LIVRE IV. CHAPITRE VU
Ainsi c’est à peine si, dans quelques départements du nord et de l’est de la France, on émet des obligations à quarante-cinq ou, quatre-vingt-dix jours de vue, portant un intérêt médiocre : sur la plus grande partie du territoire, on n’a essayé ni de mobiliser, ni de régulariser les dépôts, ni de les rendre plus commodes, ni d’empêcher les capitaux de répondre aux appels de l’agiotage.
Dans la Nouvelle-Angleterre, les banques, à cause de leur isolement, ont moins de puissance de propagation qu'en Écosse, mais elles en ont moins besoin. Aux États-Unis, c’est la population commerciale qui a donné le ton, formé les habitudes, dirigé l’activité collective du peuple. Les mœurs commerciales existent partout et elles impriment à la société américaine cette activité que les étrangers admirent sans la bien comprendre et dont l’établissement des banques est le résultat plutôt que la cause.
En Écosse, l’instrument est plus fort et l’art plus grand qu’en Amérique; dans l’un et dans l’autre pays l’état du crédit et de la banque est infiniment plus avancé qu’en France. 11 ne faudrait pas se hâter d’en conclure qu’il suffit de transporter chez nous les institutions écossaises ou américaines pour obtenir les mêmes résultats. Chacun sait combien l’acclimatement de la moindre industrie sur un. terrain nouveau est lent, difficile, dispendieux, et quels frais il a fallu faire pour introduire chez nous, par exemple, la fonderie d’acier et le laminage du fer; l’industrie du banquier qui opère sur les hommes et dont l’intelligence est le principal agent est bien autrement délicate et difficile à transplanter d’un pays à l’autre.
D’ailleurs un banquier , quelque habile qu’il soit, dépend toujours des habitudes de la population qui l’entoure ; la valeur de son portefeuille est toujours subordonnée à celle des opérations qui ont donné lieu à la création des effets qui s’y trouvent ; il est forcé de tenir compte aussi des dispositions des capitalistes qui ont des fonds déposés chez lui. Essaierait-il de faire en France les opérations hypothécaires fréquentes- en Écosse et aux États-Unis? Mais en Écosse, la terre, considérée comme une usine par la majorité de la population , mise en valeur par des entrepreneurs nombreux et habiles, a un prix courant à peu près fixe; aux États-Unis , il. en est de même , et de plus , grâce au prof grès de la population et à l’activité du travail, la valeur du sol
augmente tous les jours , tandis qu’en France , la terre n’a point de prix courant et sa valeur reste stationnaire ou même diminue dans plusieurs contrées. Et si l’on considère les habitudes, quelle différence! En France, la ruine périodique des entrepreneurs les plus hardis a donné aux affaires une allure défiante ; on attend un profit plutôt de l’occasion et de la puissance éventuelle des capitaux que d’un travail opiniâtre ; chacun craint moins de perdre du temps et une occasion de travail que de faire une opération mal conçue. Aux titals-Uuis, où la confiance est plus grande, on craint moins de faire une opération mal conçue que de perdre du temps et du travail, l.c banquier ne peul observer les mêmes coutumes, ni agir suivant les mêmes maximes, dans deux pays si différents et où les rapports de toutes choses sont établis en sens contraire.
Est-ce à dire pour cela que l’étude des procédés soit inutile et qu’il suffise de se renfermer dans l'observation de la routine? Non sans doute. Quels que soient les mouvements rétrogrades que subissent de temps en temps sur le continent européen l’industrie et le commerce, ils font chaque jour des progrès nouveaux. Les populations changent d’habitudes et reconnaissent davantage la loi du travail.- Les commencements sont pénibles, car dans cette mêlée où chacun se précipite pour embrasser une profession, sans règles, sans principes arrêtés, sans éducation pratique , la confusion est grande et donne beau jeu aux rtaufrageurs de l'industrie. Mais peu à peu les habitudes commerciales , chèrement achetées, se propagent et se répandent , de manière à présenter aux entreprises de banque un champ fécond. Le jour où les barrières qui s’opposent à l’établissement des banques de circulation seront levées, et ce jour viendra sans doute comme est venu celui des chemins de fer, une vaste carrière s’ouvrira devant ceux qui se seront préparés à y entrer. D'ailleurs fussent-ils condamnés à rester dans les conditions actuelles, les hommes qui s’occupent d’opérations de banque retireraient encore un avantage de l’étude des procédés étrangers : ils s’y confirmeraient dans les vrais principes de leur art et seraient plus capables d’inventer ou du moins d’améliorer.