CHAPITRE II. — TRAITEMENT
encore les pommades rouges. Si les auteurs de tant de recettes, inventées, pour la plupart, dans un but de lucre, ont fait presque constamment appel à l'oxyde rouge de mercure, c'est que les pommades, dont il constitue la base, s'uppli . quent avec avantage à un grand nombre de maladies qui viennent assaillir l'organe visuel : conjonctivites, kératites, taies, affections du sac, blépbarites, etc. Au demeurant, tous ces remèdes, fortifiés ou non par un nombre plus ou moins grand d'adjuvants, présentent entre eux beaucoup d'analogie. La pommade de Lyon, par exemple, ne contient que de l'oxyde rouge uni à l'onguent rosat, dans les proportions de 1 : 1G, tandis que celle de Grandjean se compose de précipité rouge et de cérat, dans la proportion de 1 : 4. La pommade de la duchesse de Montebello (pommade de Mme la maréchale) renferme de l'oxyde rouge et du camphre ; celle de la veuve Farnier, ce même oxyde et de l'acétate de plomb 1 ; celle de Régent, combinaison des deux précédentes, nous offre de l'oxyde rouge, du camphre et de l'acétate de plomb. La pommade de Desault est composée de précipité rouge, d'oxyde de zinc, d'acétate de plomb, de sublimé corrosif et d'alun ; l'oxyde rouge, l'extrait de Saturne et le laudanum forment les éléments constitutifs de celle de Rust. Dupuytren recommandait le plus habituellement une pommade composée de précipité rouge et de sulfate de zinc. Une autre, formée de 4 grammes d'oxyde rouge, 15 grammes d'axonge et 15 grammes d'huile de lin, suffit souvent, d'après M. Decondé, pour enrayer l'ophthalmie purulente dans ses phénomènes initiaux. C'est, dans son opinion, le meilleur remède pour juguler l'ophthalmie des nouveau-nés.
La pommade ophthalmique de Janin, à laquelle Scarpa accordait tant de confiance dans les affections chroniques des voies lacrymales, comprend, d'après la formule consignée dans l'ouvrage de son auteur%2 grammes de précipité blanc, 4 de tutie préparée, A de bol d'Arménie et 8 d'axonge. « C'est un excellent ophthalmique, dit Janin, pour dégorger les vaisseaux variqueux de l'œil et les rétablir dans leur état naturel. 11 dissipe les taies, résout l'engorgement des paupières, déterge et cicatrice l'ulcération de leurs bords et celle de la cornée. »
J'ai rencontré dans bien des pays des corporations respectables, d'honnêtes familles, de bonnes femmes, qui débitaient traditionnellement des pommades destinées à guérir les maux d'yeux. Si ces remèdes, administrés au hasard réussissent effectivement dans quelques cas, il est des lésions qu'ils doivent nécessairement aggraver; nous voyons chaque jour des ophthalmies internes exaspérées par ces panacées, si souvent appliquées dans une période précieuse pour la mise en pratique d'expédients rationnels. Les pommades dont on use avec discernement peuvent rendre, au contraire, les services les plus signalés • elles sont même, sous quelques rapports, supérieures aux collyres liquides car fréquemment ceux-ci ne pénètrent pas dans l'œil ou en sortent avec rapidité au milieu surtout des clameurs de l'enfance, tandis que le plus communément
gramme, de beurre. (AnaIysc J$J^*g* * *** ï>o«r 12
Jan.n, Mémoires et observations s«r C œil. Paris el Lyon, 1772, p. 456.
it$8 I.IVIIK I. — CONSIUKItATlOKtS liKNKUAI.KS.
les poimnatles y entrent bien et y restent. Leur consistance doit être telle qu'on puisse en distraire aisément les parties dont on a besoin, et que celles-ci s'étalent également sur les tissus oii s'opère leur application ; le remède est-il trop consistant, force est d'en faire fondre une petite portion à la flamme d'une bougie, au moment de s'en servir. Trop anciennement préparées, les graisses médicamenteuses deviennent àcres, irritantes et doivent être rejetées. Comme on n'en emploie généralement qu'une dose assez exiguë, il suffit d'en formuler de 4 à 6 grammes.
