LIVRE III. CHAPITRE V
senti à la Banque d'Angleterre donnait un nouveau relief, lorsque survinrent les crises mémorables de 1846, 1847 et 1848.
En 1846 la récolte des céréales fut médiocre dans la plupart des contrées de l’Europe, notamment en France et en Angleterre : les deux pays eurent recours aux achats de grains étrangers. Les importations de ce genre, on l’a déjà remarqué, viennent en surcroît des importations ordinaires et se soldent habituellement en espèces. Lorsqu’il se manifeste un déficit dans la récolte, les banques de circulation, quel que soit leur crédit, doivent toujours s’attendre à une demande extraordinaire d’espèces métalliques.
Bien que la disette de 1846 eût été appréciée dès le printemps et que le commerce eût aussitôt commencé d’acheter des blés au dehors, la Banque ne ressentit l’influence de ces opérations qu’en juillet. Il semble même qu’en ce temps, la diminution de l’encaisse n’alarmait pas encore le conseil général. En effet, «chaque année, dans le cours de l’été et de l’automne, 50 à 60 millions d'espèces sortent des caisses de la Banque et se dispersent dans les départements, où ils servent aux achats de soies, de laines, de vins, etc. Dès les premiers jours de décembre et quelquefois même dès la fin de novembre, ces espèces refluent vers Paris et viennent reprendre leur place. Depuis longtemps ce mouvement se reproduit avec une étonnante régularité ‘. » On put croire un moment que la diminution de l’encaisse métallique avait la même cause que les années précédentes; mais au bout de deux mois elle prit d’effrayantes proportions. Les réserves métalliques furent réduites :
En juillet 1846, de. .’ fr. 17,538,000
En août, de 2,904,000
En teptembre, de 27,211 ,000
En octobre, de. 53,164,000
En novembre, de 43,235,000
En décembre, de 18,191,000
Du 1er au 14 janvier 1847, de 10,604,000
Total 172,847,000
Au 10 janvier 1847, les sorties d’espèces s’arrêtèrent. Elles avaient été excessives, tant que la demande pour l’exportation avait coïncidé avec la demande intérieure annuelle; elles avaient
• Compte rendu présenté par M. d’Argout, gouverneur, en 1847.
décru dès que l’époque de la rentrée annuelle était arrivée. L’encaisse , qui , dans les six premiers mois de l’année, s’était élevé de 208 à 252 millions, était descendu pendant les six derniers mois à 80 millions *.
La Banque eut recours aux moyens extraordinaires : elle fit venir des départements, à grands frais, 5 millions d’espèces et acheta au dehors avec ses rentes 45 millions environ de lingots. Ces mesures, excellentes en elles-mêmes, furent inutiles. La cession de rentes 5 p. °/0 et 3 p. °/0 pour une somme d’environ 50 millions, payables en Russie, fut consentie au gouvernement russe lorsque le danger était entièrement passé , lorsque les encaisses étaient remontés à 1 10 millions : cette cession, qui eut pour effet de modifier le cours naturel des changes, fut plus utile au commerce des grains qu’à la Banque elle-même.
L’élévation du taux de l’escompte à 5 p. °/0, décidée le il janvier 1847, au moment même où les encaisses commençaient à remonter, n’était justifiée par aucune nécessité. On invoqua à ce sujet l’exemple de l’Angleterre, qui en a donné quelquefois de bons et souvent aussi de mauvais. Les augmentations du taux de l’escompte, le rapprochement du terme obligatoire d’échéance des effets escomptés et les rejets arbitraires de bordereaux, conviennent peu à une banque privilégiée. Lorsque son crédit est entier, et celui de la Banque de Fiance en 1847 n’avait point souffert, elle ne doit jamais réduire ses émissions, de manière à exposer la place ou le pays à un déficit de la monnaie de papier en même temps qu’il souffre du déficit de la monnaie métallique. La Banque de Fiance, qui, depuis le 1er juin 1820, avait tenu invariablement ses escomptes à 4 p. °/0 , eut beau les porter à 5 p. %, les présentations ne diminuèrent pas et jamais le portefeuille ne fut mieux garni que pendant l’année 1847. On sortait de la crise monétaire et on allait entrer dans la crise des capitaux.
Les importations de grains troublent la circulation 'des monnaies; mais le déficit que ces importations viennent combler a des conséquences plus graves; il diminue de toute la somme qu’il représente la masse des disponibles. De là vient que les importa-
1 Compte rendu de 1848. — On peut considérer ce chiffre comme le maximum do la réserve métallique nécessaire à la Banque de France, sauf les besoins des succursales acquises par elle depuis cette époque.
2* Édition. 14