LIVRE H, CHAPITRE XVI
à remplir. C'est pourquoi les spéculateurs prudents préfèrent presque toujours les affaires au comptant.
Mais toute ?péculation est un jeu, et la passion du jeu dédaigne les chances médiocres : peu lui importe la sécurité relative des marchés au comptant ! Ces marchés exigent des capitaux considérables en raison de la médiocrité des chances qu'ils offrent. Il n'y a donc qu'un assez petit nombre de spéculations au comptant ; les nouveaux venus ou les hommes dont la prudence est à toute épreuve et qui sont riches s'y livrent seuls ; les spéculateurs habitués aux opérations de la Bourse préfèrent jouer gros jeu au moyen du crédit, et ils contractent divers marchés à terme, fermes ou à prime.
§ 4. — Marchés fermes.
La légalité des marchés à terme ayant été toujours au moins contestée par la jurisprudence, ils ont été l'objet, de la part de la Compagnie des agents de change, de toute une série de règlements auxquels la constitution puissante de cette Compagnie a donné, en quelque sorte, force de loi. En premier lieu, pour rendre l'arithmétique des liquidations plus simple, il a été arrêté qu'on n'admettrait dans les marchés à terme que certaines sommes de valeurs ou leurs multiples. Ainsi le minimum de négociation pour divers titres a été fixé de la manière suivante :
S,»0 fr. de rente 4 4/3 p. 0/0,
8,000 fr. do renie 4 p. 0/0,
1,500 fr. de rente 3 p. 0/0, 95 actions de la Banque, 95 actions des Quatre Canaux, 10 obligations dn canal de Bourgogne, 95 obligations de l'emprunt Belge, 95 obligations de l'emprunt Romain,
500 ducats de rente de Naples, 950 piastres rente perpétuelle d'Espagne, 95 obligations do l'emprunt royal d'Espagne, 95 obligations de l'emprunt d'Haïti, 95 actions des chemins de fer,
Et quantités analogues pour autres effets*.
Ces quantités, on le remarquera, sont calculées de manière à donner toujours les mêmes courtages de <2 fr. 80 c. ou de 25 fr., à l'exception des actions de chemins de fer sur lesquelles le courtage varie avec les cours. Le courtage ordinaire
Hèglement particulier ^ litre V, art. l*
sur les marchés à terme est de 1/8. On dc le paye qu'une fois en cas de vente et achat pendant la même bourse.
En exposant le mécanisme des marchés à terme, nous n'exposons pas autre chose que les dispositions principales des règlements et usages établis par la Compagnie des agents de change. Nous en prévenons le lecteur une fois pour toutes, afin de ne pas le fatiguer par des citations.
Aujourd'hui, 1" octobre, Pierre veut spéculer à la hausse sur le 3 p. Vo qui est au cours de 77 fr. Il fait acheter de Paul, par Tintermédiaire de son agent de change, 3,000 fr. de rentes « livrables à fin courant fixe ou plutôt à volonté » ; telle est la formule du marché. A fin courant \ le cours de la rente s'est élevé d'un franc, et elle se cote à 78, de telle sorte que l'inscription de 3,000 fr., achetée 77,000 fr., en vaut maintenant 78,000, soit 1,000 fr. de plus. Pierre peut, s'il le veut, revendre son inscription au cours, en même temps qu'il en prend livraison, et réaliser un gain de 1,000 fr., moins le courtage. Pour faire une telle opération, pas n'est besoin de posséder actuellement les 77 ou 78,000 fr. : il suffit de pouvoir couvrir les différences probables en moins, et l'agent de change n'exige pas d'autre garantie ou couverture que celle de ces différences.
Toute spéculation à la hausse coïncide nécessairement, dans les marchés à terme, avec une spéculation simultanée à la baisse. Dans l'exemple que nous venons de prendre, Paul pensait que le prix des fonds baisserait ; que 3 fr. de rente 3 p. Voj au lieu de se vendre 77 fr., se vendraient à fin cou* rant à 76 ou 75 fr. ; qu'ainsi il pourrait livrer, moyennant 76 ou 76,000 fr., ce qu'il avait vendu 77,000, et réaliser, par conséquent, un gain de 1,000 ou de 2,000 fr.
Dans ce marché, remarquons-le, Pierre n'achète point 3,000 fr. de rente pour placer un capital; Paul ne les vend point pour réaliser un capital dont il ait besoin. Ni l'un ni l'autre, souvent, n'est porteur de Tinscription achetée ou vendue ; ni l'un ni l'autre n'est propriétaire du capital nécessaire pour acquérir; ils jouent simplement l'un contre l'autre, pariant, le
* On verra plus loin que le marché est liquidé non sur le cours du dernier jour du mois, mais sur un cours de convention du 1" du mois suivant.