L'application des pommades ophtbalmiques s'effectue de deux manières, suivant qu'on a en vue de combattre une blépharite, ayant pour siège le bord libre des paupières, ou bien une conjonctivite, une opacité kératique, une lésion quelconque localisée sur le bulbe visuel. Dans le premier cas, une petite partie de la substance médicamenteuse est portée sur la marge ciliaire avec la pulpe du doigt, et elle y est étendue par des frictions horizontalement dirigées. On peut encore l'étaler avec un pinceau, mode moins avantageux que le précédenl et qui devra cependant être recommandé quand les doigts du malade ou de la personne chargée de lui donner des soins sont durs, rugueux et surtout malpropres. Dans le second cas, on abaisse la paxquère inférieure, et la pommade est déposée, sur la face interne de ce voile, avec un morceau de papier roulé ou avec un cure-oreille ; puis on exerce quelques frictions douces sur la paroi culanée des voiles palpébraux pour communiquer au corps graisseux une diffusjon convenable. On peut encore déprimer la paupière inférieure, avec un doigt d'une main, pendant que le malade regarde en haut, saisir de l'autre main un pinceau dont l'extrémité est chargée de la pommade, et placer celle-ci sur le repli inférieur delà conjonctive ; on continue à y maintenir le pinceau pendant qu'on invite le patient à fermer l'œil ; on le retire ensuite avec rapidité, dans la direction d'une des commissures palpébrales, de telle sorte que la pommade vienne se coller contre la face interne des paupières. Celles-ci seront tenues fermées pendant quelque temps après l'opération, précaution sans laquelle le remède pourrait être aisément entraîné parles larmes. On se trouve bien, chez quelques enfants indociles, d'appliquer les pommades sur les marges palpébrales et même à la face interne de la paupière inférieure, le soir, quand ils sont endormis.
Comme les pommades ont généralement une action plus énergique et plus prolongée que les collyres, parce que les médicaments qu'elles contiennent s'y trouvent assez communément à l'état solide, on peut admettre comme règle que leur application doit avoir lieu moins souvent que celle dos liquides ophthfolmiques. On n'usera habituellement des pommades que le soir, en se mettant au lit. L'irritation, parfois vive, qu'elles suscitent gênerait le malade pendant la journée, et nuirait à ses occupations si le remède était appliqué le matin; elle pourrait même s'exaspérer fâcheusement sous l'influence de l'air et de conditions variables. Le repos de la nuit, au contraire, et l'occlusion des paupières secondent les effets des propriétés hyposthcnisanlcs de la plupart de ces agents curatifs.
Il est bien entendu que s'il s'agissait d'une inllamination aiguë , d'une
i ll Al'ITHK H. — TRAITEMENT . 1 (>9
ophthalmie purulentéj par exemple, pour la guérison de laquelle on jugerait efficace l'intervention d'une pommade, l'application de celle-ci pourrait être faite plusieurs fois dans la journée.
Nous mentionnerons une série d'autres pommades, si usitées, en onctions Surle front et les tempes, dans la pratique ophthalmologique. Destinées à agir par voie d'absorption, elles sont chargées de produire sur les tissus altérés la même influence que celle qu'engendrent les médicaments administrés à l'intérieur. L'une des principales est l'onguent napolitain belladone', qui a été précédemment mentionné (page d 20). Les onctions au voisinage de l'œil, avec les pommades iodurées ou autres, trouveront plus tard l'exposé des indications qui les réclament. Quelle que soit la préparation mise en usage, on peut couvrir la partie frictionnée d'un morceau de taffetas gommé, qui offre le double avantage d'assurer plus d'activité à l'absorption du remède et de préserver le linge de ses atteintes. On ne procédera à une nouvelle friction qu'après avoir nettoyé avec de l'eau chaude la région où elle doit être effectuée. L'expédient curatif pourrait être, sans cette précaution, peu pourvu d'efficacité et parfois tout à fait stérile.
Article 4. — Poudres.
Les poudres dont on se sert pour l'usage externe, dans la pratique ophthalmologique, peuvent être divisées en deux catégories, suivant qu'elles s'appliquent sur l'œil lui-même ou aux parties voisines de cet organe.
Les substances pulvérulentes de la première catégorie (collyres secs des anciens auteurs) méritent seules, à vrai dire, le nom de poudres ophthalmiques. On emploie, à cet effet, des corps solubles ou insolubles. Les remèdes solubles sont les plus actifs, car ils fonctionnent mécaniquement et chimiquement. Les remèdes insolubles agissent surtout comme corps étrangers, en suscitant dans l'organe qui en reçoit l'impression un mouvement fluxionnaire capable de favoriser la résolution d'épanchements divers ou de phlegmasies qui affectent une allure lente et torpide.
