LIVRE V. CHAPITRE
impose des habitudes et bientôt une routine, hors de laquelle l’homme, ossifié en quelque sorte, ne sait plus se mouvoir. S’il était possible de déterminer en quelques mots la durée de l’apprentissage nécessaire à qui veut être banquier, on dirait que cet apprentissage doit durer assez pour que le sujet apprenne tous les détails du métier, et assez peu pour qu’il ne prenne pas trop l'habitude de les pratiquer dans une position subalterne, de deux à cinq ans environ.
Il est quelquefois pénible de fonder une maison de banque; il est plus souvent dangereux de prendre une suite d'affaires. Ni les chiffres énoncés aux livres, ni les prélèvements ou dividendes perçus, ni les inventaires, ne peuvent donner nne idée exacte de la situation d’une maison de banque. Dans les autres branches de commerce, il suffit de jeter les yeux sur le livre de magasin pour pouvoir apprécier à peu près la valeur des marchandises: les résultats obtenus les années précédentes sont positifs; quant aux créances et aux dettes, elles sont le plus souvent en petit nombre, et il est facile de les distraire, de les laisser au compte du cédant. Mais en banque, les dettes et les créances sont la matière même du commerce : le portefeuille est un vrai magasin dans lequel chaque effet a sa valeur exprimée. Est-ce bien sa valeur réelle? Qui le sait? Quelquefois le banquier l’ignore luimême : il ne sait pas que tel habitué, dont le compte présente les plus belles apparences, ne vit que par le crédit.
Le banquier sait bien, il est vrai, que tel compte se maintient uniquement par des renouvellements, depuis plusieurs années peut-être : mais celui qui se présente pour acquérir ignore cette circonstance, et souvent il ne peut l’apprendre que du hasard. A moins qu’il ne soit dans la maison dont il prend la suite d’affaires depuis longtemps; à moins qu’il n’en sache les habitudes, la clientèle et les secrets les plus cachés, il ne peut acquérir une suite d'affaires en connaissance de cause et sans s'exposer aux risques les pius graves.
En effet, il est bien rare qu’après un long exercice une maison de banque n’ait pas quelques nourrisson *, comme disent les Anglais, c’est-à-dire des comptes qu’elle n’a osé fermer de peur d’occasionner la faillite du client et d'être obligée de passer par profits et pertes quelque somme importante. Plus rarement encore
HABITUDES ET MAXIMES
une maison de banque ancienne est exempte d’engagements à long terme et difficiles à réaliser, tels que prêts sur immeubles, crédits ouverts légèrement sur garanties hypothécaires, etc. Un homme expérimenté tiendrait compte de tout ceci en acquérant une suite d'affaires; mais les hommes expérimentés ne font une telle acquisition qne lorsqu'ils ont une connaissance intime de la maison à laquelle ils veulent succéder et de la localité clans la* quelle ils s'ét >blissent.
Car c’est peu de chose de posséder même à fond la théorie de la bailfiue et d avoir du métier une expérience suffisante, si l’on ne connaît pas les mœurs, les habitudes, les routines, les préjugés du commerce avec lequel on va faire des affaires. Cette connaissance locale est indispensable, mais un homme intelligent! l’acquiert facilement et vite.
§ 2. — Habitudes et maximes.
J’emprunte à un écrivain déjà cité dans ce chapitre la plupart des préceptes techniques de l’art du banquier. Ou trouvera peutêtre ses maximes un peu minutieuses; mais elles révèlent le praticien, et, en appelant l’attention du lecteur sur des détails que la plupart des hommes dédaignent et négligent trop souvent, elles peuvent avoir une grande utilité.
« Un banquier, dit M. Gilbart, doit savoir choisir ses associés et collaborateurs, de manière à compenser par leurs qualités les défauts qu’il reconnaît en lui-même. Il faut qu’il sache employer ses commis aux détails de ses affaires en se réservant toujours la surveillance et la direction de l’ensemble. On a vu des directeurs de banque user leur santé par un travail matériel excessif qu'ils auraient dû laisser à leurs commis , et négliger le travail intellectuel de la direction, au grand détriment de leurs affaires.
» Un banquier doit savoir économiser le temps, en assignan à chacun de ceux qui travaillent sous ses ordres des fonctions bien déterminées, en leur laissant une certaine latitude pour exercer leurs facultés , se former un jugement indépendant et se sentir responsables.
» Il économise encore le temps en adoptant dans ses occupations un ordre régulier. 11 doit venir tous les jours à la même