LIVRE rv. CHAPITRE VH
stagnation, une partie des 300 millions sera placée en fonds publics, l’autre en dépôt chez le banquier qui s’en servira pour escompter le papier du commerce régulier.
Mais on ne tarde pas, dans une telle situation, à créer de nouvelles valeurs, actions de chemins de fer, emprunts étrangers, etc. Les cours s’animent, et aussitôt les 300 millions s’enagent presque entièrement dans le jeu. Les propriétaires ou négociants qui avaient réalisé quelques épargnes et qui ne pouvaient les placer qu’à bas prix ou même gratuitement chez le banquier, alléchés par les chances du jeu, viennent se mêler aux spéculateurs de profession; leurs capitaux s’ajoutent aux 300 millions qui flottaient déjà sur la place et passent successivement, de l’emploi qu’ils avaient d'abord, dans les chemins de fer ou dans l’emprunt dont les titres sont émis à la Bourse. Plus le jeu est actif, plus il dure, plus les capitaux et les capitalistes abandonnent les placements ordinaires pour y accourir.
Chacun sait avec quelle rapidité se multiplient les promesses dans les opérations de Bourse. A la suite d’une période de spéculation, il est impossible qu’une portion importante de ces promesses ne tombe pas en souffrance, parce que tous les spéculateurs ou la plupart, en jouant sur les différences, se trouvent avoir engagé plus de capitaux qu’ils n’en possèdent. Si, par exemple, avec un fonds ordinaire de 300 millions et 200 millions de capitaux étrangers, qui cherchent un placement sérieux, on engage définitivement 700 millions, il se manifeste un déficit de 200 millions qui doit être comblé d’une façon ou de l’autre. Qu’arrive-t-il alors? Il se produit, sur les valeurs qui forment la matière des engagements en souffrance et généralement sur toutes les valeurs qui se négocient à la Bourse, une baisse équivalente à près de 200 millions. D’autre part, et bien avant cette baisse, les spéculateurs engagés usent de tous leurs moyens de crédit légitimes ou autres, et s’en servent pour appeler à eux les fonds destinés au commerce de marchandises, chez les banquiers et ailleurs. Le déplacement de capitaux qui s’opère en cette circonstance produit tous les effets que nous avons décrits en parlant des crises commerciales1.
1 Voir p. 48 et suiv.
Il est bon de remarquer ici que les fonds destinés aux opérations de Bourse forment la plus grande partie des dépôts dont disposent les banquiers qui se livrent aux opérations de première classe, telles que nous les avons définies. Le spéculateur de Bourse est, de tous les capitalistes, celui qui doit être le plus disposé à consentir un compte courant sans intérêt. En effet, il n’attend son bénéfice ni de l’intérêt régulier, ni d’un long travail commercial; il fonde son espoir de gain sur une opération rapide, réalisée à la faveur d’une disponibilité constante, et le remboursement sur demande est la seule condition essentielle de son compte courant.
On comprend à quel point les opérations du banquier peuvent être affectées elles-mêmes par celles d’une clientèle de spéculateurs ; il est obligé d’avoir toujours en caisse ou à la Banque d’Angleterre un compte courant improductif, de ne consacrer à l’escompte du papier de commerce qu’une petite partie de ses moyens et de réduire ses escomptes dès qu’il survient une crise. Ainsi il est appelé vers la Bourse, non par la spéculation peut-être, mais par des reports, par des avances à gros intérêt sur dépôt de rentes, d’actions industrielles, etc. Tout banquier n’est-il pas amené, par la force des choses, à faire le genre d’opérations qui convient le mieux à la nature de ses relations et de sa clientèle î
Telle est la cause réelle de presque toutes les crises commerciales de la place de Londres. S’il y en eut quelquefois d’autres, provenant du commerce de marchandises, elles furent relativement peu actives, même en 1810. En 1825, en 1837, en 1847 même, les engagements excessifs et téméraires des spéculateurs du Stock Exchange ont exercé plus d’influence sur le marché du crédit que toute autre cause; la disette elle-même n’a été, dans la dernière crise, qu’une cause secondaire.
C’est cette présence des capitaux destinés au jeu, ce sont leurs opérations qui tiennent le marché du crédit dans une perpétuelle agitation sur les grandes places, telles que Londres, Paris, New- York, Amsterdam, etc. Aucun art du banquier ne peut ni prévenir, ni empêcher les oscillations énormes qui s’y produisent presque régulièrement et qui jettent la ruine parmi les entrepreneurs de commerce ou d’industrie. Grâce aux spéculations de Bourse , ceux-ci ne peuvent , sans péril , compter sur la durée