C'est presque exclusivement dans les taies de la cornée que nous invoquons le secours des poudres ophthalmiques. Quelques praticiens en blâment l'emploi. Dupuytren s'en montrait grand partisan. Dans son Histoire médicale de l'armée d'Orient, Desgenettes rapporte que des opacités kératiques , consécutives à 1 ophthalmie égyptienne, se dissipèrent par l'usage d'un collyre sec, composé de sulfate d'alumme, de nitrate dépotasse et de sucre candi. J'ai trop souvent constaté les avantages que nous offrent les poudres ophthalmiques pour que ie ne les prescrive pas journellement. Il faudrait s'en abstenir si l'œil affecté d obscurcissement, était douloureux, photophobe, car l'irritation engendrée par le remède dégénérerait en une inflammation capable d'augmenter le mal .mon cherche à dissiper. L'organe est-il dans des conditions favorables à ce genre d applications, celles-ci, modérément renouvelées i\ laites au plus une ois dans les vingt-quatre heures, et seulement le soir, communique/uné cérame excitation aux épanche ats qui constituent la laie, stimulent le jeu des
absorbants, secondent la transsudation de l'humeur aqueuse à travers a suh-
'70 LIVRE l. — CONSIDERATIONS CKKKIMI.KS.
stance cornéale, phénomènes éminemment propices au point de vue de ]a
résorption des opacités susceptibles de s'évanouir.
Quand les remèdes de ce genre sont tonnés de deux ou trois éléments, la
porphyrisalion sera faite séparément pour chacun d'eux, après quoi on effectue
le mélange. Les poudres devront être impalpables, ce dont on s'assurera par le
tact, afin qu'elles n'irritent pas trop l'organe.
Les agents pulvérulents peuvent être transportés sur la cornée à l'aide d'un
petit pinceau non mouillé, que l'on charge du remède, et auquel on imprime
un mouvement sec et rapide de propulsion sans qu'il aille toucher le miroir de l'œil. Les paupières seront tenues écartées l'une de l'autre par l'indicateur et le pouce du chirurgien pendant cette manœuvre, dont on pourra charger une personne intelligente. Un usage général a consacré l'insufflation des poudres à l'aide d'un tuyau de plume ouvert aux deux extrémités. Dans l'une d'elles on place la poudre ; on souffle ensuite par l'autre, en tournant le tuyau vers l'œil. Un oculiste distingué, le docteur Compérat, a imaginé un msufflateur dont il a publié la description appareil compliqué et qui n'a pas été admis dans la pratique. Son ingénieux auteur l'a pourvu de l'avantage que le malade peut luimême se faire des insufflations, en remplaçant par un tuyau de gomme élastique le tube d'argent ou de maillechort dont est muni l'instrument.
Le calomel, réduit en poudre impalpable et en insufflations dans l'œil, était le remède de prédilection de Dupuytren contre l'ophthalmie gonorrhéique. Cette même substance, qu'on projette sur la conjonctive à l'aide d'un pinceau auquel on communique un choc sur l'ongle , a été plus récemment préconisée contre l'oplithalmie puriforme des nouveau-nés, par le docteur Laner , médecin de l'hôpital de la Charité de Berlin, et par le professeur Siebold (de GœttiÏJgue . Une seule application par jour suffit, le plus habituellement, d'après M. Laner : on fait deux applications, si l'oplithalmie est très-intense et la sécrétion abondante. L'œil est baigné une demi-heure après dans de l'eau fraîche, et le jeune malade prend, soir et matin, un quart de grain de calomel. Le terme moyen des guérisons aurait été de quatre à dix jours. M. Richter (de Prague ) qui préconise cet expédient dang la kératite et contre les exsudations partielles qui accompagnent certaines injections fasciculées, insiste sur la recommandation de répandre le calomel en couche très-mince. Si elle formait des masses, -elle donnerait lieu, d'après lui, à un œdème, à une corrosion même de la conjonctive, d'où résulterait l'aggravation des symptômes. Dans un bon nombre de cas, traités suivant ce mode, deux ou trois applications de la poudre mercurielle ont triomphé, dit-on, de la photophobic, comme par enchantement. M. Richter considère la présence d'ulcérations sur la cornée comme l'unique contre-indication à l'emploi de ce moyen, qui serait alors nuisible. Je connais une dame qui était affligée d une kératite superficielle et d'une conjonctivite opiniâtre, par suite de la rougeole. Toutes les médications s'étaient montrées stériles, quand le calomel. sous forme topique, qui fut conseillé par M. Bretonncau, ne tarda pas à être suivi d'un succès inespéré. C'est surtout dans quelques ophtbalmies externes chroniques que
1 Compérat, De l'emploi des poudres duns les maladies des yeux. Paris, 1839.