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premier, que 3 fr. de rente 3 p. **/o se vendront plus cher à fin courant qu'au commencement du mois; le second, que 3 fr. de rente 3 p. 7o se vendront moins cher. Tout ce que l'un gagne, l'autre le perd nécessairement, et ils ne produisent rien à la société ni l'un ni l'autre.
Afin d'éluder les lois qui défendent les jeux de ce genre, on écrit dans le contrat : « Livrable à terme fixe ou plutôt à volonté. » Grâce à cette dernière clause, et à l'interprétation qu'elle reçoit de l^usage, l'acheteur à terme a la faculté d'exiger livraison de l'inscription qui fait l'objet du marché cinq jours après avoir prévenu le vendeur au moyen d'une affiche apposée par son agent dans le cabinet des agents de change. On dit alors que l'acquéreur escompte son marché en le réedisant avant terme.
Si Paul est propriétaire de l'inscription de 8,000 fr., peu lui importe l'escompte, parce qu'il est toujours prêt à livrer. Mais si, comme il arrive très-souvent, la vente a eu lieu à découvert, c'est-à-dire si le vendeur n'est pas propriétaire du titre, il faut qu'il se le procure, ce qui introduit sur le marché un acheteur qui ne s'y serait pas présenté et qui s'attendait simplement à recevoir ou à payer une différence. Cet acheteur nouveau augmente la demande sur le marché du comptant, et concourt ainsi malgré lui et contre son intérêt à élever le cours*
Aussi l'escompte est-il un moyen énergique employé fréquemment par les spéculateurs à la hausse, qui disposent de grands capitaux, pour élever et soutenir les cours.
On appelle liquidation^ à la Bourse, comme partout ailleurs, l'opération par laquelle les contrats s'accomplissent et les engagements s'éteignent. L'escompte précipite la liquidation du marché ferme.
La liquidation des marchés fermes sur rentes a lieu au com-' mencement du mois qui suit les opérations. Elle est effectuée au cours moyen des effets au comptant, cotés pendant la première heure de la Bourse du 1*' de chaque mois, et doit être terminée le 4. Elle se fait entre agents de change comme les marchés eux-mêmes, chaque agent étant responsable envers ses confrères des ventes et des achats auxquels il a prêté son minis-
tère, et, par suite, personnellement tenu des obligations de ses clients qui ignorent en général à qui ils ont vendu et de qui ils ont acheté. L'acheteur doit toujours être prêt à prendre livraison : si, le terme venu, il ne veut ou ne peut payer, les titres acquis par lui, livrables à la fin du mois, sont vendus le lendemain à ses risques, par les soins du syndic des agents de change. L'usage accorde au vendeur quatre jours de terme pour livrer; s'il n'est pas en mesure, à l'expiration de ce délai, l'inscription qui fait l'objet de la vente est achetée à son compte par le syndic des agents de change et livrée à qui de droit. Tout se résout ordinairement en différences payables par l'acquéreur, le dernier du mois, et parle vendeur le 4 du mois suivant.
Depuis le 18 juin 1844, il y a deux liquidations par mois sur les chemins de fer, l'une le 18, l'autre à la fin du mois. Elles se font de la même manière que les liquidations des marchés sur la rente, et sont soumises aux mêmes règles, aux mêmes usages.
La périodicité et l'uniformité des liquidations déterminent le temps sur lequel court la spéculation de l'acheteur ou du vendeur à terme. Des variations en hausse ou en baisse, qui ont lieu sur les cours durant cette période, résultent les chances de gain ou de perte qu'il court, et, par conséquent, l'importance des valeurs qu'il doit déposer chez l'agent de change qui le cautionne vis-à-vis de ses collègues à titre de couverture ou de garantie. C'est parce que la valeur des actions a semblé plus variable que celle des rentes que l'on a établi pour ces actions des liquidations plus rapprochées : il en est résulté plus d'activité dans les opérations , plus de péripéties, et, en même temps, plus de sûreté pour les agents de change et^lus de bénéfices sur le courtage des reports.
Les marchés simples à terme portent le nom de marchés fermes^ parce qu'ils ne permettent à aucun des deux contractants de renoncer au contrat ou môme d'en différer l'exécution.
§ 8. — Marchés libres ou à prime.
