût, au plus, de 30 à 50 centigrammes, sur 4 grammes de cérat , et encore, ajoute-t-il, a-t-il fallu laisser deux jours de repos enta* leur application.
De toutes les préparations de ce genre, les plus populaires ont été et sont