LIVRE 1, CHAPITRE X
emprunt s'effectue, en général, en même tQOips qu'un a^hat ; Paul ne demande pas à emprunter 3Q,000 kilogrammes de fontes à la charge de les rendre en nature à une époque déterminée : cette opération serait contraire aux besoins de son travail : il achète 30,000 kilogrammes de fontes payables à trois ou six mois.
Dans ce marché, nous ne voyons point figur.er de compte d'intérêts, parce que l'intérêt se confond avec le prix principal de la marchandise empruntée. Mais le vendeur a fait entrer cet intérêt dans ses frais généraux lorsqu'il a calculé son prix de revient; ou s'il a négligé ce calcul et suivi sans réflexion le prix courant, ses concurrents, qui ont établi le prix courant, y ont songé pour lui. Car si les vendeurs de fontes, propriétaires de hauts-fourneaux^ avaient négligé le compte d'intérêts, il arriverait nécessairement que ceux d'entre eux qui opèrent sur leurs propres capitaux n'en retireraient aucun revenu, et que ceux qui opèrent sur des capitaux empruntée n'en pourraient payer l'intérêt. Dans les deux cas, la fabrication s'arrêterait ou les prix se relèveraient, de manière à reproduire l'intérêt d'abord négligé.
Pierre est marchand de denrées coloniales : il veut emprunter 20,000 kilogrammes de sucre : il s'adresse au marchand en gros, ou à l'armateur, qui les lui prête. Ici, comme dans le marché conclu par le maître des forges, l'intérêt est inexprimé et se confond avec le prix principal de la marchandise; mais il n'en existe pas moins, et la preuve, c'est que, si le cours est établi à terme, et si Pierre, au lieu d'emprunter» veut payer comptant, il obtient une réduction de prix à titre d'escompte. Il n'est pas rare de voir, dans cet escompte, le boni ou dé<iuction pour prix de l'intérêt s'élever, suivant la mar* chandise vendue, jusqu'à 6 p. ^'/o, pour six et même pour trois mois, c'est-à-dire à 12 et à 24 p. Vo par an.
Dans nos sociétés laborieuses, les ventes à terme sont l'origine du plus grand nombre des prêts de capitaux, et, dans ces ventes, le prix du crédit n'a rien d'uniforme. On ne doit pas s'en étonner, puisque chaque marchandise a son marché par* ticulier, pour le crédit comme pour l'échange , et des conditions d'offre et de demande spéciales, indépendantes 4^ œttes
qui affectent les autres marchandises. Ainsi, en reprenant les exemples que nous venons de poser, la demande de Paul, maître de forges, sur le marché où Ton vend et emprunte les fontes de fer, n'a aucune influence directe sur le marché où Pierre porte une demande d'emprunt de 20,000 kilogrammes de sucre.
On sait assez, du reste, que chaque espèce de marchandises se vend habituellement à tel ou tel terme, sous tel ou tel escompte, selon les risques à courir, selon les capitaux dont disposent ou les besoins qu'éprouvent les vendeurs ou les acheteurs, etc., etc., suivant des coutumes dont il serait facile de raisonner l'établissement et dont chacun peut apprécier la . raison d'être. Nous n'entrerons point dans les détails d'un examen, intéressant sans doute, mais qui nous mènerait loin, en dehors de notre sujet. Rappelons seulement en passant que les conditions de ces crédits se règlent par les lois de l'offre et de la demande, c'est-à-dire sur la balance des besoins et des moyens de ceux qui les discutent. Un maître de forges vend une partie de fer à un marchand : l'escompte est offert ou demandé : le taux de cet escompte se réglera sur le besoin du maître de forges et sur l'aisance du marchand, quelquefois aussi sur le risque de perte auquel le vendeur se croit exposé, parce que l'escompte l'affranchit du risque.
Tous ces marchés de crédit, si nombreux, si séparés les uns des autres, quoiqu'ils se toucheiit, n'ont rien de commun, si ce n'est que tous les capitaux empruntés sous la forme d'achat à terme ont une aptitude spéciale qui en soumet l'offre et la demande à des conditions particulières Les capitaux empruntés en numéraire, peuvent, au contraire, prendre indifféremment tous les emplois, parce que la monnaie est la marchandise contre laquelle viennent successivement s'échanger toutes les autres. Cependant, comme on n'emprunte guère de l'argent pour le garder en caisse, les sommes empruntées en monnaie prennent bientôt une autre forme qui leur donne une aptitude spéciale. Si Pierre, ayant emprunté de l'argent, va payer au comptant les 20,000 kilogrammes de sucre dont il a besoin, le capital emprunté n'aura pas moins acquis une aptitude spéciale que si Pierre avait acheté la marchandise à terme.
Ainsi donc et généralement parlant, tout emprunt, quelle que soit sa forme, a pour matière un capital qui possède actuellement ou ne tarde pas à prendre une aptitude spéciale. Au contraire, tout payement et tout remboursement stipulés en monnaie présupposent la conversion d'un capital placé dans des conditions d'aptitude spéciale en un capital qui possède des conditions d'aptitude générale.
Lorsque nous disons que les capitaux monnayés ont une aptitude générale, nous savons fort bien que cette expression n'est pas rigoureusement exacte. Un capital-monnaie, en tant que monnaie, est apte seulement à être échangé à la vente contre telle ou telle autre marchandise, ou conservé pour Favenir. Mais la monnaie seule a cette propriété, consacrée par l'usage, de pouvoir être échangée à tout instant, à la convenance, quelle qu'elle soit, de celui qui en dispose, contre toute autre marchandise. C'est cette propriété des capitaux monnayés qu'exprime en termes un peu absolus le dicton vulgaire : <c Le louis d'or seul platt à tout le monde. » C'est ce que nous exprimons en termes absolus aussi, mais approximativement exacts, en disant que les capitaux monnayés ont une aptitude générale.
Les capitaux sous forme spéciale ne conviennent qu'à une certaine classe de preneurs, ce qui en restreint nécessairement la demande et soumet les marchés où ils se vendent et se prêtent à des fluctuations considérables. Ces fluctuations de hausse et de baisse viennent se compenser et s'amoriir dans le marché des capitaux doués d'aptitude générale, sorte de réservoir commun où l'équilibre s'établit, comme l'équilibre ou niveau des fleuves dans TOcéan. Dès qu'un besoin se fait sentir sur un marché particulier, il se traduit par une demande sur le marché général : dès qu'un capital devient disponible sur un marché particulier, il vient s'offrir sur le marché général, et les fluctuations de celui-ci affectent très-directement tous les marchés particuliers.
Le marché des capitaux doués d'aptitude générale est plus étendu que tous les autres, quant au prêt, en ce sens que le nombre des bailleurs et des preneurs y est plus grand et établit UD cours pins constant, moins exposé aux petits accidents qui
agitent le cours dé chaque espèce de marchandises. C'est pourquoi, dans le langage ordinaire des affaires, les valeurs exprimées en monnaie sont considérées comme les capitaux par excellence, et prennent seules Tappellation commune de capitaux-.