LIVRE m, CHAPITRE IX
ter au public 600 millions, de manière à acquérir par ce moyen une puissance financière égale à celle des maisons particulières les plus puissantes.
Les théories économiques et sociales sur lesquelles la Société générale a été fondée sont fort vastes : elles ont été exposées, il y a trente ans environ, par M. Enfantin et une partie de l'école Saint-Simonienne à laquelle appartenait le fondateur principal de cette Société. Mais nous ne pourrions entrer dans l'examen de ces doctrines sans sortir de notre sujet. Il vaut mieux se borner à l'exposé des opérations connues de l'établissement.
Lorsqu'on jette un regard sur l'ensemble des opérations réalisées par la Société générale pendant les trois premières années de son existence, on voit qu'elle n'est pas encore sortie du cercle dans lequel se meuvent habituellement les grandes maisons de haute banque, et qui comprend l'émission de titres industriels, le jeu sur les différences et les reports.
En 1853, elle n'avait appelé que la moitié de son capital, 30 millions, et n'a rien créé. Son travail d'organisation a été conduit avec activité et intelligence, et en peu de mois elle avait obtenu, par les comptes courants, un crédit de plus de 60 millions. Cette somme appartenait en grande partie à des compagnies de chemins de fer, le reste à des joueurs de Bourse et, pour rester dans les statuts, la Société, qui avait commencé d'émettre des obligations à courte échéance fut obligée de les retirer et d'appeler le reste de son capital, dont plus de 56 millions étaient versés à la fin de l'année. Cependant, la Société ne restait pas oisive : si elle ne créait pas de nouvelles affaires, elle s'essayait en prenant part à l'émission d'obligations du Crédit Foncier, en négociant un emprunt de 30 millions de la compagnie du Grand-Central et un emprunt de 6 millions de la compagnie de la Vieille-Montagne. Elle opérait principalement sur les reports et sur le jeu des différences. Le total de ses bénéfices au 31 décembre était de 7,582,722 fr., dont 1,300,848 fr., avaient été produits par les reports, 2,303,050 francs par les émissions d'obligations, et 3,618,555 francs par les intérêts et bénéfices sur rentes, actions, etc. Les actions de chemins de fer avaient, seules.
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produit près de 8 millions. Les diffirences proprement dites avaient donné plus de 2 millions, et Ton concluait que le capital de l'entreprise avait dû être engagé sept fois et réalisé six fois. ^
]Sn 1854, la Société générale créa trois entreprises nouvelles, savoir : la Société des immeubles de la rue de Rivoli, au capital de 24 millions ; la Société maritime, au capital de 30 millions, et la Société des chemins de fer autrichiens, au capital de 200 millions. Ses bénéfices, pendant cette année, s'élevèrent à (0,335,040 fr. Sur cette spmme, les reports n'avaient fourni que 376,361 f. , et les bénéfices sur émission 1 ,406,299 f. Les intérêts et différences avaient produit 8,368,541 fr., et on ne peut guère évaluer la part de ces dernières à moins de 4 millions.
En 1855, la Société émettait 18 millions d'actions du chemin de fer de l'Ouest, 28 millions d'obligations de celui du Midi, et 82 millions de l'emprunt de la Société autrichienne. Elle s'occupait aussi des émissions du chemin de fer de Saint- Rambert, du Central Suisse, de la canalisation de l'Èbre, de la fondation à l'étranger de sociétés semblables à elle. Au 31 décembre, l'actif de son compte profits et pertes s'élevait à 31,870,776 fr., dans lesquels 1,336,794 fr. appartenaient aux reports, 1,427,478 fr. aux commissions et intérêts d'avances, et 26,066,889 fr. aux différences presque exclusivement.
Ces résultats ont, sans aucun doute, été fort agréables aux actionnaires, mais ils suggèrent bien des réflexions! La Société devait, disaient les prospectus, régulariser le cours des reports, et jamais ils n'ont été plus variables, ni plus élevés que depuis qu'elle existe : elle devait tendre adonner de l'uniformité à la valeur des titres, et jamais le marché n'a été plus violemment agité que dans ces dernières années. Qu'on imagine ce qu'ont dû coûter plus de 20 millions de différences réalisés pendant un an, en présence de la baisse générale des titres causée par l'élévation du taux de l'intérêt! 11 faut bien remarquer en effet que cette somme a été perdue par quelqu'un, que ce quelqu'un a supporté en outre la plus grande partie de la différence résultant de la baisse des titres et la gomme très-considérable payée aux agents de change à titre
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de courtage pour obtenir un tel résultat. Que d'agitations, que de bouleversements dans les familles!
