LIVRE m, CHAPITRE VIII
sont guère connus des capitalistes, et ceux-ci se trouvent en grand nombre sur ces marchés où on est parvenu à faire affluer presque tous les capitaux disponibles d'un grand pays. Les banques de placement et de spéculation n'ont besoin pour bénéficier ni d'une clientèle très-nombreuse, ni de relatiotls très-étendues : elles ont peu de détails à surveiller, et tous leurs comptes se bornent en général à des comptes d'espèces. Quant au capital propre, elles pourraient à la grande rigueur s'en passer, et elles ne l'emploient en effet qu'à faciliter au besoin quelques opérations par des prêts sur dépôts de titres, reports ou déports ou autrement. Ces banques commencent dans les rangs des coulissiers qui vendent et achètent les titres en concurrence avec les agents de change et s'élèvent par degrés jusqu'au sommet de la hiérarchie financière.
Dans les degrés inférieurs, les banques de placement négocient fréquemment les titres en dehors de la Bourse et sans le ministère des agents de change. Lorsque le banquier qui fait ces opérations voit venir simultanément dans ses bureaux l'offre et la demande, il n'a pas besoin d'aller trouver deux agents de change pour conclure le marché : il n'en a pas besoin non plus, lorsqu'il sait où trouver le vendeur d'un titre qui lui est demandé ou l'acheteur d'un titre qu'il est chargé de vendre. Lorsqu'il s'agit de titres au porteur, l'affaire se consomme sans difficulté; lorsqu'il s'agît de titres transférables, il suffit que le vendeur et l'acheteur interviennent au transfert. Le privilège de l'agent de change n'est garanti que pour le cas spécial des inscriptions de rente nominatives. Il en résulte que le banquier de placement peut très-souvent se contenter d'un simple courtage et s'en contente en effet.
11 n'est guère d'homme qui obtienne plus de confiance que le banquier de placement çn obtient de sa clientèle. Comme l'agent de change, il reçoit habituellement des dépôts de fonds ou de titres qui sont bien souvent au porteur, pour des sommes considérables avec un mandat quelquefois très-étendu. Ainsi, on lui donne fréquemment des ordres d'acheter ou de vendre au mieux, sans limite de temps ni de prix, mandat d'acheter ou de vendre daas les limites de prix et de temps assez larges. Combien ne lui serait-il pas facile de garder pour son compte
les meilleures opérations et de laisser au compte d'un client celles qui seraient moins bonnes, ou de placer des titres d'une valeur douteuse ! De toutes les branches du commerce de banque, il n'en est aucune qui expose la probité de celui qui s'y livre à de plus fortes épreuves. En effet, tandis que le banquier du commerce répond de toutes ses opérations, le banquier de placement ne répond du résultat intrinsèque d'aucune des siennes ; tant qu'il rend compte des fonds, des titres déposés chez lui et de l'exécution des ordres qui lui ont été donnés, il n'est et ne peut être responsable que de l'opinion. Il est vrai d'ajouter que sans le secours de l'opinion, il lui serait impossible d'établir et de conserver une clientèle.
Les banques de placement les plus humbles sont très-utiles pour la négociation des titres industriels qui représentent un petit capital, quelques centaines de mille francs, par exemple. Ces titres, dédaignés par le parquet et les grands spéculateurs, ne sont pas moins quelquefois des placements sérieux et recommandables. Leur concentration sur un seul marché où ils ne peuvent pas toujours être suffisamment connus et appréciés donne lieu sans doute à beaucoup d'abus ; mais, tant que les banquiers des provinces ne chercheront pas à les négocier, on devra s'estimer heureux de trouver dans les capitales des agents spéciaux qui s'occupent de leur négociation.
Il existe des banques de placement dont le capital propre est médiocre et presque nul ; il y en a dont le capital est de moyenne importance ; enfin on en compte un certain nombre dont le capital est considérable et très-supérieur à celui des banques de commerce. Ces grandes maisons désignées ordinairement sous le nom collectif de haute banque^ jouent dans les affaires de placement et de spéculation un rôle qu'il importe de décrire avec soin. Elles sont en possession d'entreprendre à forfait et pour leur compte les soumissions d'emprunt, les fondations de compagnies industrielles et généralement toutes les affaires qui exigent la concentration de grands capitaux. Leurs fonctions consistent, comme nous l'avons déjà dit, à acheter les titres en gros et à les revendre au détail en bénéficiant sur la différence.
