LIVKE IV. CHAPITRE VU
Dans le Massachusetts on exige des banques un fort capital , et elles disposent de tous les dépôts que fournit l,e pays. En Écosse, le capital est un peu moindre, mais les dépôts, plus abondants , portent presque toujours intérêts. Les banques écossaises sont favorables à leurs propriétaires et aux capitalistes : celle du Massachusetts sont plus favorables à l’emprunteur, parce que le capital prêté se trouvant, presque tout entier, engagé d’une manière permanente sous la forme d’actions, les conditions du crédit y sont plus égales. En Angleterre et en France, le système établi est moins favorable à la fois à l’entrepreneur et au capitaliste : à celui-ci, il n’offre qu’un intérêt médiocre ou nul et des garanties insuffisantes ou du moins inconnues dans le capital du banquier : à ^entrepreneur il ne présente que des chances incertaines sur la durée des conditions de crédit. Le banquier lui-même est exposé aux oscillations de caisse que produisent les transports d’espèces à l’intérieur, et aux oscillations de capitaux qui résultent des mouvements de la place principale, Londres ou Paris. Ce système est donc celui de tous qui permet le moins au crédit de s’étendre, et qui est le plus contraire aux vrais intérêts du banquier, de l’entrepreneur et du capitaliste. En France, sur les trois quarts du territoire , le crédit est à l’état primitif : l’entrepreneur est obligé de chercher un capitaliste, taudis que celui-ci attend souvent après un emprunteur, et les billets de la Banque n’ont pas cours dans les campagnes à 50 -kilomètres de Paris. De là des habitudes déplorables, des préjugés anti-commerciaux, anti-industriels et des obstacles insurmontables opposés à l’esprit d’entreprise : de là cette timidité commerciale et industrielle1 qui contraste d’une manière si triste avec l’audace déployée dans d’autres carrières par la nation française.
En France , les hommes aventurent facilement leurs vies , difficilement leur fortune. L’homme y est commun , les capitaux rares : l’homme y est l’accessoire des capitaux. En Angleterre et aux États-Unis, au contraire, les capitaux sont l’accessoire de l’homme : l’opinion ne s’émeut pas d’une perte de capitaux toujours facile à réparer ; elle s’émeut infiniment plus que chez nous d’une perte d’hommes.
' En Californie, les Américains ont donné un sobriquet significatif et mé- * rité à nos compatriotes; ils appellent un Français nn noiu-terront-
On n’a pas encore bien compris en France que le placement des capitaux peut faire l’objet d’un métier spécial et difficile. Il en résulte que les capitaux un peu imporlants sont placés directement et trop souvent au hasard , par leurs propriétaires ou par des intermédiaires qui n’ont aucun intérêt à bien placer*, tandis que les petits capitaux n’ont devant çux aucun placement commode et facile ; que le crédit n’a un prix courant que dans un petit nombre de localités, et que ses fluctuations sur les marchés inférieure ne sont point déterminées par l’opinion d’hommes d’affaires expérimentés , comme en Écosse ou en Amérique, mais par l’opinion souvent très-peu éclairée des capitalistes.
Il en résulte encore , et ceci n’est pas la conséquence la moins importante de l'état d’organisation ou plutôt de désorganisation où se trouve le crédit chez nous, que l'entrepreneur, empruntant à un particulier et non à un homme d’affaires, doit, pour obtenir la confiance du prêteur, employer des moyens appropriés au caractère de celui-ci , capter sa bienveillance et faire pour cela toute une étude fort étrangère à l’objet de son commerce. Que de placements ridicules, que d’entreprises mal conçues ou mal conduites ont eu pour origine des relations personnelles entre le prêteur et l’emprunteur !
Lorsque les placements sont effectués par un agent spécial intéressé à les faire bons , les choses se passent tout autrement , et il arrive presque toujours que les fonds placés reçoivent un emploi productif. Lorsque le capital de banque destiné spécialement aux opérations de crédit, est élevé dan6 un pays, l’ensemble des opérations de banque présente une assiette plus fixe que lorsqu'elles sont faites par des capitalistes ou au moyen des dépôts temporaires : lorsque ce capital de banque appartient à une compagnie, il est moins sujet à se retirer des affaires que lorsqu’il appartient à un seul homme. C’est par l’organisation des compagnies surtout que le système écossais et celui du Massachusetts sont supérieurs en force et en stabilité au système anglais et français.
1 A Bordeaux et à Marseille même il se faisait tout récemment encore un grand nombre de placements par des commissionnaires ou courtiers non responsables dont la fonction était de mettre en rapport le capitaliste et l’emprunteur.