La Société générale avait déployé en méipe temps cet esprit de monopole qui est le trait distinctif des entreprises de haute banque ; elle avait centralisé, comme on dit, les mines de la Loire, les entreprises d'omnibus de Paris, les sociétés d'éclairage et préparé la centralisation des salines de l'est. Le compte rendu du 30 avril 1888 ne laissait, du reste, aucun doute sur les doctrines de la Société à cet égard : <c En général, » y est-il dit, « quand nous touchons à une branche d'in- » dustrie, nous désirons surtout obtenir son développement, » non par voie de concurrence^ mais par voie d'association et de » fusion. » Quelles que fussent les réserves faites ensuite sur cette doctrine, les faits venaient présenter un commentaire sans équivoque.
La Société générale a pris part aux emprunts considérables contractés par le gouvernement pendant cette période ; elle a fait aussi, malgré ses statuts, une opération sur les grains dont les détails sont inconnus, mais qui avait pour but assez probablement d'abaisser le prix du pain pendant les années de disette, puisqu'elle a laissé au bilan une perte présumée de 800,000 fr. En général, si la lecture des comptes rendus de la Société ne satisfait pas toujours la curiosité, elle laisse l'impression d'une puissance qui dépasse les bornes d'une entreprise commerciale ordinaire et qui fait intervenir dans ses décisions des considérations tout autres que les considérations commerciales, réglant presque à volonté ses dividendes et pouvant à son gré donner aux capitaux mobiles du marché européen telle ou telle direction.
Les directeurs de la Société générale avaient voulu étendre à h fois et consolider cette puissance par l'émission de 340,000 obligations réservées aux actionnaires de l'entreprise sur lesquelles 200 fr. auraient été immédiatement versés. Cette mesure aurait fourni à la Société 48 millions à long ternie qui seraient venus s'ajouter à son capital de 60 millions. L'annonce de cette opération, à laquelle un bénéfice réalisé de plus de 28 millions donnait une base solide, provoqua une hausse énom e, soudaine et facile à comprendre sur les actions. Le compte
rendu nous apprend que cette hausse fut commentée par quelques personnes dans un sens peu favorable aux directeurs. « Ce que nous ne pouvions prévoir, dit-il, ce sont les calomnies dont ces mouvements dans le cours de nos actions ont été le signal et le prétexte. Qu'est-il besoin de le déclarer? Aucune des personnes qui ont Thonneur de diriger vos affaires ne s^est livrée, dans ces circonstances, à des opérations de hausse ou de baisse sur nos valeurs. y>
L'émission des 240,000 obligations fut empêchée par le gouvernement qui , trouvant le marché surchargé de titres, ne voulait pas qu*on vint faire encore de nouvelles émissions.
Pendant les sept années qui se sont écoulées depuis 4855, la Société du crédit mobilier a semblé abandonner les visées ambitieuses qu'on lui supposait : elle a opéré avec une prudence que la situation, presque toujours difficile, du marché des titres, rendait nécessaire. Durant cette période de son existence, du reste, cette Société n'est pas restée inactive; elle a pris une large part dans les emprunts publics, fondé une Société pour accélérer le travail de reconstruction de Paris et fondé à l'étranger de grandes entreprises de chemins de fer. Elle a donné d'ailleurs, dans ses affaires, une part plus grande aux reports et une part moindre aux spéculations sur les différences.
A considérer les opérations de cette société dans leur ensemble, on trouve qu'elle est restée fort en arrière de son programme et des espérances qu'elle avait suscitées. Au lieu de fonder une multitude d'entreprises nouvelles et de renouveler l'industrie française, comme par un coup de baguette, la Société n'a fait que réunir en grandes Compagnies un certain nombre d'entreprises déjà existantes, comme les Compagnies d'omnibus, les Compagnies d'éclairage de Paris et diverses Compagnies de chemins de fer. Les créations nouvelles n'ont porté à peu près que sur les chemins de fer, et, comme dans cette branche d'industrie, elle n'avait pas grand'chose à faire en France, elle a été réduite à chercher des affaires à l'étranger. Dans ses relations avec la Compagnie maritime, elle a commis de graves erreurs que couvrira peut-être la transfor-