LIVRE m, CHAPITRE VIII
quelques mois sur toutes les valeurs; lorsque des fortunes apparentes et éclatantes se sont élevées dans ce mouvement, les capitaux affluent de tous les côtés et de loin au marché des titres. Alors les émissions sont faciles, lucratives, et on emploie, pour les rendre et les maintenir telles, des moyens encore plus énergiques. Afin d'éviter toute interprétation oblique, prenons nos exemples dans Thistoire de Law, qui a importé en France les marchés à prime et la plupart des procédés employés depuis son époque sur le marché des titres.
Law employait, pour élever le cours des litres qu'il émettait, quelques moyens très-efficaces :
l"" 11 ne demandait au souscripteur de ses actions que le versement d'une partie médiocre du capital : ainsi pour obtenir un titre d'action de la Compagnie des Indes fondée en 1718, il n'était besoin de verser que 10 p. 7o ou 80 livres : pour obtenir une action de 8,000 livres de la troisième émission de la même Compagnie, il n'était besoin de verser effectivement que 800 livres. En effet, les fonds absorbés par les versements effectifs sont retirés du marché pour entrer dans l'entreprise à l'exécution de laquelle ils sont destinés, tandis que s'ils restent sur le marché, ils servent à fournir une matière aux primes et alimentent la hausse. D'ailleurs, moins il faut verser de fonds pour obtenir un titre, plus le nombre des acquéreurs est grand et plus le courtage des agents de change est élevé '; plus ils sont intéressés par conséquent à ce que les affaires soient abondantes sur ce titre.
Il est vrai qu'en laissant sur le marché les fonds qui, si on exigeait que le capital nominal fût versé de suite, pourraient être appelés dans une affaire, on nuit au succès de l'entreprise à laquelle les actions sont destinées. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il ne s'agit ici ni de l'intérêt des entreprises, ni de leur valeur intrinsèque, mais de spéculations faites sur la négociation des titres. On dit d'ailleurs et non sans raison que l'activité du jeu attire sur le marché des titres des capitaux qui, s'ils n'avaient eu cet appât, n'y seraient jamais venus.
« Voyez page 124 et 125.
2** Une fois le jeu établi et Tardeur des capitaux bien provoquée, Law liait une opération nouvelle à une opération antérieure, de manière à élever la valeur des titres de celle-ci. Ainsi, pour obtenir au prix d'émission une action de la Compagnie des Indes, seconde série, il fallait être propriétaire de quatre actions de la première série. Pour obtenir au pair une action de la troisième série, il fallait justifier de la possession de cinq actions des créations antérieures, et c'est pourquoi les contemporains appelèrent les actions de la seconde et de la troisième série les filles et les petites-filles. En délivrant au pair, à cette condition, un titre qui se vendait bien au-dessus du pair, Law faisait rechercher avec une ardeur nouvelle d'anciens titres dont l'émission n'était pas terminée ou qui avaient été rachetés dans un moment de baisse. En soutenant, comme on dit, la valeur d'un seul titre, il élevait la valeur de deux ou trois autres titres dont il était détenteur.
3° Enfin Law avait l'art d'introduire fréquemment, de semaine en semaine en quelque sorte, de nouveaux éléments et de nouvelles péripéties dans ses opérations. Ainsi, pour ne parler que des plus importantes, il fondait d'abord une Banque générale^ puis une Compagnie d'Occident^ laquelle se transformait bientôt en Compagnie des Indes. La Banque générale devenait banque royale; la Compagnie d'Occident était propriétaire de la Louisiane et de tout le commerce avec l'Amérique du Nord, la Compagnie des Indes y joignit le monopole du commerce de l'Afrique et de l'Asie méridionale; elle acquérait un jour le monopole de la vente des tabacs, un autre jour une partie de la ferme des revenus publics, puis la ferme tout entière, puis la fabrication des monnaies, etc., etc. Mais cette manière d'opérer a plutôt pour but la spéculation que l'émission des titres proprement dite.
En effet la spéculation est facile en haute banque. La maison X, par exemple, ayant un capital propre de 50 millions placé en valeurs diverses, a réalisé en hausse 28 millions qui sont placés, soit à son compte courant à la Banque de France j soit en bons effets de commerce, soit en bons du Trésor à courte échéance. Elle jette les yeux sur un titre abandonné par la spéculation, ou qui appartient à une compagnie dont