Essayons de rechercher les conditions nécessaires pour que
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rémission d'un titre donne des bénéfices assurés à la maison qui se charge de cette opération?
V II faut que cette maison jouisse d'un grand crédit sur la place; qu'on la juge en état de garder la plus grande partie de l'opération à son compte sans être embarrassée pour faire face aux engagements qui en résultent. Si le crédit de cette maison est appuyé surTissue heureuse de plusieurs affaires antérieures, il est encore plus certain : ces antécédents valent mieux môme que la possession reconnue d'un graud capital.
T II est bon que dans ses opérations antérieures la maison ne se soit chargée que de l'émission de titres qui eussent une valeur intrinsèque. Bien que, une fois le titre négocié, le banquier qui Va émis soit dégagé de toute responsabilité, la ruine des actionnaires ou des souscripteurs des opérations antérieures ferait peser sur lui une responsabilité morale très-légitime. Mais l'opinion, il faut le reconnaître, n'est pas fort exigeante sur ce point. Dans une affaire industrielle, par exemple, tant que le produit s'élève à 8 et même à 3 p. Vo du capital nominal, on se tient pour satisfait et l'on se résigne au fait accompli, lors môme qu'on aurait acheté le titre à un prix double ou triple de ce capital. L'attention que quelques grandes maisons ont apportée à assurer à leurs titres une valeur intrinsèque a été une cause très-légitime de l'étendue et de la solidité de leur crédit, de leur puissance financière.
3® Enfin, et cette condition que nous énonçons au troisième rang aurait dû venir la première, il faut qu'il y ait sur le marché, ou à proximité du marché, une somme de capitaux dibponibles suffisante pour couvrir les titres et solder les bénéfices. C'est un fait dont on ne peut constater et reconnaître l'existence que par conjecture et en tâtonnant, et un revirement d'opinion, une panique peut, on le sait, à chaque instant et tout d'un coup bouleverser le marché des capitaux disponibles.
Ces trois conditions remplies largement, il suffirait peut-ôtre d'annoncer l'émission des titres à un prix convenable pour que les capitalistes vinssent les demander. Mais l'opération ne donnerait que des bénéfices moyens : elle durerait longtemps peut-être et pourrait être critiquée de manière à faire hésiter
l'opinion, ce qui laisserait le banquier exposé aux éventualités. On emploie donc fréquemment pour éviter ces dangers et accélérer les négociations des moyens que nous allons tenter de décrire.
Le marché où se vendent les inscriptions de rente, actions et autres titres semblables ne ressemble guère aui marchés libres sur lesquels se vendent les marchandises. Le marché des titres est limité et réglementé : tous les efforts de la concurrence y sont concentrés dans l'espace étroit du parquet, dans un temps très-court, et toutes les opérations qui s'y font, ayant lieu par l'intermédiaire des agents de change, sont en quelque sorte anonymes. En cet état de choses, il suffit d'y créer un mouvement réel ou même apparent d'affaires pour y faire le cours d'un titre. Une supposition fera comprendre comment, par l'emploi de grands capitaux, on peut y parvenir avec proBt.
La maison X fonde une compagnie anonyme pour l'établissement et l'exploitation d'un chemin de fer, au capital de 50 millions représentés par 100,000 actions de 600 fr. payables de suite. La maison étant accréditée, les demandes de titres au pair affluent chez elle de tous les côtés. Supposons qu'elle en distribue pour trois millions. Sur cette somme, un million est remis à des personnes dont l'approbation et la parole sont utiles au succès de l'affaire, mais qui n'ont pas assez de capitaux pour garder leurs actions, môme peu de temps; un million à des personnes placées dans les mêmes conditions, mais assez riches pour conserver leurs titres, et un million à des spéculateurs de Bourse. Chacune de ces personnes, à quelque catégorie qu'elle appartienne, attend, prévoit et surtout prédit de la manière la plus bruyante une hausse sur les actions : toute la puissance de son intérêt l'y porte. Le marché s'ouvre dans ces conditions, de manière à tenter les capitalistes. Hésitent-ils à accourir et le million des actionnaires de la première catégorie vient-il s'offrir sur le marché, la maison X l'achète sans hésiter à 10, 20, 30 p. Vo ou plus de prime. Les vendeurs sont enchantés d'avoir réalisé un bénéfice et le disent bien haut, sauf à regretter quelques jours plus tard de n'avoir pas attendu pour vendre à un cours plus élevé ; soit qu'ils