LIVRE 111. CHAPITRE VU
aux engagements qui en résultent. Si le crédit de cette maison est appuyé sur l’issue heureuse de plusieurs affaires du même genre, son crédit est encore plus certain : ces antécédents valent mieux même que la possession reconnue d'un grand capital.
2° Il est bon que dans ses opérations antérieures la maison ne se soit chargée que de l'émission de titres qui eussent une valeur intrinsèque. Bien qu’une fois le titre négocié, le banquier qui l’a émis soit dégagé de toute responsabilité, la ruine des actionnaires ou des souscripteurs des opérations antérieures ferait peser Sur lui une responsabilité morale très-légitime. Mais l’opinion, il faut le reconnaître, n’est pas fort exigeante sur ce point. Dans une affaire industrielle, par exemple, tant que le produit s’élève à 5 et même a 3 p. % du capital nominal, on se tient pour satisfait et l’on se résigne au fait accompli, lors même qu’on aurait acheté le titre à un prix double ou triple de ce capital. L’attention que quelques grandes maisons ont apportée à assurer à leurs titres une valeur intrinsèque a été une cause tres-légitime de l’étendue et de la solidité de leur crédit, de leur puissance financière.
3" Enfin, et cette condition que nous énonçons au troisième rang aurait dû venir la première, il faut qu’il y ait sur le marché, ou à proximité du marché, une somme de capitaux disponibles suffisante pour couvrir les titres et solder les bénéfices. C’est un fait dont on ne peut constater et reconnaître l’existence que par conjecture et en tâtonnant, et un revirement d’opinion, une panique peut, on le sait, à chaque instant et tout d’un coup bouleverser le marché des capitaux disponibles.
Ces trois conditions remplies largement, il suffirait peut-être d’annoncer l’émission des titres à un prix convenable pour que les capitalistes vinssent les demander. Mais l’opération ne donnerait que des bénéfices moyens : elle durerait longtemps peutêtre et pourrait être critiquée de manière à faire hésiter l’opinion, ce qui laisserait le banquier exposé aux éventualités. On emploie donc fréquemment pour éviter ces dangers des moyens que nous allons tenter de décrire.
Le marché où se vendent les inscriptions de rente, actions et autres titres semblables ne ressemble guère aux marchés libres sur lesquels se vendent les marchandises. Le marché des titres est limité et réglementé : tous les efforts de la concurrence y sont
concentrés dans l’espace étroit du parquet, dans un temps trèscourt et, toutes les opérations qui s’y font ayant lieu par l’intermédiaire des agents de change, sont en quelque sorte anonymes. En cet état de choses il suffit de créer sur ce marché un mouvement réel Ou même apparent d’affaires pour y faire le cours d’un titre. Une supposition fera comprendre comment, par l’emploi de grands capitaux, on peut y parvenir avec profit.
la maison X. fonde une compagnie anonyme pour l’établissement et l’exploitation d’un chemin de fer au capital de 50 millions représentés par 100,000 actions de 500 fr. payables de suite. La maison étant accréditée, les demandes de titres au pair affluent chez elle de tous les côtés. Supposons quelle en distribue pour trois millions. Sur cette somme, un million est remis à des personnes dont l’approbation et la parole sont utiles au succès de l’affaire, mais qui n’ont pas assez de capitaux pour garder leurs actions, même peu de temps; un million à des personnes placées dans les mêmes conditions, mais assez riches pour conserver leurs titres, et un million à des spéculateurs de Bourse. Chacune de ces personnes, à quelque catégorie qu’elle appartienne, attend, prévoit et surtout prédit de la manière la plus bruyante une hausse sur les actions : toute la puissance de son intérêt l’y porte. Le marché s’ouvre dans ces conditions, de manière à tenter les capitalistes. Hésitent-ilsà accourir etle million des actionnaires de la première catégorie vient-il s’offrir sur le marché? La maison X l’achète sans hésiter à 10, 20, 30 p. % ou plus de prime. Les vendeurs sont enchantés d’avoir réalisé un bénéfice et le disent bien haut, sauf à regretter quelques jours plus tard de n’avoir pas attendu pour vendre un cours plus élevé : soit qu’ils aient vendu, soit qu’ils aient conservé leurs actions, leurs paroles sont utiles au crédit de l’affaire et attirent des capitaux. Les capitalistes hésitentils encore à acheter une valeur nouvelle, il existe un moyen ordinairement infaillible de les y amener : c’est de faire passer devant eux un grand mouvement d’affaires. Si le capitaliste voit vendre successivement dans une bourse vingt mille actions, de la maison X, plus ou moins, à un prix qui oscille quelquefois, mais qui s’élève en somme, pendant huit, dix, quinze jours ou plus, pourra-t-il ne pas être tenté d’acheter? Un titre de 500 fr. qui se vend couramment aujourd’hui 600 fr. ne vaudra-t-il pas 650 fr. demain.