Il n'en est pas de même des marchés libres ou à prime qui
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sont également à terme ; ils diffèrent des marchés fermes en ceci, que T acheteur peut y limiter ses chances de perte, tout en conservant ses chances de gain illimitées, par une condition résolutoire.
Au moyen du dépôt d'une prime, c'est-à-dire d'une somme qu'il doit verser effectivement, à titres d'arrhes, l'acquéreur obtient la faculté de jouir des avantages de son marché, si les cours lui deviennent favorables, et de l'annuler, si les cours lui sont contraires, en abandonnant ses arrhes ou sa prime. Ainsi, dans ce marché, la perte de l'acquéreur, qui forme le gain éventuel du vendeur, est limitée, tandis que le gain de de l'acquéreur, qui forme la perte éventuelle du vendeur, est sans limites.
Le dernier jour de Bourse du mois, dans les cinq minutes qui suivent 2 heures et demie, a lieu la réponse des primes. L'acheteur à prime doit déclarer à son vendeur si son marché est ce solide, y> c'est-à-dire s'il entend prendre livraison, ou, comme on dit, lever le titre qu'il a acheté : à défaut de réponse^ la prime est acquise au vendeur. S'il y a réponse à la prime, le marché libre se trouve transformé en marché ferme.
Pierre veut acheter à prime ou par marché libre 3,000 fr. de rente 3 p. Vo à fin octobre. La prime est fixée par le rapport de l'offre et de la demande à 1 fr. par 3 fr. de rente, soit 1,000 fr. Cette somme est versée de suite, et Pierre achète au cours, soit à 75 fr. à fin courant.
Si, à la fin du mois, la rente est à 73 fr., il refuse de lever le titre, parce que la livraison lui imposerait une perte de 2,000 fr. : il préfère abandonner sa prime. Si la rente est à 76 ou plus haut, il lève l'inscription sur le prix de laquelle il se trouve avoir payé 1,000 fr. à compte. Aussi dit-on en termes de Bourse qu'il a acheté à 78 fr. dont un^ ce qui signifie : dont un franc par 3 fr. de rente est payé d'avance à titre de prime.
Les spéculateurs ne bornent guère leurs opérations mensuelles à un seul marché : il modifient très-souvent le lendemain, par une opération en sens contraire, l'opération qu'ils avaient faite la veille. Us aiment aussi les arrangements complexes, les péripéties, le mouvement, et ils ont trouvé par la liaison des marchés fermes et des marchés libres toute une
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série de combinaisons compliquées et savantes d'une utilité médiocre et dont la description nous conduirait trop loin de notre sujet * .
Les marchés libres suivent en général les mêmes usages que les marchés fermes. L'acquéreur a la faculté d'escompter, et le terme fatal de la liquidation est le dernier jour du mois pour lui, et le 4 du mois suivant pour le vendeur.
Il existe aussi des marchés libres dans lesquels la prime est donnée par le vendeur qui limite ses chances de perte, tandis que celles de l'acquéreur restent illimitées. On dit alors que la prime est pour recevoir. Les choses se passent en sens inverse, mais de la même façon que dans le marché à prime proprement dit.
Les marchés libres sont ceux que préfèrent les spéculateurs ardents : on les voit conclure, non-seulement à fin de mois, mais à terme rapproché, quelquefois du jour au lendemain et même d'une heure à l'autre, sur parole et sans le concours des agents de change.
§ 6. — Reports.
Ce mot reçoit à la Bourse trois acceptions différentes : V On appelle report la convention qui reporte un marché ferme d'une liquidation à la suivante. Ce report sert à prolonger une opération, soit en hausse soit en baisse.
Pierre a acheté par marché ferme 3,000 fr. de rente 3 p. Vo livrables à la fin d'octobre. Ce terme échu ou même avant l'échéance, Pierre veut-il reporter son opération à la fin de novembre, il vendra, livrable à fin octobre, son inscription de 3,000 fr., et la rachètera en même temps, livrable fin novembre. S'il existe une différence en plus ou en moins entre le prix d'achat primitif et le prix de vente à fin octobre, cette différence est sur-le-champ reçue ou payée par Pierre, et l'opération à la hausse faite du V^ au 31 octobre se trouve reportée
* Le lecteur qui désirerait des renseignements plus complets sur les marchés à terme et sur les affaires de Bourse en général, les trouvera dans le volume intitulé : Des Opérations de Bourse, par M. A. Courtois fils. C'est la meilleure publication spéciale qui ait été faite sur cette matière.